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De la démocratie en Grande-Bretagne
Tony Blair   Mémoires
Albin Michel 2010 /  28 € - 183.4 ffr. / 802 pages
ISBN : 978-2-226-20625-1
FORMAT : 15,5cm x 24cm

L'auteur du compte rendu : Matthieu Lahaye, agrégé d’histoire, professeur en classes préparatoires littéraires, achève une thèse consacrée au fils de Louis XIV sous la direction du professeur Joël Cornette à l’Université Paris-VIII.
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Disons-le tout de suite, les Mémoires de Tony Blair sont non seulement importantes pour l’histoire de la Grande-Bretagne de 1997 à 2007, mais aussi pour l’analyse du fait politique contemporain. Elle gagne une explication précise et sans trop de fard de la manière dont un leader politique se construit et perdure dans un temps de démocratie médiatique. Bien entendu, à de nombreuses reprises, on s’agace de la manière dont l’auteur se présente sous un jour avantageux, parfois avec affectation, pratique l’ellipse avec une certaine habileté, tout en n’oubliant pas de régler ses comptes avec ses adversaires, notamment le premier d’entre eux, Gordon Brown.

Au début des années 1990, le projet de Blair est de faire à nouveau du parti travailliste un parti de gouvernement capable de réussir là où tous les gouvernements travaillistes ont échoué : se maintenir au pouvoir plus d’un mandat. Pour cela, il élabora un projet baptisé non sans provocation le New Labour. Il s’agit ni plus ni moins d’ajouter au programme de libéralisation économique prônée par Thatcher, une libéralisation sociale centrée sur l’émancipation de l’individu. Revenant aux sources du libéralisme des Lumières, il réussit le tour de force de persuader les Britanniques que le traditionalisme social des conservateurs et leur attitude hostile à l’égard de l’Europe les empêchaient d’être les acteurs crédibles d’une libéralisation.

Par ses lectures ou par ses intuitions, il retient ainsi la grande leçon de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, qui promettait au monde occidental et avec une prescience extraordinaire une révolution lente, insidieuse mais permanente de la société, autour des valeurs d’égalité et de liberté. Tony Blair, homme ambitieux et plutôt conformiste, quoi qu’il en dise, utilisa ce courant pour triompher de son ennemi conservateur.

Dès lors, sa feuille de route était claire. Il était nécessaire de changer la nature de l’État, pas seulement dans ses missions, mais aussi dans ses structures. Aussi pensa-t-il que les frontières entre secteur privé et secteur public devaient être brouillées, qu’au service public, il était préférable de voir se substituer un État prestataire de services, qui organise la réussite des individus par un système d’éducation plus efficace.

De lui, il veut qu’on retienne sa modernité, son courage comme le prouve sa lutte contre les syndicats, jusque-là principal soutien du Labour, et son envie de libérer les énergies individuelles et la croissance économique. L’ambition, le succès, le rêve américain d’une ascension sociale parfaitement fluide campent un personnage en rupture avec la vieille Angleterre aristocratique, qu’il juge parfaitement surannée avec ses chasses à courre qu’il fit interdire, ses pairs héréditaires qu’il élimina et cette reine d’un autre âge dont il ne comprend pas toujours le sens.

À bien des égards, Tony Blair paraît un être désaffilié, sans histoire, de ces adultes encore adolescents que nous a si bien décrits Jonathan Coe et qui aiment à jouer de la guitare électrique au 10 Downing street. Plus grave peut-être, il se pique de morale dans les relations extérieures en dépit des recommandations de Vladimir Poutine et de Jacques Chirac, dont il parle peu tant il le méprise. C’est d’ailleurs au nom de cette morale, qu’il justifia l’entrée en guerre contre l’Irak au côté des États-Unis, en dehors de tout mandat de l’ONU. Il a beau longuement argumenter, la menace iranienne, la profonde division religieuse et clanique de l’Irak rendaient cette intervention aventureuse et dangereuse. Elle a été menée au mieux par des idéalistes, au pire par des ignorants, notamment des structures de l’État dans les pays du Proche-Orient. En apôtre de la démocratie, Blair est devenu l’un des responsables de la tragédie d’un peuple soumis quotidiennement à une violence extrême.

Cette méprise vient de son libéralisme rigide qui conçoit mal la temporalité particulière dans laquelle l’État doit s’inscrire. À la différence du marché qui ignore le long terme, l’État, par son histoire et ses structures pérennes, produit ce temps long si nécessaire à la stabilité des peuples et si indispensable d’ailleurs à l’organisation du marché. Malgré ce qu’il laisse entendre, les liens abstraits des individus avec l’État ne se décrètent pas, mais se construisent lentement, de génération en génération. Obnubilé par la révolution sociale, Tony Blair, sans y prendre garde, développe un goût dangereux pour le leadership politique et cette modernité dont se sont toujours drapés les régimes politiques les moins défendables.

Pour autant, ce récit, par ses contradictions et ses équivoques, constitue une leçon politique, point de départ incontournable des historiens qui s’intéresseront à Tony Blair. Il nous rappelle aussi que notre monde évolue à grande vitesse et que défendre l’essentiel nécessite une capacité d’adaptation et de reformulation des anciens paradigmes. Assurément, cet ouvrage est un défi lancé à notre classe politique, particulièrement à la gauche qui affirme vouloir construire une France moderne, insérée dans la mondialisation, sans n’avoir rien à renier de l’État-providence construit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.


Matthieu Lahaye
( Mis en ligne le 19/11/2010 )
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