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Histoire d’un mensonge
Valérie Igounet   Histoire du négationnisme en France
Seuil - La librairie du XXème siècle 2000 /  27.48 € - 179.99 ffr. / 692 pages
ISBN : 2-02-035492-6
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Depuis cinquante ans, un courant d’idées minoritaire mais tenace et dangereux distille son credo au fil des scandales. Le négationnisme, après un demi-siècle d’existence, continue d’inquiéter et d’asséner ses prétendues vérités. C’est à ce courant que Valérie Igounet, jeune historienne, consacre un ouvrage qui fera date. L’Histoire du négationnisme en France, tiré de sa thèse soutenue en 1998 à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, est le récit précis et patient de cette école de pensée.

Qu’est-ce que le négationnisme ? Il s’agit de la négation de l’"exterminationisme" nazi pendant la guerre. Pour les négationnistes, l’extermination des Juifs d’Europe est un mensonge ourdi par ces derniers afin d’obtenir de l’Occident, en le culpabilisant, la création de l’Etat d’Israël. L’un des fondements idéologiques de ce courant est donc l’anti-sionisme. Plus largement, le négationnisme est un antisémitisme, dont l’anti-sionisme est la forme la plus moderne. La géopolitique sert donc des intentions qui n’ont pas changé depuis le brûlot d’Edouard Drumont, la France juive (1886). Que l’inspirateur de ce mouvement en France soit Maurice Bardèche, beau-frère de Brasillach - fasciste et collaborationniste notoire sous Vichy -, théoricien d’un néo-fascisme à la française, n’est pas un hasard. Le négationnisme se rattache en effet à la tradition française d’extrême droite, ce que les "dérapages" contrôlés et fréquents de Jean-Marie Le Pen montrent encore aujourd’hui. Le négationnisme fait partie du corps doctrinal frontiste.

Mais le mensonge doit être crédible. C’est pourquoi une personnalité aussi violente et affichée que Bardèche n’a pu prétendre diriger un mouvement dont il fut pourtant l’initiateur. Le négationnisme, le plus souvent, cherche la respectabilité, qu’elle soit historique et humaine (c’est Paul Rassinier, homme de gauche, ancien déporté, qui rallie, plus ou moins malgré lui, les négateurs), ou intellectuelle (c’est Robert Faurisson, universitaire, qui, sous couvert d’une rigueur scientifique basée sur une critique bien personnelle et partisane des textes, prend la tête du mouvement, jusqu'à aujourd’hui). Parce qu’ils se veulent crédibles et respectables, les négationnistes se disent plutôt révisionnistes et prétendent démontrer leur mensonge par la critique historienne et l’analyse géopolitique.

Il s’agit de mettre au jour les impossibilités techniques du génocide pour démontrer le complot juif. Le diable fait ainsi l’ange en déculpabilisant l’Allemagne nazie, en annonçant au monde la "bonne nouvelle" de l’inexistence des chambres à gaz - l’expression est de Faurisson -, et en prenant fait et cause pour le peuple palestinien opprimé par un peuple juif contre lequel il recycle la rhétorique exterminationiste. Par un procédé intellectuel hallucinant et proprement pervers, les négationnistes font des Israéliens des nazis.

Mais ces discours ne sont pas seulement le fait de l’extrême droite. Une spécificité française et italienne réside dans la rencontre des extrêmes sur ce thème idéologique. Par des chemins différents, l’utra-gauche arrive aux mêmes conclusions que l’extrême droite. Si cette dernière développe une thématique antisémite, des groupuscules gauchistes, dès les années 50, démontrent l’inexistence de la Shoah par un discours marxisant. L’extermination est alors un mensonge du Grand Capital visant à masquer ses propres crimes par l’édification d’un massacre absolu et aveuglant. L’antifascisme serait le pot aux roses qui dédouanerait le capitalisme de toute critique. Ces groupes, derrière Rassinier - ancien communiste et socialiste - et Faurisson - docteur ès lettres insistant sur son apolitisme - , via la librairie de La Vieille Taupe dirigée par Pierre Guillaume depuis 1967, mettent dans le même sac de l’impérialisme le fascisme et le capitalisme, et pour des raisons analogues, dénoncent la prise de la Palestine par le peuple juif.

