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Penser le nationalisme
Claude Karnoouh   L'Invention du peuple - Chroniques de Roumanie et d'Europe orientale
L'Harmattan - Les Pensées libres 2008 /  36 € - 235.8 ffr. / 410 pages
ISBN : 978-2-296-05859-0

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
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L’Invention du peuple. Chroniques de Roumanie avait été publié une première fois en 1990 à Paris par Arcantère, dans la collection «Mémoires et identités» avec le concours du Centre National des Lettres. Presque vingt ans après, L’Harmattan réédite ce beau livre qui était épuisé depuis longtemps, et pour l’occasion son auteur, Claude Karnoouh, en donne un texte augmenté. Voilà une très bonne chose car l’ouvrage est sans doute un des plus éclairants qu’on puisse lire sur la Roumanie et peut-être sur l’Europe centrale en général, un livre d’ailleurs dont les connaisseurs de ces contrées trouvent généralement les analyses aussi pertinentes et parfois vraiment puissantes que les descriptions et témoignages personnels poétiques et habités d’un esprit d’une attention rare aux hommes, aux paysages et aux choses.

Claude Karnoouh connaît bien la Roumanie et l’Europe centrale, qu’il a souvent traversées et longtemps habitées en véritable ethnologue de terrain, mais c’est un ethnologue qui sait que «le terrain» n’est pas tout : que si les concepts sans intuitions sont vides, les intuitions sans concepts sont aveugles (Kant), qu’il faut faire l’effort de penser l’expérience autant que c’est possible, sans plaquer le prêt-à-penser universitaire dominant et que cela demande non seulement quelque préparation intellectuelle mais un esprit foncièrement ouvert, à la fois empirique, critique et constructif. En somme une formation en un sens jamais terminée, qui consiste à lire et à reconnaître les meilleurs auteurs et à se laisser inspirer par eux avec discernement.

Chercheur au CNRS de 1968 à 2005, d’abord spécialiste de la ruralité française à l’époque de la «fin des paysans», C. Karnoouh s’est consacré à une marge de l’occident développé : le monde des campagnes carpatiques des années soixante-dix au moment où la modernisation portée par la communisme (oui, le communisme est une des voies du moderne et n’est pas un archaïsme malgré une certaine vulgate) le déstabilisait et préparait sa disparition programmée. C. Karnoouh fait partie de ces ethnologues qui, dans les années soixante, ont pris l’Europe pour sujet de leur enquête et ont considéré que l’anthropologie y avait non seulement ses «archaïques» et «sauvages» si l'on veut (d’ailleurs méprisés par les bureaucrates et autres «modernes» de la technostructure et du snobisme petit-bourgeois urbain) mais que ces derniers étaient comme «les primitifs» des êtres porteurs d’un enseignement sur leur destin et sur le nôtre (la Modernisation comme succession de crises et de déstabilisations du corps social appelé à se faire plus plastique et flexible au nom de l’efficacité d’un système techno-scientifique anonyme).

L’Europe orientale «retardée» était ainsi (et reste encore parfois) un conservatoire d’un autre temps (un peu notre ancien régime ou notre Moyen âge par moments) et le terrain d’une mise à distance euristique de la société développée «post-moderne». Pour entrer dans ce monde, où il s’est immergé lors de séjours longs et répétés en hôte respectueux et en observateur attentif, C. Karnoouh a appris la langue et la culture populaire de cette Roumanie mais aussi l’histoire du pays. Sachant ou comprenant de mieux en mieux que rien ne pouvait remplacer l’engagement existentiel et personnel (l’amitié, la confiance, le partage) et que l’expérience dont il s’agissait serait radicalement trompeuse si, au nom d’une objectivation «scientifique» naïve (chosifiante), elle passait à côté de l’essentiel : l’humanité et l’historicité communes à l’observateur et à l’observé (qui est aussi son regard sur nous, sujets de la société de consommation et de «communication», arrogants «modernes» souvent cyber-gédéons et turbo-bécassines selon le mot du regretté Gilles Châtelet).

