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Requiem pour un Tchechnik défunt
Jean-Christophe Buisson   Héros trahi par les alliés - Le général Mihaïlovic 1893-1946
Perrin 1999 /  21.22 € - 138.99 ffr. / 307 pages
ISBN : 2-262-01393-4
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Jean-Christophe Buisson, journaliste spécialiste de l’Europe balkanique au Figaro magazine, tente dans son ouvrage de brosser le portrait d’une figure controversée de la résistance yougoslave totalement méconnue du grand public. Bien avant les partisans de Tito, le colonel Draza Mihaïlovic va tout d’abord incarner aux yeux des alliés l’esprit de résistance yougoslave. Héros de la Première Guerre mondiale au cours de laquelle il combattit aux côtés de l’armée française d’Orient, Mihaïlovic est un serbe orthodoxe et un monarchiste convaincu. Il ne cesse au cours de l’Entre-deux-guerres d’appeler à la création d’une armée moderne, rompue aux techniques les plus récentes pour faire face à la puissance allemande renaissante. Attaché militaire en Bulgarie puis en Tchécoslovaquie, connu pour sa francophilie et ses sentiments violemment anti-allemands, Mihaïlovic tente de combattre l’influence de l’Allemagne et de ses alliés et complote contre le gouvernement bulgare qui l’expulse de Sofia. Surtout, il s’inquiète de la politique frileuse de la France et de l’Angleterre sans le soutien desquelles la survie des petits pays de l’Europe centrale est illusoire.

Il est vrai que la situation de l’Europe centrale et orientale au cours de l’Entre-deux-guerres apparaît aux yeux des contemporains un incroyable imbroglio diplomatique et militaire, susceptible d’entraîner à nouveau l’Europe dans un conflit meurtrier. Le cri du coeur du général Béthouard en 1937, alors lieutenant-colonel attaché militaire à Belgrade, dans un rapport au chef du 2ème Bureau en donne un témoignage éclatant :
«...tout cela est bien trouble et bien compliqué, bien slave en un mot. Quand on est du pays de Descartes, on ne comprendra jamais rien à ces pays-là

La déliquescence définitive de l’empire ottoman et la chute de l’empire austro-hongrois consommées par la Première Guerre mondiale ont laissé le champ libre aux sentiments nationalistes et religieux exacerbés par des siècles de frustrations et de domination étrangère. Bientôt, cette partie de l’Europe devient le théâtre de luttes d’influence entre l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie, l’Union soviétique et la France qui considère cette région comme son «pré carré», indispensable pour sa sécurité face à l’Allemagne renaissante, et qui y jouit alors d’un grand prestige dû à son action depuis la Grande guerre pour le soutien apporté aux états yougoslave, polonais, roumain, tchécoslovaque et pour les profondes relations qu’elle y a nouées. La montée des périls à partir du milieu des années trente modifie la donne. Constatant les renoncements répétés de la France et de l’Angleterre, les petits pays de l’est européens se sentent de plus en plus isolés face à l’Allemagne et à l’Italie menaçantes. Comment alors s’étonner de ces propos tenus en juin 1937 par M. Pouritch, ambassadeur de Yougoslavie à Paris, rapportés aux services de renseignement français par « un informateur compétent et généralement bien renseigné» :

«Le malheur... est que la France, tout en voulant rester une grande puissance, craint de faire une politique de grande puissance, qui ne peut être qu’active et résolue. Une grande puissance, même au risque d’une guerre, proclame hautement quels sont ses intérêts dans tel ou tel pays et fait comprendre clairement et sans ambages que si ces intérêts sont menacés ou lésés, elle les défendra les armes la main....Croit-on vraiment que l’attitude de la France et de la Grande-Bretagne dans l’affaire espagnole ait rehaussé leur prestige ?.... Si la France faisait une politique active, les petites puissances se seraient groupées autour d’elle, car ce n’est pas une grande puissance comme la France qui doit courir après les petites puissances comme c’est le cas actuellement, mais au contraire, d’après la nature des choses, ce sont les petites puissances qui doivent chercher la protection d’une grande puissance. Il est vrai que la politique d’une grande puissance comporte certains risques, mais on est une grande puissance ou on ne l’est pas. Or toutes les petites puissances européennes sont malheureusement forcées de constater que la France a renoncé à faire une politique de grande puissance; tandis que l’Allemagne commence de nouveau, et de plus en plus, à le faire

Ces déclarations prennent tragiquement toute leur dimension quelques années plus tard . Après l’Anschluss, Munich, l’invasion de la Pologne et son effondrement en trois semaines, «l’étrange défaite» française et le rembarquement des troupes britanniques à Dunkerque isolent complètement la Yougoslavie face aux puissances de l’Axe. La volonté yougoslave de résister et d’exister, malgré ses dissensions internes, désigne la Yougoslavie comme le dernier obstacle sur la route de Hitler qui se prépare à lancer la Wehrmacht à l’assaut de l’Union soviétique.

