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La très grande guerre patriotique
Jean Lopez   Lasha Otkhmezuri   Joukov - L'homme qui a vaincu Hitler
Perrin 2013 /  28 € - 183.4 ffr. / 732 pages
ISBN : 978-2-262-03922-6
FORMAT : 15,6 cm × 24,2 cm

L'auteur du compte rendu : Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.
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Gueorgui Joukov, maréchal de l’URSS, est sans doute l’un des plus grands commandants de la Seconde Guerre mondiale, ci-devant «grande guerre patriotique» soviétique, un chef de la stature d’Eisenhower… et pour le public francophone, un quasi inconnu. Il y avait là un oubli, qui englobe tout le front de l’Est et que, depuis quelques années, les publications, parmi d’autres, d’Anthony Beevor, les carnets de Vassili Grossman ou encore les analyses et récits d’Alexander Werth, ont entrepris de combler. Aussi cette biographie, une première, due à la plume de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, mérite-t-elle qu’on s’y arrête, et plus encore.

Jean Lopez est l’un des rares et excellents spécialistes du front russe durant la Seconde Guerre mondiale : ses ouvrages sur Stalingrad, Koursk, Berlin ou la Dniepr font références, en plus d’être passionnants. Avec Lasha Otkhmezuri, il a déjà publié un ouvrage consacré à l’armée rouge durant la guerre. Alors forcément, ce face-à-face avec le monstre Joukov, l’homme qui vainquit l’armée allemande, était attendu, espéré… et il tient ses promesses, ô combien ! Dès l’introduction, efficace comme une blitzkrieg, les auteurs posent un ensemble de questions qui se résument à une seule : comment concilier l’art de la guerre et la norme idéologique en URSS ?

D’emblée, les auteurs s’amusent à traquer les variantes, les écarts entre la vie modèle du héros soviétique, et la réalité : à partir d’une autobiographie à succès, rééditée à plusieurs reprises, et dont le texte évolue avec la censure (et le régime soviétique), on découvre tout à la fois l’origine familiale, la formation de Joukov, mais également les impératifs du «héros» en régime communiste. Une jeunesse sordide et exploitée, la découverte du communisme durant cette jeunesse… voilà qui cadre mieux qu’une famille en pleine ascension sociale et un jeune homme à peu près apolitique. Il en va de même pour la Grande Guerre et la révolution bolchevique, revisitées par l’autobiographie officielle : Joukov, sous-officier méritant, mais peu politisé, se doit d’être un révolutionnaire de la première heure. Mais les auteurs, impitoyables, détricotent le récit officiel. Joukov n’en reste pas moins un bon témoin de la tourmente révolutionnaire, et plus encore de la guerre civile, qui est – plus que la grande Guerre – son épreuve du feu. Là, le récit prend de la hauteur pour suivre un destin individuel dans une période complexe. Car l’armée rouge s’invente, dans la foulée d’un régime soviétique qui s’élabore. L’outil politique s’insère dans la structure militaire, le Parti est dans l’Armée comme il est dans l’Etat… et la question se pose alors de savoir non seulement quel officier, mais également quel communiste fut Joukov, ou plutôt comment il parvint à concilier ces deux rôles.

Officier efficace aux méthodes quasi terroristes, soldat d’instinct, il est vite remarqué et sa carrière est lancée, en dépit d’un niveau scolaire basique… devenu un gage d’orthodoxie prolétaire pour ce «commandant rouge». Au temps de la Grande terreur, Joukov est un rescapé, et même un chanceux, qui voit sa carrière s’accélérer avec les purges. L’armée qui se constitue est alors partagée entre une culture politique et une culture professionnelle, un processus bien mis en lumière par les auteurs qui analysent le fonctionnement singulier du corps des officiers. A travers Joukov, c’est une réflexion sur l’instrument et l’art militaires en URSS que les deux auteurs proposent avec, en toile de fond, la nouvelle doctrine stratégique forgée au sein de l’armée rouge, cet «art opératif» qui entraîna la défaite allemande à l’Est. Une doctrine dont on suit les prémices théoriques, puis pratiques (la campagne de Mongolie, en 1939 et la bataille de Kalkhin-Ghol), pas à pas, aux côtés de Joukov, en praticien inspiré puis en général victorieux.