Cette expérience vécue, un tournant dans son existence, C. Karnoouh en a fait un moment de relance de son travail d’écriture (8 livres, plus de 300 articles et essais) et d’enseignement. De 1991 à 2003, il a été détaché au département de philosophie de Cluj-Napoca où il enseigna l’anthropologie et la philosophie politiques. Professeur associé à l’INALCO (Langues’O), il a aussi enseigné à l’Université et au Collège post-universitaire Széchenyi de Budapest et, depuis 2005, il est professeur invité à l’Institut des Sciences politiques de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Mais ce curriculum vitae compte moins pour le lecteur que la valeur de l’œuvre.

L’Invention du peuple permet d’abord de penser la Roumanie de l’intérieur et non de la juger par rapport à nous avec nos repères. De distinguer sa population et sa société de ses décideurs et de sa façade médiatique, misérabiliste ou corrompue et pseudo-démocrate. Il y a là un exercice sain de «populisme» au bon sens du terme : d’attention respectueuse pour la vie du peuple, de compréhension généreuse de sa culture. L’écart entre nous et eux implique aussi de revenir à l’histoire, à la stagnation de cette périphérie d’ancien régime, aux marges de l’empire ottoman et de la Russie, un monde de paroisses paysannes et de boyards, orthodoxe, très loin de l’éthique protestante du capitalisme, de l’accumulation du capital, de l’Etat, qui forme sa nation tardivement et où la science et la technique ne peuvent être (mé-)comprises que dans le cadre d’un système chrétien pré-galiléen.

Avec une grande sensibilité humaine et littéraire, l’auteur nous replonge dans ce passé qui achève sa course dans l’indifférence. Le communisme a consisté en grande part à intégrer cette vieille société à un système plus moderne productiviste et national-étatiste avec un mélange de violence déstructurante et de difficulté, insurmontable souvent, à rééduquer profondément la population. Si le peuple résiste passivement, c’est aussi qu’on ne fait pas ce qu’on veut avec les mentalités et qu’il y a une épaisseur de la tradition, une vie de l’esprit et une histoire culturelle qu’on ne peut brusquer sans catastrophe. Le communisme a voulu être ce rattrapage accéléré et il a atteint ses limites : celles de l’humanité en général et des conditions historiques de la région, non celles de peuples ou "races inférieures".

Impossible de résumer ici ce livre très riche et les développements de ses chapitres. Il y a un vrai style, une écriture fine, travaillée, la tentative de traduire un mélange d’expérience vécue et de pensée, les réminiscences d’auteurs admirés (Chateaubriand, Nietzsche, Marx, Heidegger, Malinowski, etc.). Le chapitre sur la visite de Bucarest, le nouveau et l’ancien, est sans doute la meilleure description de cette ville depuis des décennies. C. Karnoouh est un analyste et un mémorialiste. Les amateurs d’histoire littéraire, intellectuelle et philosophique roumaine y apprendront beaucoup. Un des intérêts de ce livre est qu'il étudie la genèse psycho-sociale et surtout "imaginaire" (l'invention idéologique) du nationalisme par des intellectuels qui inventent une histoire imaginaire d'une "nation" aux origines les plus nobles et archaïques possibles par des ruses logiques et des raisonnements typiques du nationalisme: c'est "l'invention du peuple", un phénomène moderne, la Roumanie étant un cas périphérique de ce phénomène, imitant largement les pays occidentaux et l'Allemagne où il a commencé plus tôt.

L’auteur persiste et signe vingt ans après : la postface de 2008, avec ironie et un brin de polémique (utile), un peu de nostalgie aussi, justifie la réédition du livre et maintient une attitude de dignité de vie et de sérieux de la pensée, de respect non-démagogique devant le peuple de Roumanie face aux évolutions opportunistes et au carriérisme de dirigeants et intellectuels qui se sont déroulés dans le même temps.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 30/09/2008 )
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