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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

Un pour tous
Jean-François Jagielski   Le Soldat inconnu - Invention et postérité d'un symbole
Imago 2005 /  21 € - 137.55 ffr. / 248 pages
ISBN : 2-84952-021-7
FORMAT : 14,5cm x 23,0cm

L'auteur du compte rendu: Agrégé et docteur en histoire, Jean-Noël Grandhomme est l'auteur d'une thèse, "Le Général Berthelot et l'action de la France en Roumanie et en Russie méridionale, 1916-1918" (SHAT, 1999). Il est actuellement PRAG en histoire contemporaine à l'université "Marc Bloch" Strasbourg II.
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La Première Guerre mondiale ne marque sans doute pas le franchissement d’un «seuil inédit» de violence au point de vue «qualitatif» (l’humanité a donné des gages dans ce domaine depuis bien longtemps), mais indubitablement au point de vue quantitatif. En effet, jamais autant de parents n’ont eu à enterrer leurs enfants auparavant dans l’histoire. C’est comme si le cycle de la nature s’était inversé. Les journaux parlent régulièrement dans ces années 1914-1918, et surtout dans celles qui suivent, de familles qui ont perdu trois, quatre garçons. Certains pères éprouvés – comme le général de Castelnau -, certaines mères deviennent des sortent d’emblèmes de la douleur de toute une nation.

Le deuil sous toutes ses formes a déjà été étudié par les historiens. En dehors de ceux de l’Historial de Péronne (Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau surtout), d’autres chercheurs se sont intéressés à cet aspect du conflit et de l’après-guerre. En 2001, Jean-François Jagielski publiait en collaboration avec Thierry Hardier, aux mêmes éditions Imago, Combattre et mourir pendant la Grande Guerre (1914-1918), où les questions de l’identification des corps, des regroupements en cimetières nationaux, du rapatriement des cendres vers les tombes familiales à la demande des familles étaient évoquées. Prier ou simplement se recueillir sur une sépulture adoucit – si faire se peu – la perte de l’être cher, donne une sorte de temple visible au sanctuaire de sa mémoire, perpétue son culte au fil du temps qui passe et au fur et à mesure du défilé des générations.

Dans ce nouvel ouvrage, Jean-François Jagielski aborde le problème de ces très nombreuses familles qui ne retrouvèrent pas le corps de «leur» soldat mort à la guerre, qui ne surent, pour la plupart, jamais ce qu’il lui était vraiment arrivé. «Un corps à tout prix», voilà la demande récurrente des années vingt, comme le rappelle l’auteur en tête d’un sous chapitre : les familles n’acceptent pas cette absence de traces, ou mieux, de reliques. Et pourtant, il leur faut bien, progressivement, se rendre à l’évidence : des milliers de combattants ont été littéralement pulvérisés par les armes modernes, à la puissance de feu extraordinaire. Volatilisés ou enterrés par un obus, ils n’ont plus laissé aucune trace. D’autres ont été ensevelis dans des fosses communes (surtout au cours des hécatombes du début de la guerre, avant que des procédures précises ne soient mises en place pour permettre l’identification des tués) ; d’autres encore ont été inhumés en bonne et due forme, mais le terrain qui leur servait de cimetière improvisé a ensuite été labouré par les obus (notamment pendant les grandes offensives allemandes de 1918) ; d’autres, enfin, ont été «égarés» lors des multiples transferts et regroupements de l’après-guerre.

