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Histoire & Sciences sociales  ->  Période Contemporaine  
 

De Napoléon à Bonaparte : Les masques de l'empereur
Natalie Petiteau   Napoléon, De la mythologie à l'histoire
Seuil - L'univers historique 1999 /  24.43 € - 160.02 ffr. / 440 pages
ISBN : 2-02-031245-X

Natalie Petiteau collabore à Parutions.com.
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Au Panthéon des grandes figures nationales, les Français placent Napoléon en deuxième position, devant Louis XIV et derrière le général De Gaulle. C'est ce que révèle un sondage publié au mois de mars 2000 par la revue L'Histoire. L'Empereur jouit donc encore d'une aura forte dans la mémoire collective. Quel enseignement tirer d'un tel palmarès ? La "grandeur" d'un acteur historique ne renseigne pas sur le personnage lui-même. Alors, comment appréhender l'individu pour connaître l'homme qui se cache derrière le mythe ? L'exercice est d'autant plus difficile que l'image du grand homme est encore aujourd'hui multiple.

Deux points de vue sur le personnage étaient récemment confrontés dans un autre numéro de la revue L'Histoire. Deux grands historiens contemporains y peignaient deux Napoléon différents : au dictateur décrié par Maurice Agulhon, professeur au Collège de France, Jean Tulard, membre de l'Institut et auteur d'un ouvrage récent sur la période (Le 18 brumaire. Comment terminer une révolution, Perrin, 1999), opposait le portrait lénifiant d'un grand héritier de la Révolution française et des Lumières. De nombreux autres regards se sont posés sur Napoléon depuis sa mort, prenons parmi tant d'autres celui de Pierre Larousse, l'auteur du grand dictionnaire du XIXe siècle (dont la subjectivité volontaire est un délice que font regretter nos encyclopédies aseptisées. Il fait mourir le jeune Bonaparte à Saint-Cloud le 18 brumaire : par le coup d'Etat, Bonaparte meurt et laisse place à Napoléon!). Ces quelques exemples montrent à quel point le personnage fut controversé et suscita pléthore de lectures.

C'est à ce monument que Natalie Petiteau, historienne spécialiste de l'Empire, consacre une étude. Napoléon, De la mythologie à l'histoire est l'histoire d'une histoire, l'analyse exhaustive des nombreux ouvrages consacrés à l'Empereur et à l'Empire : elle n'en mentionne pas moins de 26000 ! Il ne s'agit donc pas d'une biographie, pas en tout cas dans l'acception classique de ce genre historique et littéraire. En effet, Natalie Petiteau ne fait pas le récit linéaire d'une existence. Elle dresse le bilan d'une production immense dont Napoléon fut l'objet, en en dégageant les moments forts et les différentes interprétations. De cet exercice apparaît le portrait kaléidoscopique de ce personnage ambivalent.

Car Napoléon Bonaparte est l'ambiguïté même. Cette réalité est tant le fait de l'homme que de l'histoire dans laquelle il s'inscrit. Napoléon est à la croisée des chemins de notre histoire, entre l'Ancien Régime et la Révolution, entre les temps modernes et contemporains, si l'on reprend le découpage chronologique traditionnellement adopté par les historiens. Homme de 1789, ayant vécu à cheval sur deux siècles et deux époques, il suscite toutes sortes d'analyses. Cette polyphonie, il la doit presque à lui-même. Le point de départ de Natalie Petiteau est ainsi l'incontournable Mémorial de Sainte-Hélène, rédigé par Las Cases pendant l'exil de l'empereur à Longwood. Ce testament, qui prend la forme à la fois de mémoires, relève aussi de l'autobiographie, de la biographie, de la propagande et du programme, renferme tout et son contraire concernant l'homme et l'oeuvre.

Les questions que suscite cet ouvrage sont celles des détracteurs et des hagiographes de l'Empereur pendant deux siècles. L'historienne, après avoir rappelé les différents portraits de Napoléon écrits depuis le Mémorial, tant en littérature qu'en histoire, portraits partagés entre deux légendes opposées, consacre la partie centrale de son ouvrage au bilan historiographique relatif à ces différentes polémiques : Napoléon fut-il un dictateur ou un prince libéral, le restaurateur des cours royales ou le continuateur de la Révolution, l'ambitieux conquérant de l'Europe ou le défenseur d'une France dont il propagea les idéaux universels, l'un des précurseurs de l'Union Européenne, etc. ? A toutes ces questions, Natalie Petiteau consacre des chapitres clairs et complets.

