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Français par le sang versé
Jacques Frémeaux   Les Colonies dans la Grande Guerre - Combats et épreuves des peuples d'outre-mer
14-18 Editions 2006 /  25 € - 163.75 ffr. / 393 pages
ISBN : 2-9519539-7-6
FORMAT : 14,0cm x 22,0cm

L'auteur du compte rendu: Agrégé et docteur en histoire, Jean-Noël Grandhomme est l'auteur d'une thèse, "Le Général Berthelot et l'action de la France en Roumanie et en Russie méridionale, 1916-1918" (SHAT, 1999). Il est actuellement PRAG en histoire contemporaine à l'université "Marc Bloch" Strasbourg II.
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Lorsque la question de la participation de l’empire colonial français à la Grande Guerre est évoquée par les médias ou certaines associations, c’est généralement pour regretter le peu de place qui lui est accordée dans les manuels et les ouvrages généraux sur la Grande Guerre. Cette affirmation, en grande partie erronée d’ailleurs pour beaucoup d’ouvrages anciens – la prise du château de Mondement par les Marocains pendant la bataille de la Marne est un grand classique, par exemple, abondamment décrit et illustré -, est de moins en moins vraie tant les monographies et les livres se multiplient (un colloque sur ce thème avait eu lieu il y a une dizaine d’années déjà à Verdun, publié en 1997). Mais il est vrai qu’un halo de polémique permanente entoure beaucoup de publications. Chacun prétend imposer «sa» vérité sur fond de revendications communautaristes, de «culpabilisation» de la France, de désir de reconnaissance des uns et des autres.

L’étude de Jacques Frémeaux entend dépasser ce débat bien plus politique qu’historique. Professeur à l’université de Paris IV-Sorbonne, l’auteur est un spécialiste reconnu du sujet, et plus particulièrement de l’histoire de l’Afrique du Nord coloniale. Il a écrit ce livre, comme il l’explique en introduction, pour «contribuer à instruire des Français d’aujourd’hui, parmi lesquels les descendants des originaires des pays de l’ancien empire colonial se mêlent de plus en plus à des Français d’origine métropolitaine ou européenne, sur leurs droits et leurs obligations envers la Patrie et la République, à supposer que tous ces mots aient encore un sens». Ce n’est donc ni un brûlot «anticolonial», ni un acte de repentance, mais un livre d’histoire, rigoureux, qui s’appuie sur des sources aussi diverses que des documents officiels – notamment statistiques – d’époque, les mémoires et la correspondance des principaux protagonistes, et des ouvrages écrits par des historiens de toutes sensibilités.

L’auteur commence par une description détaillée de l’empire en 1914, le deuxième au monde après celui de la Grande-Bretagne. A part les quelques «vieilles colonies» - vestiges du grand édifice construit à partir du XVIe siècle et perdu au XVIIIe -, cet immense empire est encore très récent, puisqu’il date pour l’essentiel de la IIIe République ; il est aussi très divers puisqu’y cohabitent de nombreux peuples, ethnies et religions. Dès l’avant-guerre, certains administrateurs et certains militaires l’envisagent comme une source de main d’œuvre et de soldats (Mangin écrit en 1910 sa fameuse Force noire). La «jeunesse» de l’empire rassure une France en panne démographique, mais les investissements que la métropole doit consentir pour développer ces immenses territoires se font très souvent à perte. L’empire est aussi l’un des prétextes de la guerre : la rivalité de la France avec l’Allemagne au Maroc, notamment, est l’une des causes directes de la «crispation» entre les deux pays, surtout à partir de 1911. La guerre se déroulera d’ailleurs aussi dans les colonies : Jacques Frémeaux fait le récit de la conquête – largement oubliée – des colonies allemandes (notamment du Cameroun) par, entre autres, des contingents français.