Pour cet homme de terrain, qui perçoit sa nomination à la tête de l’Etat-major général en 1940 comme une corvée, la guerre n’est pas un thème stratégique, elle est une pratique et logiquement, l’ouvrage analyse, par le menu, les années de guerre, depuis l’élaboration du plan soviétique de 1941 jusqu’à la victoire finale. On découvre ainsi, à la veille de la «grande guerre patriotique», une armée à la fois immense et vétuste, mal préparée, affligée d’une «pathologie offensive» et soumise aux «intuitions» politiques de Staline, intuitions catastrophiques. Face à l’armée allemande, l’armée rouge doit quasiment se réinventer, réapprendre la défensive. La guerre commence par une grande reculade et quelques réussites – telle la bataille d’Elnia (1941) menée par Joukov. Et d’un théâtre l’autre (Smolensk, Leningrad, Moscou), les auteurs décryptent la stratégie mise en place par Joukov (au prisme de ses souvenirs… souvent réécris pour la postérité, et de ses controverses, notamment avec Khrouchtchev sur la paternité de Stalingrad), et suivent, sur le terrain comme sur les cartes d’Etat-major, les diverses opérations (Uranus, Iskra, Mars, Bagration, etc.) et particulièrement le tournant de Koursk jusqu’à la longue marche vers Berlin. Joukov, devenu entre temps, en janvier 1943, le premier maréchal de la guerre est, au moins jusqu’en 1945, le véritable conseiller militaire de Staline, son soldat de confiance.

Il s’agit enfin, pour les auteurs, de suivre la trajectoire d’un homme qui s’est dangereusement rapproché du sommet, jusqu’à recevoir des honneurs inusités, un triomphe à l’antique en juin 1945… avant de se voir, comme tant d’autres hiérarques, accusé d’un complot (celui des aviateurs en l’occurrence) en 1947. Pour le héros soviétique, les lendemains de guerre sont autant de règlements de compte en coulisse et d’éclairages crus sur les «réquisitions» opérées en Allemagne occupée. Le régime stalinien retrouve sa vitesse de croisière et sa dynamique purgatoire : la logique de cour se remet en place, et Joukov connaît une première disgrâce – légère - que la mort du tsar rouge écourte. L’heure est politique mais le vieux soldat, certes habile, saura-t-il survivre aux guerres intestines du politburo ? En effet, il s’insère dans une certaine mesure, dans les luttes de pouvoir en étant celui qui arrête Béria, le maître du KGB. Devenu ministre de la Défense, et parvenu au faîte de la carrière militaire en pleine période post-stalinienne, le maréchal, partisan de la déstalinisation, découvre la rigueur des batailles politiques, et apprend surtout que sa gloire, qui fut un viatique, est devenue un handicap. «Sic transit gloria mundi», pourrait-on dire pour cet homme qui passe du statut de héros soviétique à celui de martyr de l’ère Khrouchtchev. Et l’on découvre au passage les rigueurs de l’après guerre et de la jdanovschina, ainsi que les marges de la déstalinisation et de l’ère Khrouchtchev.

L’ouvrage est passionnant, et ce à plusieurs titres. Tout d’abord du fait du personnage évoqué, sa personnalité rugueuse, ses colères, ses intuitions, sa capacité à survivre, et tout cela dans un style ample, qui ne dédaigne pas l’art de la fresque tout en sachant se pencher sur les infimes détails de la personnalité. Cette première biographie francophone de Joukov est déjà, de facto, un référence. Au-delà du seul Joukov, c’est une histoire de l’URSS, du régime soviétique et de son appareil militaire, depuis la Révolution, jusqu’à la guerre froide, une histoire qui sait alterner la théorie et la pratique pour éclairer la singularité d’un Joukov. Enfin, cet ouvrage est une somme, qui se lit d’une traite, de la Grande Guerre patriotique – autrement dit, le front de l’Est – qui alterne la rigueur des analyses et le souffle du récit. Les amateurs d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, comme les passionnés d’histoire russe doivent se ruer sur cet ouvrage, d’une richesse indéniable, qui se dévore comme un roman. Magistral.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 07/01/2014 )
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