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«Prends l’oseille et tire toi»
Donald Reid   L'Affaire Lip (1968-1981)
Presses universitaires de Rennes - Histoire 2020 /  30 € - 196.5 ffr. / 537 pages
ISBN : 978-2-7535-8005-3
FORMAT : 15,5 cm × 24,1 cm

Patrick Fridenson (Préfacier)

Hélène Chuquet (Traduction)

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Il n’est pas si fréquent qu’un Américain publie un ouvrage sur un épisode d’une histoire qui a marqué la France mais n’a guère eu d’écho outre-Atlantique. Il est vrai que Donald Reid est un universitaire qui a déjà beaucoup écrit sur des milieux ouvriers tels que les mineurs de Decazeville ou les égoutiers de Paris et qu’il est familier des milieux universitaires français spécialisés dans le monde du travail et les questions sociales. On comprend dès lors qu’il présente aujourd’hui un ouvrage de pas moins de 537 pages en petits caractères, avec une richesse d’information impressionnante, sur laquelle nous reviendrons.

Il faut en effet tout d’abord dire un mot sur le choix du titre : il est beaucoup plus neutre en français qu’en anglais, Opening the gates, the Lip affair 1968-1981, mais surtout, on remarquera qu’il embrasse un espace chronologique plus vaste que celui de l’affaire Lip stricto sensu, qui ne débute qu’en 1973. La date terminale, 1981, fait référence au départ de l’entreprise du site «historique» de Palente et non aux événements politiques nationaux.

Avant d’en venir au contenu de l’ouvrage, il faut rendre hommage à l’excellente traduction d’Hélène Chuquet, professeur honoraire de linguistique et de traduction à l’Université de Poitiers, dont l’auteur reconnaît lui-même qu’elle a conduit à un ouvrage meilleur que l’original. Mais on tempérera ce satisfecit en remarquant que la traductrice s’est autorisée une «note» liminaire qui prête le flanc à la critique. Elle commence en effet par souligner le rôle des femmes dans le mouvement, ce qui est parfaitement superfétatoire si l’on lit l’ouvrage, où les femmes apparaissent presque à chaque page. Mais surtout, elle prend le lecteur pour un crétin puisqu’elle lui demande de comprendre que les mots «travailleurs», «ouvriers» ou «salariés» peuvent désigner des femmes, et ceci, dit-elle, faute de pouvoir utiliser l’écriture inclusive parce qu’elle reconnaît elle-même que cette écriture inclusive est illisible. On peut d’ailleurs légitimement se demander si la traductrice n’avait pas commencé par une version entièrement en écriture inclusive et que, à son grand regret, l’on l’ait forcée à y renoncer : un indice en serait ce vestige non corrigé à la page 430. Quoi qu’il en soit, il est au demeurant savoureux que l’on retrouve cependant l’écriture inclusive dans les légendes des photographies, là où elle est précisément parfaitement inutile, puisque l’on voit fort bien qu’il y a des hommes et des femmes sur les clichés ! En revanche, on se plaira à louer sans réserve la bonne préface synthétique de Patrick Fridenson, qui a d’ailleurs suivi de près la genèse du livre.

Venons en maintenant au contenu de cet ouvrage imposant. Soulignons d’emblée que l’auteur a eu recours à un corpus extrêmement varié de sources souvent inédites, car allant bien au-delà des imprimés, eux-mêmes fort nombreux, Lip ayant suscité la publication de nombreux ouvrages allant des témoignages des acteurs aux analyses rétrospectives en passant par les thèses et mémoires universitaires. L’auteur a en effet utilisé également la presse, les archives (tracts, dossiers privés de certains acteurs), ainsi que des documents audiovisuels tels que films et entretiens enregistrés. Soulignons aussi que l’ouvrage va beaucoup plus loin que la seule affaire Lip stricto sensu : on y trouvera par exemple des biographies de tous les personnages extérieurs ayant joué un rôle (hommes politiques comme Michel Rocard, Jean Charbonnel, ou dirigeants d’entreprise : Claude Neuschwander, Antoine Riboud, etc.) et évidemment celles des acteurs locaux depuis Charles Piaget jusqu’aux militants inconnus du grand public.

