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La Mémoire des pierres
Niels Wilcken   Metz et Guillaume II - L'architecture publique à Metz au temps de l'empire allemand (1871-1918)
Editions Serpenoise 2007 /  27 € - 176.85 ffr. / 144 pages
ISBN : 978-2-87692-648-6
FORMAT : 21 x 26 cm

L'auteur du compte rendu: Agrégé et docteur en histoire, Jean-Noël Grandhomme est l'auteur d'une thèse, "Le Général Berthelot et l'action de la France en Roumanie et en Russie méridionale, 1916-1918" (SHAT, 1999). Il est actuellement maître de conférences en histoire contemporaine à l'université "Marc Bloch" Strasbourg II.
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Lors des négociations à propos de l’Alsace-Lorraine en 1871, Bismarck, dit-on, aurait désapprouvé l’annexion de Metz, vieille ville de culture française. Cette erreur, aurait-il répété à plusieurs reprises par la suite à certains de ses confidents, faisait de la France un ennemi irréconciliable, alors que, selon lui, le voisin aurait fini par se résoudre à la perte de la seule Alsace, indubitablement de langue et de tradition germaniques (mais pas forcément de sentiment, oubliait-il). Cette «concession» aurait été arrachée au «chancelier de fer» par l’état-major, qui jugeait à juste titre le Reichsland indéfendable sans la possession de cette place forte plantée face à Verdun, Nancy et Toul.

Écrit par un Allemand francophone, qui a vécu en Lorraine, cet ouvrage insiste sur l’attention que les autorités allemandes ont accordée à cette «citadelle des marches de l’Ouest» à une époque où l’Empire des Honhenzollern s’étendait de la Lorraine jusqu’à Memel, dans l’actuelle Lituanie. Metz devint alors, avec Strasbourg, une sorte de vitrine de l’urbanisme – et à travers lui de la culture – allemands. Comme la plupart des villes d’Europe occidentale à la même période, la cité a été profondément transformée dans la dernière moitié du XIXe siècle et les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. Ce qui frappe encore le visiteur à Metz aujourd’hui est cette adjonction d’une ville allemande (Neue Stadt) à la ville française. Mais les deux mondes était-ils tellement séparés ? Certes les «vieux Messins» - entendez les francophiles invétérés – se blottissaient dans les quartiers qui entourent la magnifique et trop méconnue cathédrale Saint-Étienne, mais des Lorrains de souche qui en avaient les moyens – ralliés ou tout simplement désireux de se placer dans le «vent de l’histoire» et d’accéder à la modernité – ont eux aussi élu domicile dans ces maisons de pierre de taille qui disposaient le plus souvent du gaz, de l’électricité, de l’eau courante encore absents dans les îlots médiévaux du centre historique.

La naissance du nouveau Metz passe par la démolition des remparts, la percée de vastes boulevards (dont le Kaiser Wilhelm Ring), la création de plusieurs places, la construction d’édifices publics dans ce style «colossal» que raillaient tant les Français de l’époque au cours de leurs séjours de l’autre côté de la nouvelle frontière. Ce style est d’ailleurs particulièrement éclectique : aux tourelles, aux clochetons et aux façades néo-renaissances de nombreuses maisons répondent la gare néo-carolingienne (construite sur les ruines de l’amphithéâtre romain) et la poste centrale, parfois comparée à un bunker. L’Allemagne veut montrer qu’elle ne fait que reprendre possession de ce qui lui appartient. Minorant le riche passé romain de la ville, elle exalte les souvenirs des temps mérovingiens et carolingiens (c’est-à-dire germaniques, car, pour les historiens d’outre-Rhin Clovis et Charlemagne – représenté sur un vitrail dans le pavillon de l’empereur, dans la gare - sont «Allemands»).

Metz se couvre aussi de casernes, jusqu’à devenir l’une des plus importantes villes de garnison au monde en 1914 ; la brique jaune fait encore partie du quotidien des Messins de nos jours, même si plusieurs de ces bâtiments sont aujourd’hui délabrés ou, par l’effet du façadisme, ont conservé leurs murs mais pas leur destination première. Le gouverneur militaire s’installe dans un palais Renaissance inauguré en 1904. Instrument privilégié de la germanisation, l’armée agit de pair avec l’école : comme pour bien marquer la reprise française de la ville, l’Institut universitaire de formation des maîtres est actuellement installé – réemploi de bâtiments fonctionnels, mais aussi symbole – dans les anciennes écoles allemandes du boulevard Paixhans et de Montigny-lès-Metz. Dans le domaine religieux, l’annexion a consacré un net renforcement du protestantisme, historiquement très peu présent à Metz. Ont été ainsi construits le Temple neuf (en style néo-roman rhénan) et celui de Plantières-Queuleu, mais aussi plusieurs églises catholiques (dont celle de garnison) et une synagogue. Enfin, les Allemands ont entrepris la restauration de la cathédrale dans le but de la débarrasser des ajouts du XVIIIe siècle et de lui redonner son caractère «gothique». L’édifice, il est vrai, était menacé de ruine en plusieurs endroits après les affres du siège et surtout l’incendie de 1877. La nouvelle cathédrale est la meilleure illustration de la politique de germanisation, puisque Guillaume II s’y fit, dans un accès de modestie dont il était coutumier, représenter sur l’un des portails sous les traits du prophète Daniel. L’empereur honora d’ailleurs Metz par de nombreuses visites et vint inaugurer en personne plusieurs monuments et «sa» cathédrale.

Après le retour de Metz à la France, en 1918, certaines personnalités, révulsées par la «verrue teutonique» que constituait la Neue Stadt, lancèrent l’idée d’une démolition générale de tout ce qui rappelait l’Allemagne. Bien entendu, pas plus à Strasbourg qu’à Colmar, Mulhouse, Thionville ou ailleurs, un tel programme ne pouvait être envisagé, surtout en une période où la France exsangue peinait déjà à reloger ceux qui avaient tout perdu. Les Messins préférèrent s’approprier cet héritage qui, après tout, était aussi le leur, et cela se passa sans heurts (les Allemands avaient pour la plupart été expulsés après être passés devant des commissions de triage, ou s’étaient exilés d’eux-mêmes). Quelques initiatives patriotiques (telle que l’érection d’une statue du Poilu vainqueur) apportèrent un peu «d’esprit français» au milieu des pierres de taille élevées du temps de la Kultur.

À la confluence de l’histoire et de l’histoire de l’art et de l’architecture, l’ouvrage de Niels Wilcken, illustré par de nombreuses photos et cartes postales, témoigne de l’utilisation multiforme de la pierre en une période de combat politique et culturel, et, du fait de la nature de ce matériau, des nécessaires accommodements auxquels ont été contraints – finalement pour le plus grand bonheur des amoureux du patrimoine - les générations qui ont suivi.


Jean-Noël Grandhomme
( Mis en ligne le 11/01/2008 )
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