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Histoire & Sciences sociales  ->  Biographie  
 

Un héros
Julien Hervier   Ernst Jünger - Dans les tempêtes du siècle
Fayard 2014 /  26 € - 170.3 ffr. / 538 pages
ISBN : 978-2-213-64363-2
FORMAT : 15,0 cm × 23,5 cm

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'Etat dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.
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HABENT SUA FATA LIBELLI». Reprenant cette formule médiévale latine («les livres ont leur destin», imprévisible), le jeune bachelier latiniste et soldat Ernst Jünger y ajouta par jeu, pour en faire sa devise : «… et balli» ! Le destin voulut que les balles ne frappassent jamais mortellement ce cœur aventureux doué d’un certain humour et d’une grande confiance en son étoile : ainsi la tête brûlée Ernst Jünger (1895-1998), ce jeune centenaire, engagé volontaire devançant l’appel, bachelier presque malgré lui grâce à une procédure expéditive spéciale de l’empire allemand, ce combattant à «l’héroïsme terrifiant presque fou», survécut-il à la grande boucherie et devint un des grands écrivains de ce siècle de tempêtes.

Un siècle qu’il vécut intensément, comme acteur et comme observateur pensant et témoin mémorialiste. Mourant à 102 ans, dans une sérénité de seigneur contemplatif, Jünger pouvait se dire qu’il n’avait pas raté grand chose de ce que son temps pouvait offrir d’expériences emblématiques de l’humanité accomplie : jeunesse bourgeoise de la Belle époque, fugue d’adolescent révolté («mauvais élève») dans l’exotique Afrique coloniale et Légion étrangère chez l’ennemi français, premier épanouissement dans l’intense expérience physique et intérieure du combat dans les orages d’acier de la Première Guerre mondiale (tout du long du conflit !) avec promotion comme officier et citation à 20 ans seulement à l’ordre le plus prestigieux de l’armée allemande : «Pour le Mérite», ordre impérial dont il fut de surcroît le dernier titulaire (à le recevoir et à le porter); gloire de héros et gloire d’écrivain des tranchées, idole de la droite nationaliste, lui qui ne montre guère de patriotisme dans ses carnets de guerre ni d’admiration pour le Kaiser! Héros nietzschéen, auteur juvénile d’un bestseller mondial, devenu à Berlin un artiste dilettante, moquant les conventions et l’hypocrisie, essayant les drogues ; penseur anti-bourgeois du Travailleur et de l’action, un moment national-bolchévik, mais approché (vainement) par les nazis, qu’il méprise pour leur démagogie ; puis célébrité intouchable du Troisième Reich, mais exilé de l’intérieur, proche d’une opposition secrète, aristocratique et militaire, incapable cependant de renverser Hitler ; de nouveau combattant en 1940, obligé de faire son devoir patriotique contre la France, où il passe une occupation pleine de stimulations et de rencontres passionnantes, sans se salir les mains ; enfin «l’Anarque» d’après-guerre, individu libre, souverain, soucieux de développer ses facultés, plus que méfiant devant le monde moderne ; homme accompli revenu des illusions de jeunesse (assumées comme telles !), mais jamais repentant ; grand voyageur ; admiré et traduit dans le monde mais aussi régulièrement attaqué politiquement et sujet de passions opposées ; conversant dans les sommets, d’égal à égal, sur le destin du monde avec de grands noms de la culture : Carl Schmitt, W. Heisenberg, M. Heidegger, M. Eliade, etc., sans oublier les écrivains, artistes et intellectuels ou politiques qui le lisent, l’admirent et parfois le rencontrent : sa maison devient un carrefour de l’élite mondiale des arts et de la culture !

Et puis il y a la vie durant ce frère extraordinaire, plus «philosophe» : Friedrich Georg, ancien combattant, blessé de la Grande Guerre, admirateur et analyste de Nietzsche, penseur des mythes grecs et de «la perfection de la technique», mais aussi de ses «illusions» : Ernst, fasciné par le déchaînement de la puissance dans sa jeunesse folle, ensuite plus ambivalent devant le phénomène technique, dont les guerres ont montré les virtualités inquiétantes, rejoint finalement les positions critiques de son frère. En cet homme de culture, esthète de plus en plus conscient de la fragilité de l’héritage de la civilisation, mais qui fuit l’enterrement de la culture par les musées, se renforcent toujours plus l’amour de la nature et la passion des insectes, lui dont la collection de coléoptères fait un entomologiste amateur fort réputé !

