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Combattre pour l'honneur de Dieu : Un théologien témoin de la responsabilité
Ferdinand Schlingensiepen   Dietrich Bonhoeffer - 1906-1945
Salvator éditions 2005 /  29.50 € - 193.23 ffr. / 438 pages
ISBN : 2-7067-0406-3
FORMAT : 15,0cm x 22,5cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
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La parution en 2005 en Allemagne de cette biographie du théologien luthérien Dietrich Bonhoeffer correspondait au cinquantième anniversaire de son exécution au camp de Flossenbürg le 9 avril 1945, un mois avant la fin du régime nazi et de la Seconde guerre mondiale en Europe. L’année 2006 se prête à la commémoration du centenaire de sa naissance à Breslau sous le règne du Kaiser Guillaume II.

Ferdinand Schlingensiepen, ancien président de la diaconie protestante de Düssledorf-Kaiserswerth connaît bien son héros, puisqu’il organisa en 1972 le premier congrès international consacré à Bonhoeffer et fut à l’origine de la fondation de la Société Bonhoeffer. Spécialiste aussi de Heine et Theodor Fontane, il a beaucoup publié sur Bonhoeffer dont l’œuvre et la vie ont marqué sa vie depuis leur «rencontre» en 1948. D’abord impressionné par le combat spirituel et politique de Bonhoeffer contre le nazisme et par son sacrifice (Bonhoeffer est mêlé au complot de l’attentat de juillet 1944 contre Hitler et exécuté sur ordre personnel de celui-ci), il perçoit progressivement la grandeur intellectuelle du théologien, son rôle pour l’œcuménisme, la définition du rôle de l’Eglise chrétienne dans le monde moderne sans dilution moderniste ni intégrisme réactionnaire. Bonhoeffer joue de façon posthume le rôle d’un grand modèle pour les chrétiens après 1945 au fur et à mesure que sa vie et sa pensée sont mieux connues, en incarnant l’idéal de l’intégrité spirituelle face aux nationalismes, au racisme, au militarisme et au nazisme.

La biographie de Schlingensiepen offre donc un bon équilibre entre les différentes facettes du personnage : Origines et vie sociales (un thème important pour Bonhoeffer), formation et développement de sa pensée, engagement politique, destin personnel sont traités avec clarté et permettent de situer Bonhoeffer dans son temps et notamment dans les débats théologiques de l’époque. Quoique venu de la bourgeoisie et de l’aristocratie, Bonhoeffer offre l’exemple d’un jeune homme mûr relativisant très vite le nationalisme allemand et sa victimisation exagérée, aussi capable de choisir la république de Weimar et l’évolution démocratique de la société allemande. Sa foi précoce et sa vocation théologique et philosophique l’aident à repousser le nazisme comme incompatible avec le christianisme traditionnel. Dès 1933, il devient, avec le pasteur Niemöller, le héros de «l’Eglise confessante» qui refuse la soumission inconditionnelle à l’Etat nazi et la création d’un christianisme nationaliste aryen («Chrétiens-allemands»). Si bien qu’en 1940, on lui interdit toute activité publique pour cause de «démoralisation du peuple allemand», à quoi il a le cran de réagir par une lettre aux autorités nazies établissant la tradition de service du peuple et de l’Etat allemands dans sa famille. Convaincu que le tyrannicide est légitime et plaît à Dieu, que l’éthique chrétienne s’impose en toutes circonstances et prime face à un Etat qui détruit son peuple et nie les droits fondamentaux de la personne, il entre très vite en relation avec l’opposition militaire et politique à Hitler et rejoint les comploteurs de 1944. Il montre une grande sérénité pendant sa captivité, explique le christianisme au fils de Molotov emprisonné avec lui et rédige une œuvre qui sera perdue au moment de son assassinat dans l’écroulement du Reich.

La dimension théologique de Bonhoeffer et sa découverte du monde réel fondent ses engagements. Entre théologie libérale protestante humaniste qui voit dans la Bible une source d’inspiration admirable mais largement humaine et historique (von Harnack, Troeltsch, Ritschl) et réaffirmation de la foi face à la raison et au monde moderne (Karl Barth, qu’il admire), Bonhoeffer développe une théologie qui insiste sur la décision, l’acte concret et l’engagement social qui donnent sens à la foi, mais aussi sur l’Eglise comme communauté. On regrettera un peu le manque de précision sur les questions philosophiques : Bonhoeffer a été formé au kantisme et réagit mal à la critique catholique de Kant, trouve insatisfaisant le dogmatisme catholique (thomiste), tout en essayant de définir une position philosophique entre transcendantalisme et ontologie. Quid de sa lecture des grands auteurs contemporains (Cohen, Cassirer, Hartmann, Heidegger, Scheler) ? On apprend aussi qu’il a lu William James aux Etats-Unis et a été choqué par le relativisme de son pragmatisme empiriste en matière religieuse. Les études à l’étranger font prendre conscience au jeune Bonhoeffer de l’humanité commune des autres peuples, de la part de grandeur du catholicisme (il connaît l’Italie et l’Espagne), de la pauvreté théologique du monde anglo-saxon et du racisme aux Etats-Unis. Son amitié avec la jeunesse noire américaine où il laisse un souvenir ému et admiratif fait l’objet de belles pages (pp.90 et suivantes).

