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L’invention d’une identité régionale
Antoine Paillet   La Fabrique d'une province française - Le Bourbonnais
Bleu autour - D'un regard l'autre 2020 /  36 € - 235.8 ffr. / 480 pages
ISBN : 978-2-35848-142-7
FORMAT : 17,1 cm × 22,0 cm
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L’ouvrage que voici est l’œuvre d’une vie, ou plus exactement le bilan d’une vie intellectuelle, celle d’un Parisien devenu Bourbonnais et qui a beaucoup fait pour sa province d’adoption depuis plus de trente ans, tant pour la conservation du patrimoine que pour les musées et expositions temporaires du département de l’Allier. Auteur de nombreuses publications tant sur le patrimoine rural, maisons et instruments agricoles, que sur les richesses de l’Opéra de Vichy, ou encore de nombreuses monographies thématiques sur le vignoble ou le bocage, il s’est aussi consacré à encourager la musique classique au moyen d’une fondation. Et c’est ce double regard, celui d’un «horsain» et celui d’un connaisseur intime de la géographie, de l’histoire et de la sociologie de sa province d’accueil qui nous vaut cette somme sans équivalent.

Son regard extérieur lui a montré que le Bourbonnais, malgré son évidence pour les gens du cru, n’avait rien d’une région géographique au sens donné par l’Ecole française de Vidal de la Blache, que c’était une construction historique de nature avant tout politique – le duché – et que cette construction avait sombré avec le fameux connétable, pour renaître au XIXe siècle. Le moment était donc venu pour lui tout-à-la-fois de réaliser une synthèse des nombreux centres d’intérêt qui ont été les siens et de l’abondante bibliographie qui sous-tend l’existence d’un «Bourbonnais» tel qu’il est compris actuellement.

La démarche d’Antoine Paillet se décompose donc logiquement en deux temps et l’ouvrage la reflète en deux parties de tailles identiques, la première dénommée «Inventaire d’une province» et la seconde, «Invention d’une province». L’auteur éprouve au demeurant le besoin d’aviser le lecteur de cette double nature dans un avertissement où il souhaite préciser que son inventaire, si complet soit-il, n’a rien d’exhaustif et appelle donc d’éventuels compléments, et que sa seconde partie a un caractère nécessairement subjectif et ouvert à la critique. L’inventaire lui-même est mené en deux temps, l’analyse des composantes de l’espace bourbonnais, géographiques et historiques, puis les limites et aires de cet espace, qui le délimitent ou le fractionnent.

Ce n’est pas déflorer la conclusion de l’auteur que de dire qu’il a cherché en vain la moindre unité géographique de ce qui est aujourd’hui le département de l’Allier : terminaison septentrionale de la Grande Limagne qualifiée tardivement de «Sologne bourbonnaise», derniers ressauts du Forez baptisés (abusivement ?) «Montagne bourbonnaise», ou encore bocage ressenti comme constitutif car très ancien, ce qu’il n’est pas. De même, lorsqu’il s’agit de savoir si le Bourbonnais a vu se développer en son sein des caractères propres tant dans le domaine de l’art religieux que dans celui de l’architecture militaire, force est de constater avec l’auteur qu’il a été le carrefour d’influences diverses venues des provinces plus importantes qui l’entouraient, Bourgogne, Berry ou encore Auvergne. Même conclusion pour l’architecture rurale. Même conclusion pour la prétendue unité ethnique remontant selon certains au peuple gaulois des Ambluarètes ou Ambivarètes !

On pourrait alors penser que si la province n’a aucune unité géographique, elle est le résultat de l’histoire et c’est bien ce que l’on trouve dans la plupart des ouvrages consacrés au Bourbonnais : une construction politique progressive, par une famille qui finit par s’allier au trône puis y accède. Mais là encore, l’auteur déconstruit le mythe du Bourbonnais éternel : le sentiment d’appartenance a faibli et même disparu pendant deux siècles et il a fallu le mouvement romantique et son retour au Moyen-âge pour que la conscience régionale renaisse, retour fortement facilité par le fait très rare d’avoir affaire à un département taillé sur les limites de la province. Donc un Bourbonnais phénix !