Bien sûr toute vie a ses ombres : comme la mort d’un fils, Ernstel, au combat dans les falaises de marbre (ironie cruelle) de Carare, en Italie, face aux partisans : cette mort fin 1944 hanta un père qui se la reprochera sans cesse, dans le secret d’une douleur pudique. Comme le prix à payer pour sa propre jeunesse héroïque et ses enthousiasmes bellicistes naïfs d’autrefois. Le prix aussi de sa réserve prudente face au nazisme ? Anti-nazi de cœur à l’imprudente franchise, Ernstel qui a hérité de son père l’insolence juvénile et le mépris de la peur, paie de sa vie son inconscience et son courage : on envoie le fils au cœur du danger, un peu aussi pour se venger du père. Fier de son rejeton, plus héros que lui à cette époque, Ernst Jünger se demandera toujours s’il devait regretter davantage de ne pas lui avoir inculqué plus de sens de la prudence ou d’avoir engendré un garçon qui lui avait donné en quelque sorte une leçon d’honneur : l’élève avait dépassé le maître ! Mais comme il ne fit jamais de pathos larmoyant sur la cruauté (indéniable) de la guerre et ne pleura jamais sur ses propres blessures, Jünger garda sa souffrance pour lui et resta fidèle à la sagesse de Nietzsche : Oui à la vie, malgré tout. Assagi, plein d’usages et raison, inquiet pour la civilisation et toujours passionné par la vie, Ernst Jünger le jeune centenaire rappelle un peu un autre de ses maîtres : Goethe, Individu libre, le Naturaliste Poète et l’Européen cosmopolite. Une figure réussie du «surhomme» ?

Julien Hervier connaît bien l’œuvre, la vie et la pensée d’Ernst Jünger : depuis le début de sa carrière universitaire de germaniste, il a lu, traduit, commenté, fréquenté Jünger et ses livres. Prenant ainsi le relais d’Henri Plard, qui bizarrement rompit soudain, très tardivement, avec celui qu’il avait donné à lire au public français pendant des années et dont il connaissait fort bien le talent, les idées et la vie… (étonné de ces ruptures chez ceux qu’il croyait des amis, Jünger en disait avec fatalisme qu’elles traduisaient plus l’évolution de ceux qui s’éloignaient que des changements en lui ! eE ajoutait, résigné sur le manque de caractère de bien des «intellectuels» : « C’est sans doute qu’un coup de pied à Jünger c’est un coup de pouce dans la carrière»).

Cette biographie est donc très informée, riche de tout le savoir accumulé depuis des décennies sur la vie de Jünger : Hervier connaît notamment très bien la littérature secondaire, même récente, de langue allemande. Elle est aussi très honnête et loyale, pleine d’admiration envers l’homme et l’écrivain, mais étayée par les faits, les documents, à la différence de polémiques souvent minables, moralisatrices et diffamatoires. Bien construit (avec des chapitres chronologiques à dominantes thématiques, qui saisissent bien les enjeux de chaque époque), ce livre est enfin clair et bien écrit, et, ce qui ne gâte rien : pas trop long ! On en a pour ses 26 Euros !

Les amateurs éclairés et autres connaisseurs passionnés de Jünger qui n’ont pas attendu ce livre pour s’informer de la vie de l’écrivain et ont lu la bio-bibliographie d’Alain de Benoist ou l’excellente introduction de feu Dominique Venner, approfondiront leur savoir et revisiteront avec plaisir et moult détails cette existence intense, pleine de rebondissements et de rencontres que Hervier raconte avec compétence, précision, talent, sens dramatique, finesse psychologique et parfois un humour bienvenu. Hervier sait notamment fort bien mettre en relief l’essentiel et les détails significatifs de cette vie extraordinaire et, replaçant les choses dans les contextes où elles naissent et prennent sens, il rend justice à une œuvre et à une pensée dont les bizarreries et les «excès» sont parfois excessivement décriés.

Non, Jünger n’a pas été un éternel fasciste, fasciné par le massacre et indifférent à la souffrance humaine ; esthète de la guerre, il n’a pas justifié l’horreur par le beau style, mais a traduit dans une prose superbe la beauté du courage et la dignité du combattant dans une nouvelle forme, écrasante, de la guerre ; capable d’un étrange dédoublement qui lui a peut-être sauvé la vie et la raison, il peint le spectacle et l’expérience subjective de 14-18 avec maturité et de façon magistrale, faisant l’admiration de ses lecteurs d’alors, et déploie un sens phénoménologique de cette expérience, comme plus tard du phénomène technique et des mutations socio-économiques du siècle (Le Travailleur), qui impressionne Heidegger. Ce garçon un peu fou a été d’abord un adolescent de son temps, «mal dans sa peau» dans une époque bourgeoise très matérialiste ou naïvement idéaliste, et il a certainement réagi à ces repoussoirs (progressisme plat, prosaïsme philistin, puritanisme) avec la violence passionnée de sa jeunesse ; et ce n’est pas un hasard si ce guerrier hardi a été finalement un piètre militaire, quand il s’est agi de rentrer à la caserne ! Phénomène banal, dont on trouve des équivalents ailleurs à la même époque. Une adolescence d’autrefois qui présente bien des caractéristiques de l’adolescence tout court : la difficulté de se trouver, l’opposition à l’autorité établie, le besoin de faire ses expériences, bref une transition risquée. Et ce qui est admirable, c’est justement comme, contrairement à un Hitler ou un Goering, il ne fait pas de la guerre le tout de sa vie !