S’il estime souvent l’Allemagne incomprise et injustement traitée avant 1933, comme beaucoup de chrétiens et d’intellectuels objectifs de l’époque, il comprend aussi que l’Allemagne ne peut pas s’enfermer dans le mythe de son innocence et il reproche aux Eglises allemandes d’entretenir ce mythe dangereux. De même, pendant la Seconde Guerre mondiale, il en vient à souhaiter une défaite allemande pour sauver l’essentiel, mais il estime que la justice doit être respectée et que le peuple allemand ne doit pas être désespéré par des exigences excessives qui le pousseraient à s’identifier au nazisme et à prolonger la guerre. (Il rejoint d’ailleurs certaines positions de l’Eglise anglicane qui critique le bombardement massif des civils allemands) ; Bonhoeffer prévoit avec inquiétude la domination des Etats-Unis sur le monde et fait passer ceci (en septembre 1941 !) à un ami américain: «L’évolution dont nous croyons qu’elle s’instaurera dans un avenir proche de façon inéluctable signifie, permettez-moi l’expression, l’hégémonie des Américains… En tous cas la puissance des Etats-Unis est si dominante qu’il n’existera aucun pays qui puisse y faire contre-poids.»

Mais il rejette le soutien inconditionnel à l’Etat national. Choqué par l’antisémitisme en tant que chrétien et inquiet des conséquences de la négation du judaïsme sur la conception du christianisme, il refuse catégoriquement l’idolâtrie du Führer. Il est horrifié par l’euthanasie et la préparation de la guerre à partir de 1937. Le nazisme l’aide à définir les limites de l’éthique chrétienne. De 1933 à 1939, il enseigne souvent à l’étranger où il informe sur la réalité des persécutions et méthodes du nazisme. En Allemagne, il tient des séminaires secrets pour résister à l’enseignement officiel. L’exemple de la résistance conjointe de chrétiens parfois conservateurs mais sociaux et de sociaux-démocrates explique qu’à la fondation de la RFA l’Allemagne s’est placée officiellement sous la double référence aux valeurs chrétiennes et aux Lumières. Bonhoeffer, par sa vie et son œuvre éthique, a de toutes évidences joué un grand rôle posthume dans la définition de cet humanisme. Il est aussi d’une importance capitale pour la théologie protestante après 1945 (Tillich, etc.) et l’oecuménisme.

Il faut savoir gré aux éditions Salvator d’avoir réalisé si vite la traduction de cet ouvrage à partir de l’original allemand (paru à Munich en 2005 aux éditions Beck), sans attendre paresseusement une édition anglo-américaine, comme cela se fait de plus en plus (Charles Chauvin s’est occupé des six premiers chapitres, Raymond Mengus de la seconde moitié du livre). Il est bon de savoir qu’on peut encore disposer d’un travail original de traduction directe réalisé par des germanistes français, ce qui, à propos d’un livre consacré au résistant et francophile Bonhoeffer, était en effet la moindre des choses, mais ne va pas de soi. La traduction de cette vie de Bonhoeffer en français est un hommage à un grand théologien et grand chrétien d’Allemagne, mais aussi par l’acte même de la traduction, un hommage à sa conception de la décision et de l’engagement. Même s’il est permis de douter que cela engage beaucoup de monde en France (la culture allemande, combien de divisions ?), accordons à Bonhoeffer que dans ce contexte, les petites erreurs de cette édition française sont bien pardonnables.

Défauts de l’ouvrage plus regrettables : l’absence d’un index (des noms et des notions) et d’une bibliographie. Certes la préface nous apprend qu'il est destiné à offrir une vulgarisation plus digeste au public cultivé que la grosse biographie scientifique d’Eberhard Bethge et on trouvera des renvois utiles et intéressants en notes de bas de page ; une table liminaire des œuvres complètes de Bonhoeffer explique aussi le sens des renvois en cours de texte par sigle des titres. La présence de nombreuses photographies est à mettre au crédit du livre.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 26/01/2006 )
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