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Etienne François   Hagen Schulze    Collectif   Mémoires allemandes
Gallimard - Bibliothèque des histoires 2007 /  65 € - 425.75 ffr. / 791 pages
ISBN : 978-2-07-070427-9
FORMAT : 17,0cm x 22,5cm

Traduction de Bernard Lortholary et Jeanne Etoré.

L'auteur du compte rendu: Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.

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Concept novateur développé par Pierre Nora au sein d’un séminaire, devenu par la suite le thème d’une série d’ouvrages de références, Les Lieux de mémoire ont essaimé. A l’origine, une réflexion sur l’identité nationale, républicaine, sur les éléments constitutifs d’une «mémoire collective» de la France, bien au-delà de la seule mémoire patriotique. Le résultat, c’est une manière originale de penser la nation, l’Etat ou la République, perçus comme un agrégat de faits, de moments, de lieux, d’idées. Autant de marqueurs symboliques pour une Histoire dont Benedetto Croce disait qu’elle était toujours contemporaine.

Et ces lieux de mémoire se sont exportés (ou furent importés), un peu malgré leur initiateur… mais de fait, le concept était exportable : les Pays-Bas, l’Italie, le Danemark, l’Autriche, l’Allemagne se sont engagés dans cette voie, avec profit. Les résultats ne furent pas toujours traduits en français, mais après l’Italie (L’Italie par elle-même), la mémoire allemande, sous la direction conjointe des professeurs Etienne François et Hagen Schulze, est à son tour importée en France, dans une édition («La Bibliothèque des Histoires» chez Gallimard… qui ouvrit le bal des Lieux de mémoires français) qui montre, symboliquement, la fortune européenne du concept. Une réimportation en quelque sorte.

Et la pièce maîtresse est sans doute l’introduction : de même que pour les volumes français, ces Mémoires allemandes bénéficient d’une introduction à la fois large, ambitieuse et stimulante. Professeur à l’université libre de Berlin ainsi qu’à l’université Paris 1, Etienne François est un passeur ou même, un pontife… c'est-à-dire un lien entre deux institutions, deux traditions, deux cultures. Car de fait, ces mémoires allemandes entrouvrent au lecteur français une culture originale : la germanité. Vue de France, elle s’avance chargée de souvenirs, de stéréotypes.

Avec ces 33 lieux, abrégé de la version originale (les Deutsche Erinnerungsorte), Mémoires allemandes offre un panorama à la fois riche et parfois inattendu. D’emblée, Etienne François s’interroge sur ce qui fait l’originalité d’un rapport «allemand» à l’Histoire. L’identité – comme la nation – se définit cette fois par la culture et la langue, mais une identité complexe, parfois fluctuante et en tous les cas débattue. L’histoire allemande est, de fait, plus contrastée que celle de n’importe quel autre pays, marquée par des rupture violentes, des divisions extrêmes, des réécritures inévitables et des enjeux lourds... une histoire ancienne formalisée par Tacite et sa Germanie, et qui contraste déjà avec une réification récente au XIXe siècle, une histoire qui se situe dans un carrefour, à la fois culturel et géographique… et l’on remarquera, avec E. François, que ces mémoires rassemblent des Français, des Polonais et des Allemands, marque d’une mémoire partagée finalement.

Comme le signale Etienne François dans son introduction, cette version française est parcellaire : un gros quart seulement de la version originale… et donc, il y avait déjà un défi dans la traduction - afin de lui donner une cohérence nouvelle du fait des coupes inévitables – et dans la présentation. C’est donc presque un nouveau volume qui est présenté au lectorat français, plutôt qu’une traduction : un volume qui s’organise en 5 parties formées autour de cette identité spécifiquement allemande (l’ancrage historique, l’idée de puissance, les «petites patries», le crime, la division et la réunion). On traverse alors des lieux attendus : depuis la Germanie de Tacite jusqu’au Reichstag, en passant par la Réformation, le casque à pointe, Dresde, Auschwitz, le mur de Berlin et la porte de Brandebourg. Mais ces Mémoires ne sont pas seulement constituées de passages obligés, qui sont autant de topoï allemands. Ainsi, dans une nation pour laquelle on a pu évoquer un «national-protestantisme» fondateur au XIXe siècle (vocation rappelée par un bel article sur le presbytère protestant), l’article consacré à Oberammergau et ses jeux de la passion (d’inspiration catholique) rappelle heureusement la tradition catholique allemande. De même, l’article sur «le chancelier à genoux» propose, sur le thème de la mémoire et de la repentance, un point de vue important et inattendu pour le public francophone. Egalement, certains articles jouent sur un lieu de mémoire pluriel, comme Dresde, à la fois sanctuaire artistique au temps de Winckelmann et ville emblématique d’une certaine forme de guerre aérienne et «psychologique». Voire, la notion même de lieu de mémoire est interrogée – dans un cas extrême comme celui d’Auschwitz – au risque de la déconstruction, en partant du principe qu’inscrire Auschwitz dans la seule dimension historique, c’est déjà le relativiser. Position philosophique certes, mais qui pose la question de la pérennité des lieux de mémoire et de leur vocation.

La figure du grand homme, ou plutôt celle de la figure historique est également curieusement traitée : si Bach semble un choix légitime, un Napoléon peut paraître, au premier abord, moins attendu… mais surtout, et si l’on croise quelques figures majeures, c’est, de manière subtile, par le biais d’un jeu de miroir. Louis II de Bavière ne fait pas l’objet d’un article, mais il hante celui qui est consacré au château de Neuschwanstein. De même, Hitler se réfléchit subtilement, entre autres, dans un article consacré au chevalier de Bamberg et Uta von Naumburg, comme dans l’article consacré au 20 juillet (1944 : l’attentat contre Hitler)… la figure de Hitler est en fait cernée par ces Mémoires, plutôt que prise de front, réflexe heureux et stimulant… mais qui fait regretter l’absence d’index. Dans le même esprit, le duel franco-allemand est footballistique (avec l’article sur la Bundesliga) autant que militaire (avec l’article sur le casque d’acier)… manière d’éviter le stéréotype de l’ennemi héréditaire tout en conservant le lieu de mémoire de la confrontation franco-allemande. A l’évidence, ces lieux de mémoires sont autant communautaires que nationaux, et tirent vers une mémoire plus large, plus englobante, qui pourrait être la mémoire européenne ou du moins, la mémoire des européens sur l’Allemagne.

Forcément, on en attendait d’autres, et donc, forcément, il y aura des déceptions devant une traduction qui, quoique incontestablement réussie, demeure tronquée. Avis aux germanophones. Mais il faut néanmoins applaudir cette traduction importante, qui offre au public francophone non seulement une somme de réflexions, souvent originales, sur un pays et une nation voisine, mais surtout la déclinaison germanique d’un concept essentiel pour penser le national et le politique. Ouvrage scientifique, doté d’un appareil de notes et d’orientations bibliographiques appréciables pour le chercheur, Mémoires allemandes est aussi l’occasion d’une promenade érudite, une manière intelligente d’appréhender l’Allemagne comme de musarder au gré des curiosités dans un pays parfois trop réduit à quelques stéréotypes haineux. Et c’est en cela aussi que ces mémoires sont exemplaires.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 11/06/2007 )
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