Aujourd'hui, si l'on voit en lui le continuateur de la Révolution, on n'adhère plus à l'image du prince libéral véhiculée par le Mémorial. S'il assuma l'héritage des guerres révolutionnaires, son ambition ne fit qu'attiser le feu des canons. Quant au précurseur de l'Europe moderne, il n'a existé que dans les discussions de Sainte-Hélène. En revanche, il joua un rôle décisif dans la promotion des nationalités en Europe, que ce soit directement en proposant le modèle national français, ou par réaction contre son oppression dans le cas de l'Allemagne.

L'ouvrage montre très bien le fort tropisme hagiographique dont a joui l'Empereur pendant très longtemps, jusqu'au milieu de notre siècle. Que ce soit en France ou à l'étranger, c'est le grand homme qui prime. La légende noire pèse peu face à la légende dorée, des chansons populaires de Béranger en France, jusqu'aux synthèses historiques rapidement amorcées un peu partout en Europe, en passant par les écrits héroïques d'un Stendhal, qui fit de l'Empereur guerrier le modèle des enfants du XIXe siècle, de toute une génération de Julien, Lucien et Fabrice. Ceci explique que pendant très longtemps l'histoire ne fit le récit de l'Empire que sous les traits de son personnage principal et toujours avec un certain biais subjectif, qu'il relève de la dithyrambe ou du pamphlet (pensons notamment à l'histoire de l'Empire par Albert Sorel, à qui Gabriel Monod reprocha un point de vue quelque peu réactionnaire au début du XXe siècle).

Cette tendance hagiographique est parfaitement illustrée par la dérive de la Revue des études napoléoniennes, fondée en 1912 par Edouard Driault. Si le point de départ de cette revue, malgré un penchant apologétique évident, était de mettre en place un véritable centre d'études fondé sur la recherche et la publication de documents, très rapidement, l'entreprise sombra dans la mythologie dithyrambique.

On appréciera la mise en évidence de l'évolution des portraits de ce "professeur d'énergie", pour reprendre le mot de Maurice Barrès. En particulier, l'auteur fait comprendre que, du côté même des romantiques, Napoléon ne fut au départ qu'un pendable "Buonaparte", l'accent mis sur les origines italiennes du malfrat, traître qui fit exécuter le duc d'Enghien, servant mieux à faire son procès. Chateaubriand est l'auteur d'un De Buonaparte et des Bourbons qui ne laisse pas deviner l'admiration que le même auteur dessine nettement dans ses fameuses Mémoires d'outre-tombe. Charles Nodier est, de même, l'auteur d'un Napoleone aux accents sévères, sévérité que l'on retrouve sous les plumes d'autres grandes figures du romantisme français comme Germaine de Staël, Victor Hugo, Lamartine, ou Lord Byron en Angleterre. L'hagiographie napoléonienne trouvera ensuite une aura des plus favorables du côté des écrivains romantiques.

Ce n'est que depuis un demi-siècle que les historiens font l'effort de passer outre ces réflexes et étudient l'Empire avant l'Empereur. Aujourd'hui, l'histoire s'intéresse plus aux aspects économiques, sociaux, politiques et culturels de la période qu'à une histoire événementielle focalisée sur un seul personnage, et Natalie Petiteau est d'ailleurs elle-même l'auteur d'une thèse sur la noblesse d'empire.

Napoléon, De la mythologie à l'histoire est donc un ouvrage de référence. Cependant, son approche historiographique et bibliographique, le nombre important des citations et l'esprit de synthèse qui l'animent rebuteront peut-être les lecteurs peu familiers de ce moment de notre histoire nationale. Une bonne connaissance de l'Empire est en effet nécessaire pour apprécier ce travail à sa juste valeur.

En ce bicentenaire de l'arrivée au pouvoir du général Bonaparte (le coup d'État du 18 brumaire correspond au 9 novembre 1799), alors que la production littéraire et historienne sur le sujet est plutôt timide pour l'instant (citons les ouvrages de Max Gallo et le très bon roman de Jean-Paul Kauffmann, La Chambre noire de Longwood, Folio, 1997), l'ouvrage de Natalie Petiteau sert à mieux comprendre l'un des personnages les plus importants mais aussi les plus difficiles à cerner de notre histoire.


Thomas Roman
( Mis en ligne le 23/05/2000 )
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