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Radical libre
Eric Roussel   Pierre Mendès France
Gallimard - NRF Biographies 2007 /  29 € - 189.95 ffr. / 605 pages
ISBN : 978-2-07-073375-0
FORMAT : 15,5cm x 24,0cm

L'auteur du compte rendu: Gilles Ferragu est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris X – Nanterre et à l’IEP de Paris.
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PMF fut-il l’incarnation d’un mythe politique, celui du rendez vous manqué ? Eric Roussel préfère parler d’un «destin inachevé». Mais d’évidence, il existe un mythe PMF comme il existe un mythe Delors (et même un mythe Trotski, dixit Sartre qui les comparait), celui d’une rencontre ratée entre un homme d’Etat et une nation… Par probité ou par crainte, certains hommes politiques ont refusé le pouvoir comme on refuse l’obstacle, renâclant à courber la tête pour passer sous d’hypothétiques fourches caudines… Ainsi PMF, chef d’un front républicain victorieux, s’effaçant en janvier 1956 devant Guy Mollet, animal plus «politique» (l’affaire est du reste racontée par Michel Rocard dans ses entretiens avec G-M Benamou). Et puis il y a dans le même temps l’idée lancinante que le pays n’aura pas laissé sa chance à Mendès France en chef de gouvernement, lequel aura quand même réussi, dans un temps limité (le motif des «100 jours» fatidiques, un peu comme le «grand ministère» de Gambetta), des avancées décisives : un «survol» plutôt qu'un «vol de l’aigle»…

Mais une légende se forme, avec quelques grands attachés de presse du reste (L'Express de Giroud et Servan-Schreiber, et la plume de Mauriac en contrepoint, voire Raymond Aron en sympathisant). Comme le souligne l’auteur, peu d’hommes auront été à la fois autant haïs et autant suivis : phénomène politique autant que personnage charismatique, PMF méritait une relecture. Chasseur de mythes et auteur de biographies monumentales - monumentales en ce sens qu’elles deviennent des classiques qui laissent peu de place aux hypothétiques suiveurs – Eric Roussel, journaliste au Figaro, s’attaque donc à Pierre Mendès France après avoir livré déjà de remarquables Monnet, Pompidou et de Gaulle. Alors forcément, on salive devant ce qui s’avère, d’emblée, un ouvrage de référence, faisant le lien avec l’ancienne, mais toujours très agréable biographie rédigée par Jean Lacouture – témoin engagé autant qu’historien.

La biographie est un genre qui suppose, dans le déroulement de l’ouvrage, un certain classicisme : une existence comporte des prémices – les ascendants -, un début, une fin et une postérité, voire une dynastie. Passé un début en forme de conclusion (le récit d’une interview au cours de laquelle PMF a un malaise – prémonitoire : il meurt 3 jours plus tard), Eric Roussel commence classiquement par les prémices : une histoire des Mendes da Franca, famille juive d’origine portugaise que les hasards de l’Histoire poussa jusque dans le royaume de la France moderne. Détour anecdotique ? Certes non : pour un amateur d’histoire comme PMF, généalogiste à ses heures, il y a déjà là un signe. Mais surtout, pour l’homme politique harcelé pour ses origines ainsi que pour son nom (on lui reprocha d’avoir ajouté «France» par opportunisme), il s’agissait d’établir une généalogie indiscutable et de rappeler que, comme Blum, Mendès France aura subi les attaques de la haine antisémite.

L’enfance, l’adolescence sont celles d’un homme pressé, talentueux, sûr de lui et de son destin, frondeur : radical par révélation (celle de Caillaux, oracle financier), militant (de la LAURS au parti radical, puis au socialisme) et leader par nature, PMF se distingue déjà, et est distingué par les hommes d’un parti à l’idéologie floue, rassemblement de sensibilités et d’aspirations parfois divergentes. Et le cursus honorum commence : jeune avocat, jeune député en 1930, jeune ministre en 1938… un destin tracé que la guerre interrompt, enseignant au militant radical «jeune turc» le poids de la haine d’Etat. En quête de son régiment, gyrovague en temps de débâcle, il est en effet accusé de désertion, en dépit des témoignages et soutiens nombreux. Entraîné, comme d’autres hommes politiques, dans l’équipée du Massiglia, il connaîtra la hargne de Vichy, la prison, et ne doit son salut qu’à une évasion. C’est alors Londres, de Gaulle, la France libre (PMF se bat comme aviateur) puis le retour à la politique, comme ministre de l’économie au GPRF et des missions américaines (Bretton Woods en particulier, où il croise une autre de ses idoles, JM Keynes). Le tout dans une sorte de cavalcade brillament évoquée par E. Roussel. Une trajectoire de nouveau ascendante qui se heurte à René Pleven et à un certain immobilisme financier en 1945. Nouvelle rupture, malgré un satisfecit décerné par de Gaulle... et l’image d’une probité faite homme.

L’après guerre est un autre monde, un monde dans lequel le radicalisme s’épuise, un monde où l’idée européenne s’impose, sur fond de réconciliation franco-allemande, de décolonisation, et non sans suspicion d’impérialisme américain. Dans ce dédale, PMF se taille une autorité parlementaire, définissant une autre forme de charisme fondée sur le refus des facilités, comme gage d’honnêteté (il faut croire que cette vertu est rare au Parlement, car elle lui vaut la considération de l’hémicycle !). Tableau d’une IVe république au destin heurté, par un député qui, tout en restant critique, soutient le régime… et il y a du travail : politique indochinoise incohérente (pour un PMF qui fait figure de décolonisateur réaliste), menées gaullistes, affaires tunisiennes, construction européenne, hésitations atlantistes et main tendue communiste… PMF se veut l’incarnation d’une forme de politique moderne, qui passe par l’expertise pragmatique plutôt que par l’idéologie : L’Express, à partir de 1953, sera son porte voix. Et le pouvoir, qui se refuse à lui en 1953, lui sourit enfin en juin 1954 : un nouveau «grand ministère» débute.