Le plan adopté est inévitablement chronologique, ponctué d’une série d’étapes illustrées par des titres de chapitre ne manquant pas d’intelligence ni d’humour, tels que «Prends l’oseille et tire toi», «Une femme en lutte peut en cacher une autre» ou encore «Lip est en fait Madame Bovary», ce dernier étant repris de Jean-Paul Sartre, aussi curieux que cela puisse paraître ! Mais le déroulé des événements permet d’introduire des «pauses» plus transversales, plus thématiques, tels que Lip au féminin, ouvriers et intellectuels, etc.

Derrière ces titres aussi pertinents que bien trouvés se découvre une mine de faits (les grèves, les occupations, la poursuite de la production et la vente directe de montres, etc.), de personnages (les meneurs mais aussi les anonymes), d’institutions depuis l’Etat jusqu’aux «collectifs» en passant par les syndicats et les partis, et d’opinions, pour et contre «les Lip». L’auteur nous fait assister à toutes les interventions extérieures, les discussions internes et les hésitations, voire les dissensions aussi, des «Lip». On bénéficie également d’un panorama complet du contexte politique et économique de l’époque, qui permet de mieux comprendre les événements en les replaçant dans leur contexte. Il s’agit donc d’une somme qui non seulement nous fait connaître par le menu tous les détails de l’affaire Lip, mais nous replonge aussi dans une époque de l’histoire française révolue, ou à tout le moins bien différente de l’époque actuelle. Une somme, disions-nous, car l’auteur n’élude aucun sujet, comme celui du harcèlement des travailleuses par leurs collègues masculins. Il consacre d’ailleurs de longues pages au mouvement féministe chez Lip et à sa publication Lip au féminin, qui montrent que ce mouvement est davantage une conséquence qu’une cause de la révolte des salariés de Lip, la parole des femmes, ou de certaines d’entre elles pour être plus exact, se libérant à cette occasion aussi bien contre leurs collègues et meneurs que contre les patrons.

La seule réserve qui pourrait être émise est que l’auteur n’insiste pas assez sur les particularités de Lip, qui seules peuvent expliquer que cette lutte, toute exemplaire qu’elle eût été, n’a pas eu d’héritiers, contemporains ou ultérieurs. Il insiste certes sur les spécificités d’une entreprise où, par exemple, les ouvriers avaient pour la plupart une technicité, une expertise qui faisait leur fierté en même temps qu’elle leur garantissait d’être en quelque sorte irremplaçables. Mais il semble embarrassé quand il s’agit de mesurer le poids de la «tradition» collectiviste et sociale de Besançon, et plus généralement du massif du Jura, patrie de Fourier, Proudhon ou encore Considérant. Il est vrai que c’est difficile à peser et plus encore à démontrer mais, par a contrario, comme aucune affaire analogue n’a eu lieu ailleurs, cela pourrait expliquer que l’affaire Lip ne pouvait avoir lieu que là et nulle part ailleurs, où manquait le terreau favorable. L’auteur ne s’étend pas non plus, peut-être ceci sortant de son sujet, sur l’échec de l’autogestion, à Lip comme ailleurs, à cette époque comme par la suite. Il étudie certes la postérité de l’affaire, depuis son adaptation théâtrale jusqu’aux diverses analyses auxquelles elle a donné lieu, mais la question demeure posée : comme les «événements de mai 68», l’affaire Lip est-elle le symptôme d’une mode, l’autogestion prônée alors par le PSU et inspirée de la Yougoslavie, et d’une époque révolue où le chômage n’était pas un problème, celle des Trente Glorieuses ? A-t-elle été, comme le dit la quatrième de couverture, un précurseur, un exemple pour notre époque, ou au contraire un épisode aujourd’hui daté et non transposable dans notre société actuelle ?

A chacun des lecteurs de cet excellent ouvrage de répondre pour sa part, parvenu à la dernière page.


Jean-Etienne Caire
( Mis en ligne le 02/11/2020 )
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