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Janus algérien
Mohamed Benchicou   Bouteflika : une imposture algérienne
Jean Picollec 2004 /  18 € - 117.9 ffr. / 245 pages
ISBN : 2-86477-208-6
FORMAT : 15x23 cm

L'auteur du compte rendu : actuellement en DEA à Paris-I, Bastien Lestang est historien américaniste.
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Il est malaisé de présenter la biographie du président d’un Etat souverain actuellement en exercice, surtout lorsqu’elle révèle l’envers de la légende dorée servie par les médias officiels algériens. Il faut saluer ici le courage de Monsieur Benchicou, directeur du quotidien indépendant algérois Le Matin qui a su résister aux pressions diverses et variées exercées à son encontre pour empêcher la publication de cet ouvrage.

Le pari de M. Benchicou est délicat : il nous révèle les malversations du président Bouteflika depuis les années 50, c’est-à-dire la guerre d’indépendance sans pour autant s’ériger en juge autoproclamé : «Il eût été bien superflu d’accabler l’homme quand il n’est en définitive que l’enfant adultérin d’un système grabataire et d’une démocratie violée.» Abdelaziz Bouteflika s’emploiera à exploiter les faiblesses du nouvel Etat algérien pour jouer le rôle d’un Janus à trois visages : il «cumulait dans une même performance les tares du militaire et du civil sans disposer de quelque grâce de l’un ou de l’autre». Le troisième visage de ce Janus algérien est mis en lumière par Ahmed Benbitour, ex-Premier ministre de Bouteflika : «Nous vivons sous un totalitarisme d’une autre ère, s’appuyant sur le culte de la personnalité, le mépris du peuple et la profanation permanente de la Constitution.» M. Ali-Yahia Abdenour, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme a constaté au mois d’octobre 2003 que la Constitution avait été violée soixante-deux fois en quatre ans !

Issu de l’armée révolutionnaire de l’Indépendance, habile diplomate, Bouteflika s’employa à utiliser la haute hiérarchie militaire pour gravir un à un les échelons qui allaient le mener au pouvoir suprême. Alors que l’Armée algérienne est, depuis les années 90, pointée du doigt pour ses nombreuses violations des Droits de l’Homme, les généraux voyaient en Bouteflika un habile communicateur qui pouvait restaurer à l’intérieur et à l’extérieur l’image écornée du pays : «Qui mieux, en effet, que ce Bouteflika, merveilleusement bicéphale, civil avec de parfaits états de service d’auxiliaire militaire, pouvait le mieux convenir aux généraux pour succéder à Liamine Zéroual en 1999 ?» Très rapidement, c’est la désillusion au sein de l’Armée. Les témoignages peu flatteurs de hauts responsables militaires révèle leur profonde déception. Le divorce entre le président et l’Armée est d’autant plus patent que le déficit démocratique se double d’un déficit de légitimité au regard de ses compagnons d’armes : Chérif Belkacem, ancien de l’ALN (Armée de Libération Nationale, qui a lutté pour l’indépendance de l’Algérie de 1954 à 1962), ancien député, ancien ministre, l’a souligné crûment à l’intéressé lui-même : «La seule action d’éclat que tu as faite au maquis est d’avoir fait exécuter un héros national». Le président n’a pas réagi à ces propos. Dans un autre témoignage, Belkacem enfonce le clou en évoquant l’année 1962: «Il s’attarde en Europe pour y faire la noce […] Pendant ce temps, tout le monde le cherchait […] et dire que nous étions en guerre !». On peut reprendre la belle formule de M. Benchicou pour résumer les faits d’armes de M. Bouteflika : «En vérité, le président ne s’est pas seulement fabriqué un passé de grand moudjahid, il en a surtout inventé le panache».

Au-delà des révélations inquiétantes mais très argumentées de l’auteur, c’est le régime politique algérien qui est mis en accusation, au nom d’une société civile algérienne qui n’en finit pas de payer l’incurie et la gestion désastreuse du pays depuis l’indépendance. Clientélisme, démocratie violée, détournements massifs de fonds publics, justice aux ordres, répressions sanglantes : tous les ingrédients sont réunis pour justifier chez l’auteur l’indignation morale d’un citoyen profondément attaché à son pays. Saïd Sadi, leader du parti d’opposition RCD, résume en quelques mots la tragique problématique algérienne : «on ne peut sauver à la fois le régime et l’Algérie». Espérons que ce livre éclaire la conscience de tous ceux qui, par leurs responsabilités, sont amenés à construire le futur politique de ce pays tout comme ceux qui ont l’Algérie au cœur.


Bastien Lestang
( Mis en ligne le 14/07/2004 )
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