Le récit des 7 mois de gouvernement, prolifiques, marqués par l’international (l’Indochine, la Tunisie, la CED…) est haletant : le lecteur «sent» autant qu’il peut la lire, la fatigue morale, la lassitude invraisemblablement combinée à l’énergie du personnage, aux prises avec quelques grandes gageures de l’après guerre. Pour la commodité de la lecture, l’auteur a consacré à chaque grande question des chapitres très didactiques… mais on imagine l’imbrication des événements, des discours, des rencontres, des tensions… E. Roussel suit à la trace Mendès France dans des négociations ardues : financier de vocation, tombé par nécessité dans la diplomatie (c’est ce qu’il avoue à Dulles), ce normand d’adoption trouve l’art d’avancer sans louvoyer, peut-être même de convaincre sans séduire (à cet égard, la relation des négociations sur la paix indochinoise est particulièrement réussie, mêlant, les considérations psychologique, politique, diplomatique…). De même pour la CED, crise dans laquelle cet eurosceptique avant la lettre se heurte au club des fondateurs, aux manœuvres américaines et soviétiques, aux adversaires résolus du projet, à ceux qui veulent le réformer dans un sens ou un autre… Dilemme : demi succès (il fallait en sortir) ou demi échec (il fallait passer en force) ? Passons sur la chute, face à un René Mayer, baron radical (on n’est jamais trahi que par les siens) exécuteur des basses œuvres. PMF, redevenu homme politique aura laissé une trace importante, qui ne se résume pas, loin s’en faut, à l’anecdote du verre de lait et au conflit avec les bouilleurs de cru. Tant pour le nucléaire (domaine dans lequel cet homme prudent demeure toutefois dans une expectative que la «bombinette» tranchera) que pour l’Europe (et l’Allemagne notamment, avec la ratification des accords de Paris) ou la politique économique, le bilan est plus que «globalement» positif.

Reste le mendésisme… Exista-t-il seulement ? Pas selon son principal «inspirateur», qui récuse jusqu’au terme, trop sulfureux, trop proche du «césarisme», trop personnel… Oui, mais ? Il y a, d’évidence, une pratique politique originale, une modernité affichée qui séduit les Français (y compris dans les rangs gaullistes), des audaces certaines, une vision d’ensemble, un style en somme… E. Roussel évoque finement, dans un 18e chapitre très synthétique, le catalyseur d’une sensibilité politique. Certes, rien de tout cela ne se cristallise : ni dans ce vieux parti radical que PMF lui-même ne saurait sauver (et qui n’a rien fait par ailleurs pour sauver son chef de gouvernement, tant ce parti vermoulu demeure alors lié aux intérêts coloniaux), ni dans une autre formation comme le PSU (préféré à la SFIO de Mollet). Mendès France est comme tombé entre deux époques, celle des idéologies et celle des technocrates. A cet égard, le tableau de la IVe république finissante et surtout celui de la jeune Ve république – traversée du désert pour PMF – est significatif.

Au final, voilà une biographie réussie, c’est à dire qu’elle parvient, en restituant une histoire et un parcours, à mettre en perspective l’homme au sein de son époque, à le rendre intelligible sans l’isoler. Cela tient tout d’abord à un travail de recherche exemplaire : Eric Roussel a su débusquer les archives, notamment celles du jeune député-maire de Louviers, archives réputées perdues et qui gisaient dans le grenier de la mairie… Fasciné par les archives et les témoignages, il en délaisserait même l’historiographie sur le personnage. On suit donc PMF pas à pas, depuis son «parachutage» normand jusqu’au sommet du pouvoir, en passant par les prisons de Vichy. Cela tient également à une écriture qui porte son lecteur, en dépit de sujets parfois austères (PMF est un grand argentier républicain, disciple de Caillaux et de Keynes) : le style est sobre, classique, efficace et didactique (en particulier la synthèse sur le mendésisme, lumineuse). En outre, E. Roussel use largement (sans abuser) des citations longues, manière de s’effacer devant cet avocat caustique, entré en politique au temps où l’éloquence commence à fuir le parlement. Sans se laisser dépasser par une téléologie artificielle – risque traditionnel de l’exercice biographique –, l’auteur parvient à retracer les décisions, justifier les silences, expliquer les absences, les doutes, les hésitations de cet homme sensible à la dimension éthique de l’action politique. Le thème de la modernité, inséparable de cette personnalité, est également évalué, soupesé, comme un bilan autant que comme une idée politique en soi. Attentif aux entourages, aux logiques de groupe qu’il replace au sein d’un faisceau de stratégies individuelles et de cultures politiques, Eric Roussel livre une histoire politique de la IVe autant qu’une biographie de PMF sous l’angle des cultures politiques.

Ouvrage important donc, magistral, et, à bien des égards, une relecture du «phénomène» Mendès France, au risque du mendésisme. Autant de leçons d’Histoire pour les amateurs de pouvoir.


Gilles Ferragu
( Mis en ligne le 20/04/2007 )
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