Dès le 2 août 1914, la métropole fait appel à ses colonies, c’est-à-dire surtout, dans un premier temps, à l’Afrique du Nord. Protégé par l’armée navale contre les entreprises des croiseurs allemands Goeben et Breslau, le 19e corps (Algérie) traverse la Méditerranée, tout comme une partie du corps d’occupation d’un Maroc qui n’est pas encore tout à fait pacifié. Ces troupes se composent des Français d’Algérie (les Pieds Noirs), puis des troupes «coloniales», c’est-à-dire des anciennes troupes de marine passée à l’armée de terre du fait d’une loi de 1900 et composées d’Européens ; enfin des contingents indigènes : tirailleurs algériens, marocains, tunisiens, sénégalais. Plus tard viendront aussi des Indochinois (uniquement vietnamiens), des Malgaches, des Antillais, des Somalis, des Polynésiens, mais tous ne combattront pas, certains étant exclusivement employés comme travailleurs (parfois en première ligne). Leur recrutement s’échelonne sur une longue période, selon des modes divers, entre contrainte pure et simple et soldes particulièrement alléchantes. Ces troupes jouent un rôle non négligeable sur le front français (et aussi en Orient et en Afrique), mais ne sont pas, contrairement à ce qu’affirme une légende tenace, plus «sacrifiées» que les autres. Elles sont encadrées par des officiers français et parfois indigènes (on lira avec beaucoup d’intérêt le développement que l’auteur consacre à cette dernière question, revenant, là encore, sur des idées reçues). Beaucoup des «grands chefs» de l’armée française ont d’ailleurs servi aux colonies : Joffre, Gallieni, Franchet d’Espèrey, Gouraud, Mangin.

Les colonies jouent également un rôle particulièrement important dans la bataille économique. Lorsque l’on sait que la défaite de l’Allemagne s’explique en grande partie par le blocus des Alliés, on ne peut que mesurer l’immense avantage que constitua pour la France cette réserve quasi-inépuisable qu’était l’empire (en dépit des difficultés d’organisation des transports, toujours soumis à la menace d’une attaque ennemie). Contributions en nature et sacrifices financiers sont à la fois spontanés et imposés, mais les résultats demeurent contrastés. L’arrière que forme l’empire colonial est touché par la guerre : propagande, arrivée (puis évacuation) de prisonniers de guerre, difficultés de la vie quotidienne. L’Afrique du Nord, notamment, connaît une situation proche de celle de la métropole. Mais cet arrière est aussi fragilisé par le conflit : la guerre n’a jamais cessé au Maroc et Lyautey tente de la mener à bien malgré des effectifs réduits ; des insurrections éclatent dans le Constantinois et le Sahara (où les Senoussi, armés par l’Allemagne et la Turquie, assassinent le Père de Foucauld à Tamanrasset en décembre 1916), mais aussi en Nouvelle-Calédonie et en Indochine.

L’empire sort de la guerre apparemment renforcé – la France reçoit mandat de la SDN sur la Syrie, le Liban, le Cameroun et le Togo, enlevés aux vaincus -, mais les premiers signes de sa désagrégation apparaissent déjà aux yeux des observateurs les plus clairvoyants. La guerre a en tout cas permis aux Français et aux colonisés de mieux se connaître. Certaines figurent comme celle du «brav’ Sénégalais» (que reprend la célèbre publicité du chocolatier Banania) sont devenue très populaires. Elles créent certes des stéréotypes difficiles ensuite à déraciner, mais montrent l’intérêt et même l’affection que la population française – autrefois très indifférente – accorde désormais aux habitants de son empire. Le souvenir partagé de la guerre, le développement des associations (comme les Amitiés africaines), l’érection de nombreux monuments – il n’a heureusement pas fallu attendre 2006 et le monument aux musulmans de Verdun -, exaltent ce qui unit plutôt que ce qui divise. Cet intérêt des métropolitains pour les colonisés restera cependant trop superficiel. Il n’ira pas jusqu’à pousser le législateur à leur accorder des droits politiques. C’est bien là le problème, que la Deuxième Guerre mondiale, et sa sortie elle aussi ratée, vont rendre plus aigu.

Dans cet ouvrage complet et mesuré, œuvre d’historien et non de polémiste – répétons-le pour nous en réjouir encore une fois -, Jacques Frémeaux tente avec une grande honnêteté intellectuelle de nous présenter tous les aspects d’une question complexe et délicate. Le pari est réussi.


Jean-Noël Grandhomme
( Mis en ligne le 13/02/2007 )
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