Après l’invasion de la Yougoslavie en avril 1941, Mihaïlovic refuse la défaite. Promu général par le gouvernement yougoslave en exil à Londres, il crée des unités de tchechniks serbes pour mener une guérilla contre l’occupant et les Oustachis croates d’Ante Palevic. En décembre 1941 Hitler lance l’opération Barbarossa, les communistes yougoslaves rentrent à leur tour en résistance. Malgré quelques rencontres et actions en commun, Tito et Mihaïlovic se livrent vite à une guerre dans la guerre. La confusion règne en Yougoslavie, les alliés pour qui ce théâtre d’opérations n’est pas primordial sont mal informés et préfèrent laisser le champ libre à Staline. Accusé de panserbisme intransigeant, voire de collaboration, déconsidéré par les exactions de tchechniks qu’il semble ne pas contrôler, souvent réduit à l’inaction par le manque de moyens, incapable d’expliquer ses vues aux alliés, Mihaïlovic est bientôt abandonné et isolé. Les tractations anglo-soviétiques consomment sa déchéance et enterrent définitivement l’idée d’une grande Serbie au profit d’une fédération yougoslave. Tito est désormais considéré à Londres et Washington comme le seul véritable représentant de la résistance face aux troupes de l’Axe. Jusqu’en 1945, Mihaïlovic se bat sur tous les fronts dans un dénuement quasi complet. Une fois l’Allemagne vaincue, les Tchechniks deviennent des parias qu’il convient de traquer et de détruire. Capturé en mars 1946, Mihaïlovic est fusillé dans l’indifférence quasi générale par les titistes le 17 juillet au terme d’un procès mené dans la plus pure tradition stalinienne.

Si l’ouvrage de J.-C. Buisson a le mérite de sortir de l’oubli la mémoire du général Mihaïlovic, il pâtit de plusieurs points qui en grèvent lourdement l’intérêt. Dans son souci de rétablir la vérité, l’auteur assène parfois quelques affirmations hasardeuses, rarement étayées, et tire des événements des conclusions souvent hâtives. Par exemple, on s’étonne d’apprendre que le sort de la Yougoslavie s’est joué au cours d’une «beuverie» organisée par Staline au Kremlin le 15 août 1942 et où Churchill, l’esprit embrumé par les agapes et son goût pour la dive bouteille, signe sans sourciller tout les communiqués que lui présente Molotov. En voulant montrer le rôle joué par la Grande-Bretagne dans le processus d’abandon de son héros, Buisson insiste beaucoup trop sur la duplicité de la «perfide Albion» sans bien expliquer les raisons réelles et profondes de sa politique. Un autre point dommageable à la cohérence de cette étude est le parallèle systématique entre Mihaïlovic et le général de Gaulle. S’il est certain que l’on peut trouver des points communs aux deux personnages et que le chef de la France Libre ait souvent manifesté son soutien au chef serbe, on regrette de ne pas avoir une vision plus réelle de Mihaïlovic, tronquée par la silhouette omniprésente du «Commandeur». Elément plus grave et qui obère définitivement la crédibilité de l’ouvrage, on remarque des erreurs qui n’ont pas lieu d’exister sous la plume d’un spécialiste: si la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie ont bien fait partie de la Petite Entente - nom donné aux trois états signataires entre eux d’accords bilatéraux d’assistance mutuelle contre une agression hongroise - c’est la Roumanie qui en était le troisième état membre et non la Pologne qui n'y a jamais adhéré.

Au final, on retient l’image d’un Mihaïlovic naïf et pathétique dont on ne distingue pas réellement l’action au cours de la guerre. A force de propos souvent outranciers et d’approximations il nous semble lire une hagiographie du général Mihaïlovic. Malgré un utile rappel de la complexité des réalités balkaniques et une bibliographie intéressante, on ne croit pas au portrait brossé par le journaliste en l’absence de tout appareil critique et de démarche rigoureuse. Au contraire, entre les procédés utilisés pour salir la mémoire du premier résistant yougoslave et la manière dont Buisson les expose, on reste sceptique et plus que jamais prêt à suivre Paul Valéry quand il affirme que «l’Histoire est le produit le plus dangereux que l’intellect de l’homme ait élaboré».


Philippe Alix
( Mis en ligne le 13/08/1999 )
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