S’agissant des limites, il s’agit moins des «frontières» délimitant le duché puis le département, assez claires et stables, mais de la manière dont le Bourbonnais a été découpé entre les «aires» qui fractionnent plus largement la France et, à tout seigneur tout honneur, la limite entre langue d’oïl et langue d’oc. On laissera au lecteur le soin de découvrir ce qu’en dit Antoine Paillet, tout comme son analyse des autres «frontières» au tracé proche, comme la limite entre tuiles plates et creuses, entre droit écrit et droit coutumier ou oral. Les réalités apparaissent comme plus complexes qu’elles ne sont souvent présentées. L’inventaire ne peut donc être qu’une tâche complexe. La seconde partie se place, selon l’auteur lui-même, sous le signe de l’ambivalence du terme «invention» en français, «qui peut être une découverte, comme celle de la Croix, ou le produit de l’imagination», ce à quoi il ajoute immédiatement : «J’aurai sans cesse à aller de l’un à l’autre. Nous verrons que la distinction entre les deux est aussi, parfois, une question de croyance».

Comment, tout d’abord, se fait l’invention d’une province disparue ? On a vu le facteur important d’un département se superposant quasi exactement à l’ancien duché. Ce facteur est renforcé par le fait qu’un diocèse est créé dans le département en 1822, alors même que le Bourbonnais était jusqu’alors divisé de toute ancienneté entre les diocèses de Bourges, Autun et Clermont. Mais c’est bien le retour romantique au Moyen-âge qui va rendre au Bourbonnais la conscience de son passé, de son unité et, pourquoi pas, de sa grandeur passée. Ce fut l’œuvre de quelques érudits ou artistes, de sociétés savantes, d’éditeurs aussi, qu’il n’est malheureusement pas possible de nommer ici. Mais cette «renaissance et illustration» de ce noble passé ne s’est pas faite sans excès, et l’auteur détaille les annexions abusives de peuples gaulois comme les Boïens et leur capitale Gorgobina, les origines phéniciennes fantasmées du vignoble de Saint-Pourçain, etc.

Mais il réserve la plus grande place et les arguments les plus démonstratifs à l’ethnographie et au folklore, qui ont été les plus mis à contribution pour recréer un Bourbonnais traditionnel et idéal. Certes, un tel mouvement dépasse le cas du seul Bourbonnais et se retrouve au même moment un peu partout ailleurs ; mais les exemples détaillés qui sont analysés semblent particulièrement bien choisis et traités. On n’en veut pour preuve que l’étude de la fortune du «chapeau à deux bonjours», coiffure peu ancienne et d’usage très restreint qui en est arrivé à symboliser toute la paysannerie bourbonnaise, au moment même, faut-il s’en amuser, où elle tombait hors d’usage !

La conclusion, intitulée significativement «Illusions perdues», comporte, il ne faut point le cacher, une note pessimiste : le Bourbonnais, réinventé il y a près de deux siècles, serait peut-être en voie de nouvelle disparition, englobé, absorbé dans des structures trop vastes et, surtout, ayant perdu ses défenseurs, plus personne ne croyant en lui pour emprunter un langage à connotation religieuse. Chacun répondra pour sa part. Toutefois, une note plus positive est certainement celle qui fait de l’analyse ainsi menée sur le cas du Bourbonnais une réflexion utile pour tenter de comprendre le destin d’autres communautés géographiques et humaines, régionales certes, et pourquoi pas nationales à l’heure où le «roman national» semble hors de propos. Lisons donc tous ce livre, car il pourrait s’agir, au-delà du Bourbonnais d’un de te fabula narratur qui nous concernerait tous !

Arrivé au bout de cette abondante et pourtant incomplète recension de tous les sujets d’intérêt que recèle l’ouvrage, on comprendra qu’il paraisse indispensable de féliciter l’auteur. Tout d’abord pour son audace, car il n’est pas fréquent qu’un spécialiste d’une région, d’une province, en vienne à faire preuve d’une distance aussi critique envers la vulgate admise depuis si longtemps par tous les auteurs régionalistes. Ensuite, par l’ampleur des thèmes abordés et la richesse de l’information qui les illustre et en permet la discussion. Enfin, par la richesse et la qualité de l’illustration, des centaines de documents étant reproduits, depuis les cartes, anciennes ou thématiques, les gravures de toutes époques, jusqu’aux photographies anciennes ou récentes, toujours accompagnées de commentaires pertinents.

Ce qui permet de terminer en saluant la qualité du travail éditorial de la maison d’édition bourbonnaise Bleu autour, qui se range ainsi au niveau de ses illustres devanciers bourbonnais du XIXe siècle, que l’on comparait alors avantageusement à leurs grands confrères parisiens.


Jean-Etienne Caire
( Mis en ligne le 29/05/2020 )
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