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Les hussards noirs du conservatisme
Yves Déloye   Les Voix de Dieu - Pour une autre histoire du suffrage électoral : le clergé catholique français et le vote. XIXe-XXe siècle
Fayard - L'Espace du politique 2006 /  28 € - 183.4 ffr. / 410 pages
ISBN : 2-213-62278-7
FORMAT : 15,5cm x 23,5cm

L'auteur du compte rendu : Agrégé, Pierre Triomphe vient de soutenir une thèse sur «Les mises en scène du passé au Palais-Bourbon (1815-1848). Aux origines d’une mémoire nationale». Il a publié L’Europe de François Guizot (Privat, 2002).
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Le rôle des groupes de pressions ou des corps constitués dans le processus électoral et parlementaire depuis deux siècles a été éclairé par de nombreuses études ces dernières années : on songe par exemple au rôle des patrons et de l’industrie, étudié par Jean Garrigues (Les Patrons et la politique, Perrin, 2002). Le rôle du clergé est tout aussi essentiel. Il agit sciemment au profit de la droite, et l’on sait depuis les travaux d’André Siegfried, d’ailleurs discutés et partiellement contestés par l’auteur, la forte corrélation entre pratique religieuse et influence électorale de la droite. En même temps, le clergé sert d’épouvantail, et l’anticléricalisme contribue puissamment à l’identité de la gauche au cours du XIXe et d’une bonne partie du XXe siècle (voir les contributions d’Alain Corbin et de Jean-Jacques Becker dans l’Histoire des gauches en France, La Découverte, 2005). Cette dernière est bien connue depuis l’œuvre pionnière de René Rémond (L’Anticléricalisme en France, Fayard, 1999), prolongée de nos jours par Jacqueline Lalouette (voir son recueil d’articles paru sous le titre La République anticléricale, Seuil, 2002), et diverses monographies, comme Le Mythe jésuite de Michel Leroy (PUF, 1992).

C’est donc au cléricalisme électoral que s’intéresse Yves Déloye, qui s’appuie sur de nombreuses monographies locales, notamment les travaux de Gérard Cholvy. En dépit de son sous-titre, Les Voix de Dieu se concentre essentiellement sur la période 1880-1914. Les analyses du rôle politique antérieur du clergé sont traitées à part dans un premier chapitre succinct sur le premier XIXe siècle, où le clergé ne jouerait qu’un rôle électoral marginal selon l’auteur. D’après lui, ce n’est qu’avec le Suffrage Universel, en 1848, que son rôle commence à s’affirmer, pour s’amplifier sous le Second Empire, suscitant par réaction un virulent anticléricalisme. De 1880 à 1914, il est au contraire au cœur du combat. La méfiance, voire une hostilité réciproque, caractérise les rapports entre le clergé et un pouvoir républicain dominé par les centres ou la gauche, et ne s’estompe véritablement qu’après le second ralliement consécutif à la Grande Guerre, qui marque un net retrait du clergé des joutes politiques. Dans l’intervalle, la plupart des clercs, se lancent avec ardeur dans une bataille qui doit permettre à la «fille aînée de l’Eglise» de se débarrasser de la petite minorité impie censée l’opprimer.

A travers un plan thématique, l’auteur expose les fondements théoriques de l’implication des clercs dans ce combat. Au cours des années 1870, ils se dotent d’une «éthique politique» légitimant leur intervention dans un domaine politique, distinct du domaine spirituel, mais qui lui est consubstantiellement lié, et même, in fine, subordonné. Le «ralliement» des années 1890, par ailleurs loin d’avoir convaincu l’ensemble du clergé, ne modifie que secondairement cet état de fait : il se contente de poser la compatibilité d’une république chrétienne avec la foi catholique… Quelle que soit la forme du pouvoir, l’Eglise combat plus globalement pour une civilisation identifiée à la christianitude, un ordre social voulu par Dieu qui s’oppose à l’idée d’une souveraineté démocratique trouvant dans la nation son principe de légitimation. Cette vision manichéenne, plus morale que politique, nostalgique d’un unanimisme pré-révolutionnaire, va paradoxalement contribuer à la modernisation de la démocratie française. Si elle a renoncé à s’engager trop ouvertement dans les zones comme le Bassin Parisien, marquées par un fort anticléricalisme, l’Eglise s’efforce de mobiliser la population dans ses zones d’influence, essentiellement rurales, comme l’Ouest, opérant une «politisation par la foi et pour la foi» qui diffuse les rudiments d’une culture politique. Pour mener ce combat, le clergé recourt à toutes les techniques modernes de propagande : la presse illustrée, notamment celle des assomptionnistes, les pamphlets, les tracts et cartes de visites, les affiches, dont Emile Fourié, un prêtre démocrate rallié de Montpellier, se fait le spécialiste… Cette adoption par les clercs de savoir-faire politiques se double d’une politisation des actes religieux traditionnels : les scrutins sont accompagnés de temps de prières, de neuvaines électorales... Quant aux sacrements de la confession, voire de l’extrême-onction, ils sont parfois refusés à ceux qui ont commis le péché mortel de mal voter…

Le dimorphisme sexuel de la pratique religieuse fait des femmes le public le plus concerné par ces pratiques ; les pages consacrées à l’attitude d’un clergé, hostile au droit de vote féminin, mais cherchant à avoir prise sur les électeurs par l’intermédiaire de leur femme sont particulièrement bienvenues. Plus généralement, si l’impact électoral de cet engagement du clergé ne fait pas l’objet de tentatives de mesures précises, il est vrai difficiles, on apprécie la diversité des sources et la prise en compte des spécificités locales, qui débouche sur des citations savoureuses, et met à mal quelques simplifications abusives : à cet égard, l’Epilogue, qui présente l’affrontement entre un prêtre rallié et un noble légitimiste en Bretagne en 1893, est particulièrement révélateur. Enfin, cet ouvrage s’appuie sur un riche appareil critique. Il est agrémenté d’un index fort utile, et d’une bibliographie «sélective» fort riche ; les notes, en fin de volume, représentent près d’un tiers de la pagination totale… Tout juste peut-on regretter que ce texte ne soit pas agrémenté d’un complément iconographique qui aurait été d’autant plus justifié que l’auteur fait de nombreuses références aux illustrations de presse dans le corps de l’ouvrage.


Pierre Triomphe
( Mis en ligne le 26/09/2006 )
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