Même dans sa jeunesse militariste de héros, Jünger est un esprit très fin, d’une grande maîtrise de soi, et qui, au milieu du bourrage de crâne et du chauvinisme manichéen, ne cède jamais à ces vices du siècle : la diabolisation de l’ennemi et le désir de son extermination totale ! D’où d’ailleurs pendant un certain temps, l’entente amicale avec Carl Schmitt, analyste critique aussi de la guerre totale pour la victoire inconditionnelle. Jünger est le guerrier de la bataille mécanisée à matériel industriel qui rêve de sauver le code de l’honneur des duellistes ! Esprit d’aviateur, qu’il ne fut pas ! A qui lui demandait ce qu’il regrettait le plus à propos de sa Première Guerre mondiale, il répondait spontanément : «de ne pas l’avoir gagnée !», au grand scandale des pacifistes bien-pensants. Mais cette parole a la vertu de la sincérité et du bon sens : car qui fait la guerre pour la perdre ? Patriote raisonnablement, autant qu’on le peut, Jünger se sent Allemand, avec ce que cela implique de distance envers la tradition d’autres pays, mais sans nier le droit à l’existence des autres peuples et de leurs cultures ! Peu démocrate, encore moins «de gauche», il ne combat pas pour une Cause universelle, une morale supérieure à imposer au monde ; il n’a inversement nulle honte d’avoir combattu pour l’empire allemand (le Mal pour les démocrates français et libéraux anglo-saxons!), alors qu’il ne ressentait aucune admiration particulière pour Guillaume II. Il honore en chevalier d’un autre âge le sens du sacrifice pour son peuple et la liberté de sa communauté et ne s’en cache pas. Dans sa vieillesse, moins sensible aux excitations guerrières, il avoue ne pas pouvoir croire à la paix perpétuelle. Et donc actualité des vertus guerrières et de leur contrepoids nécessaire : l’honneur qui lutte loyalement, rend hommage aux braves et respecte les morts et les prisonniers ! On peut ne pas goûter cette sagesse (à la fois réaliste et spiritualiste), mais on ne peut en nier la part de vérité, si tragique soit-elle. Et quand elle est assumée dans les risques d’une vie non-dénuée de courage (c’est le moins qu’on puisse dire), cela commande le respect.

Hervier remet donc très bien les pendules à l’heure pour qui veut comprendre honnêtement. Il explique ainsi la formule latine de Terenzius Maurus (de 1286) que nous citions à la suite de Jünger : «Les livres ont leur destin (en fonction des compétences de leurs lecteurs, qui les comprennent plus ou moins bien)» (p.80). Parenthèse essentielle ! Que ce livre trouve des lecteurs dignes de lui est le seul destin qu’on souhaite à son auteur et à Ernst Jünger.

Remarque : une coquille grotesque transforme le titre d’un chapitre capital «La figure de l’Anarque» en «Figure l’arnaque» (p.459 et en-tête des pages suivantes !). Le lecteur attentif et intelligent rectifiera de lui-même ce titre apparent totalement bouffon, à contre-sens total du texte d’Hervier et de la vie de Jünger ! C’est un détail, mais il a son importance, car comme dit la sagesse : c’est là que le Diable aime à se nicher. Or s’il est vraiment déplorable de défigurer par cette verrue un texte qui se tient au niveau de sérieux et de dignité qu’exige son sujet, il est particulièrement malheureux, symboliquement, qu’en un chapitre essentiel sur l’éthique de Jünger l’esprit soit comme «trahi» par la lettre. Si on était paranoïaque, on imaginerait quelque complot des anti-jüngeriens pour tourner en ridicule l’attitude noble du vieux sage et saboter le compte rendu qu’en donne fidèlement Hervier. On peut d’ailleurs envisager que la cabale anti-Jünger extrapolera (c’est son habitude) et glosera sur le «lapsus». Alors que Jünger était certainement tout le contraire d’un «arnaqueur» ! Mais on n’est pas paranoïaque : seulement assez esthète pour déplorer le fait et assez raisonnablement exigeant pour s’interroger sur les raisons de cette incroyable bévue. N’y a-t-il donc aucune relecture, aucune correction avant impression chez l’éditeur ? Visiblement on a encore à apprendre de Jünger qu’en ces matières, la forme importe suprêmement au fond.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 22/04/2014 )
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