Pour mettre de l’ordre dans cette histoire, Valérie Igounet propose un découpage en quatre périodes. Le premier âge du négationnisme s’étend de 1948 à 1967 et correspond surtout à des témoignages d’acteurs de la guerre qui, fascistes (Marc Augier, Maurice Bardèche) ou anciens déportés plus ou moins frustrés (Paul Rassinier) expriment ainsi leurs ressentiments par rapport aux vainqueurs. De la guerre des Six Jours à l’éclatement de l’affaire Faurisson en 1978, la deuxième période voit l’émergence d’une nouvelle génération de négationnistes - l’équipe de La Vieille Taupe et Faurisson qui commence alors ses recherches sur les camps. Les conflits israélo-arabes de 1967 et 1974 légitiment l’anti-sionisme déjà sous-jacent depuis la création d’Israël en 1948. La publication des thèses de Faurisson dans le monde en 1978 ouvre la troisième période et marque l’entrée du négationnisme dans le débat public. Enfin, une nouvelle affaire, la soutenance en 1986 de la thèse d’Henri Roques sur un témoin des chambres à gaz, Geister, dont il "démontre" l’inanité des propos, ouvre un quatrième âge marqué par l’extension des thèmes négationnistes via des médias de plus en plus puissants, en tête desquels, Internet, période caractérisée également par la reprise de ces idées par le FN.

Chacun de ces moments est l’objet de l’un des chapitres de l’ouvrage. Valérie Igounet présente les différents acteurs avec détails et objectivité - ce qui est louable étant donné le caractère polémique et immédiatement contemporain de ces questions. Les derniers paragraphes appartiennent en effet au champ de l’histoire la plus immédiate en développant les évolutions les plus récentes de cette nébuleuse négationniste : affaire Garaudy/abbé Pierre en 1996, déboires du Front National dont le négationnisme semble sortir indemne malgré l’affaiblissement de ce mouvement, internationalisation croissante du phénomène via internet et instrumentalisation par les milieux arabes et pro-arabes.

L’une des conclusions de l’historienne est en effet que le négationnisme est promis à de beaux jours du côté musulman (peut-être insiste-t-elle d’ailleurs un peu trop sur cette question). L’évolution des relations israélo-arabe donne désormais le ton. Les différents scandales et affaires sont décrits dans leur chronologie précise. Le rôle des médias est parfaitement mis en avant, de même que les questions déontologiques et philosophiques que leurs interventions soulèvent.

Le négationnisme, ce sont des hommes - parmi lesquels Maurice Bardèche, Paul Rassinier, Pierre Guillaume, Henri Roque, Robert Faurisson, Serge Thion et bien d’autres qu’elle présente avec d’abondants détails. Elle montre leurs relations, leurs amitiés mais aussi les rivalités d’un petit milieu. Ce courant passe par des ouvrages qu’elle cite et résume -De Nuremberg ou la Terre Promise (Bardèche, 1948), le Mensonge d’Ulysse (Rassinier, 1950), le Mythe de l’extermination des Juifs (Faurisson, 1987), les Mythes fondateurs de la politique israélienne (Garaudy, 1995), etc.-, par des revues (les Annales d’histoire révisionniste, Révision et Défense de l’Occident de Bardèche, pour les plus importantes), des maisons d’éditions (la Vieille Taupe, la librairie Ogmios), des mouvements et groupuscules néo-nazis, d’extrême droite ou d’ultra-gauche, autant de faits contre lesquels la loi Gayssot (juillet 1990) - qui punit la contestation des crimes contre l’humanité - semble plutôt faible. Si elle se concentre sur l’Hexagone, l’historienne n’hésite pas à évoquer également les réalités internationales du mouvement.

Ce travail exemplaire repose sur l’utilisation de sources traditionnelles et d’autres plus originales. Si Pierre Vidal-Naquet, historien, refuse tout dialogue avec les négationnistes, Valérie Igounet a mené des entretiens avec certains d’entre eux qui enrichissent son propos. On retrouvera d’ailleurs en fin d’ouvrage une interview de Jean-Claude Pressac, dissident du négationnisme. Fils spirituel repenti de Faurisson, Pressac, pharmacien, est ainsi devenu l’auteur d’un ouvrage de référence sur les camps de concentration : les Crématoires d’Auschwitz, la Machinerie du meurtre de masse (éditions du CNRS, 1993).

Dans la lignée de l’ouvrage précurseur de Pierre Vidal-Naquet (Les Assassins de la mémoire, "Un Eichman de papier" et autres essais sur le révisionnisme, La Découverte, 1987) et dans l’immédiate continuité de deux études complémentaires menées récemment sur Paul Rassinier (Florent Brayart, Comment l’idée vint à M. Rassinier, Naissance du révisionnisme, Fayard, 1996; Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite, Le Seuil, 1999), L’Histoire du négationnisme en France de Valérie Igounet est une synthèse essentielle venue remplir un vide historiographique qu’il était temps de combler.


Thomas Roman
( Mis en ligne le 13/10/2000 )
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