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Histoire d'un spectre
Yves Zoberman   Histoire du chômage - De l'antiquité à nos jours
Perrin 2011 /  22.50 € - 147.38 ffr. / 340 pages
ISBN : 978-2-262-03287-6
FORMAT : 14,2cm x 21cm

L'auteur du compte rendu : Pascal Cauchy est chargé d'enseignement à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Il a étudié l'histoire et l'historiographie de l'Union soviétique et le militantisme au sein du Parti Communiste français. Il collabore à plusieurs revues de sciences sociales (Vingtième siècle, Revue d'histoire, Communisme). Il est conseiller éditorial auprès de maisons d'éditions françaises.
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Pendant des lustres les historiens, quand ils voulaient étudier le monde rural et surtout le monde ouvrier, ont emprunté le chemin de l’histoire du travail. L’itinéraire était légitime dans la mesure où il offrait une norme comme perspective, une dure réalité comme scène sociale. Ainsi, le champ, l’atelier, la fabrique, l’usine donnaient un cadre satisfaisant à l’étude. Cela permettait aussi de mettre en évidence les différentes formes de sujétions, de dominations mais aussi, et pourquoi pas, d’émancipation, ainsi posées comme figurent ancestrales des rapports sociaux. Le travail donc, était un point de départ et un point d’arrivée de l’histoire de l’humanité. Qui pouvait prétendre le contraire ?

Mais voilà que depuis maintenant trente cinq ans, l’absence de travail se fait cruellement remarquer. Cela s’appelle le chômage. Il était bien temps qu’on entreprît l’histoire de l’incongru, d’autant que l’affaire n’est pas nouvelle.
Yves Zoberman s’y est employé avec talent, sérieux et érudition. Il y avait pourtant bien des embûches ; celle, entre autre, de faire tout d’abord une histoire du travail en creux ; celles ensuite, plus communes, de faire une histoire, de l’oisiveté – pourquoi pas ?-, des pauvres et des sans-aveux, de la providence et de la compassion, de la gestion, enfin, d’un paramètre économique appelé à évoluer, sinon à disparaître.

Bref, pour traiter un tel sujet, il fallait tout reprendre dès le début, c'est-à-dire depuis l’Antiquité et la Bible ; puis de là, retracer l’histoire d’un phénomène et d’un mot qui, peu à peu, rend compte du dit phénomène. Une évolution se distingue, une chronologie apparaît. D’abord, le pauvre est l’image du Christ, même si les brebis ne doivent pas se complaire dans l’oisiveté. Au mitant de l’époque médiévale, les enclosures anglaises renversent radicalement plusieurs siècles d’histoire, «les moutons mangent l’homme». Les plus pauvres sont chassés des champs, des nouveaux bocages, provoquant l’errance et menaçant même tout l’équilibre économique et social du Royaume et, de là, celle de l’Europe marchande du nord ouest. La guerre de Cent ans, une conséquence du nouveau fléau ? C’est l’hypothèse de l’auteur.

Le second développement urbain qui marque l’histoire de l’Europe aux XVe et XVIe siècles détermine une nouvelle étape. Le chômeur, mendiant, vagabond, «sans-aveu», envahit la ville. Les autorités municipales et, en France, l’Etat, ne peuvent se désintéresser ce cette population de miséreux. En 1516, il y aurait 30 000 mendiants dans les murs de Paris. Dès lors, la lutte contre l’inactivité va prendre un tour inédit. Après le secours de l’Eglise, avant la répression des polices, l’aide économique fait son apparition. C’est en Aragon que Juan Luis Vives en 1523 tente d’orienter le don et l’aide, et imagine déjà l’organisation de la prévoyance et du secours.

Bien entendu, des solutions plus expéditives existent, le renfermement bien connu, le travail forcé aussi. Mais l’évaluation économique de «l’oisiveté» fait son chemin. En Angleterre, le chômeur devient un concurrent potentiel et, sous Elisabeth, on hésite entre le laisser faire et l’enfermement laborieux.
Le pauvre mystique a disparu de l’horizon. La Réforme n’a pas cherché à le retenir, ni Luther, ni Calvin. Au XVIIIe siècle, l’utilité sociale des «sans ouvrage» devient presque un lieu commun. L’émancipation de l’homme ne se conçoit pas sans travail encouragé par l’initiative individuelle, il suffit d’abroger les obstacles, privilèges et autres vielles lunes, pour que même les plus pauvres puissent vivres de leur travail. La loi Le Chapelier de 1791 est le produit de cette philanthropie nouvelle au service de l’industrie, du commerce et… des plus pauvres.

Avec le siècle de la Révolution industrielle, le chômage entre lui aussi, dans un autre âge. Désormais, la question est : le chômage est-il «un problème de l’industrie» ? La fatalité, conséquence des famines et des épidémies, ne joue plus guère de rôle dans l’affaire. On parle de cycle et donc, de résorption. Le chômage est un mal passager, et même saisonnier, à la campagne. Tous sont d’accord, Malthus, Smith, Villermé, Marx… Dès lors, des solutions existent. Les pouvoirs publics sont appelés à gérer la transition et organiser la disparition de l’oisiveté économique. Aux solutions empiriques et d’urgence, comme les Ateliers nationaux de 1848, succèdent les politiques plus perfectionnées, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, un peu partout dès lors que la fièvre statistique s’empare des administrations. Mais les recettes anciennes subsistent, comme ces «colonies industrielles» dont la première fait son apparition en Westphalie en 1882, pendant original des colonies agricoles.

Le chômage n’en disparait pas moins. Le chômage ou les chômeurs ? Si l’on admet que le sans travail n’est pas simplement le jouet malheureux de la fortune ou un paresseux, il faut donc mieux le définir. En 1909, Max Lazard tente une première esquisse. Si les statistiques donnent le vertige à qui voudrait faire prendre en charge à la société la masse des sans travail, peut-être une analyse plus proche de la réalité sociale du chômage est-elle préférable. A partir de ce moment, avec des outils plus fins, les Etats peuvent commencer à imaginer une politique de prévoyance, puis une politique d’assurance. De plus, la science économique en plein essor tisse des liens entre chômage, salaire (bien sûr), prix et même épargne, les classes moyennes sont directement touchées, et, tout cela dans un contexte international ouvert et tendu. Décidément, le chômage coute plus cher qu’il n’y paraissait (le 24 juin 1340, c’est la défaite maritime de l’Ecluse dans les Flandres, le 2 juin 1940, c’est Dunkerque…). Après 1945, le monde occidental se prend à rêver, ou plus exactement il relègue aux accessoires des mauvais songes le chômeur. Tant et si bien que le consensus est au «plein emploi». Le chômage cesse d’être une variable économique d’ajustement. Après 1974, le réveil, en particulier en France, sera douloureux.

Ainsi, en six chapitres particulièrement bien charpentés, Yves Zoberman retrace d’une belle plume, l’histoire d’un spectre qui, comme le communisme, hante le monde. Il fallait plonger dans les profondeurs du passé, fouiller les textes, solliciter les faits les plus inattendus. Bref, il fallait de l’audace et de l’imagination pour imposer un tel sujet d’histoire. Sans doute les spécialistes de telle ou telle période, de tel ou tel domaine, n’y retrouveront pas tout leurs petits. Pour notre part, quelques mots sur le monde communiste auraient été les bienvenus. Mais, peu importe, une solide érudition, des références riches, une capacité à poser des questions suffisent à la cohérence de l’ensemble et faire de ce livre une référence sur le sujet.


Pascal Cauchy
( Mis en ligne le 13/12/2011 )
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