Pour tous ces «morts sans sépulture» (du moins sans sépulture connue), les grands prêtres de la religion du souvenir ont inventé le «Soldat inconnu». Sont-ce d’ailleurs les Anglais ou les Français qui, les premiers, ont eu cette idée ? Le point demeure controversé, mais dès 1916 des intellectuels et des hommes politiques (Bergson, Courteline, Herriot, Millerand, Rostand), sollicités par l’avocat Jean Ajalbert, se demandaient dans une brochure : Comment glorifier les Morts pour la Patrie ? L’idée d’honorer un soldat anonyme pour rendre hommage à l’ensemble des combattants tués semble avoir été lancée pour la première fois par François Simon, du Souvenir français, le 26 novembre 1916. Le livre expose dans le détail le processus qui conduisit à la désignation d’un jeune soldat, l’engagé volontaire Auguste Thin, du 132e régiment d’infanterie, fils d’un mort pour la France, afin d’opérer le «tri» entre les cercueils ramenés de différents secteurs du front. Il décrit et explique le sens des cérémonies qui se déroulèrent dans la citadelle de Verdun (le 10 novembre 1920), puis à Paris et notamment au Panthéon (le lendemain, 11 novembre) et enfin à l’Arc de Triomphe (le 27 janvier 1921). C’est toute une liturgie de la mémoire, presque immuable depuis, qui se mit alors en place.

Jean-François Jagielski narre aussi la genèse du choix du lieu d’inhumation du Soldat inconnu. L’Arc de Triomphe s’imposa naturellement à partir de la lugubre mais particulièrement émouvante cérémonie organisée au soir du 13 juillet 1919, à la veille du «défilé de la Victoire». Cette célébration concentrait la somme des deuils privés en un deuil collectif inscrit dans un lieu inédit. Les mânes des héros de la Grande Armée se mêlaient à celle de l’Inconnu et de ses camarades en un long cortège qui rappelait les illustrations des livres scolaires d’histoire d’Ernest Lavisse ou les tableaux de Detaille.
Imitant Français et Britanniques, d’autres nations choisirent à leur tour d’honorer un Soldat inconnu, qu’elles inscrivirent également dans un lieu chargé d’histoire : l’abbaye de Westminster à Londres, le Vittoriano (monument de Victor-Emmanuel II) à Rome, le monastère de Batalha au Portugal, la colonne du Congrès à Bruxelles, le cimetière d’Arlington, près de Washington. En 1993, l’Australie et, en 2000, le Canada ont montré que la tradition perdurait jusqu’à nos jours, ravivée par le regain d’intérêt pour la Grande Guerre qui se manifeste depuis le milieu des années 1980. Les autres guerres qui vinrent après la «der des ders» générèrent elles aussi leur Soldat inconnu. Pour la France, le sanctuaire de Notre-Dame-de-Lorette, près d’Arras, champ de bataille de la guerre de 1914-1918, prit le relais de l’Arc de Triomphe et accueillit les corps d’un tué anonyme des guerres de 1939-45, d’Indochine et d’Algérie et des cendres de déportés.

Symbolique de la flamme, chaîne ininterrompue des associations chargées de la ranimer, cérémonie annuelle avec le président de la République, sonnerie aux morts, un véritable culte laïc (mais pas au sens d’anticlérical, car les ecclésiastiques sont dès les débuts très présents dans le monde ancien combattant, à commencer par le Père Brottier, fondateur de l’UNC) naît à partir de 1923. La tombe du Soldat inconnu est désormais inséparable des grands moments de l’histoire de France : manifestation des lycéens le 11 novembre 1940, hommage des libérateurs en août 1944 et, même, des manifestants gaullistes en mai 1968.

Ce livre s’achève sur une étude de la postérité littéraire du Soldat inconnu, où ne manque peut-être qu’un paragraphe sur son évocation au cinéma (La Vie et rien d’autre, de Bertrand Tavernier, par exemple). Il constitue donc une monographie complète, difficile à dépasser, sur un personnage en même temps représentatif de «l’ère des masses» et du désir de reconnaissance et de différenciation individuelle très présent dans le monde actuel. Il nous rappelle que, dans les sociétés française et occidentales du XXe siècle, la balance entre droits et devoirs ne cessa de fluctuer, au rythme du sacrifice et de la contestation.


Jean-Noël Grandhomme
( Mis en ligne le 12/05/2006 )
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