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Une incarnation politique innovante et disruptive mais désarticulée de la société ?
Luc Rouban   Le Paradoxe du macronisme
Presses de Sciences Po 2018 /  12 € - 78.6 ffr. / 176 pages
ISBN : 978-2-7246-2300-0
FORMAT : 11,0 cm × 18,0 cm
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La victoire électorale d'Emmanuel Macron en 2017 ressemble à un séisme politique dans un paysage traditionnel dominé par les partis de gouvernement de droite et gauche classiques. La reconfiguration en tripartisme autour des Républicains, des Socialistes et avec le Rassemblement National (ex-FN) qui semblait se dessiner depuis 2015 n'a pas duré face à l'essor du nouveau parti présidentiel (La République en marche, LREM) et le poids des derniers.

Le politologue identifie un premier paradoxe : une participation relativement élevée lors de l'élection présidentielle qui contraste avec la faiblesse de la participation aux élections législatives (48,7%) soit le taux de participation le plus bas depuis 1946. Les nouveaux élus de l'Assemblée Nationale devant incarner la parti de la transformation de l'Etat et de la société et du retour à la compétitivité de l'économie se caractérisent par un déficit originel de légitimité démocratique. L'auteur rappelle le contexte déstructurant des primaires à gauche puis à droite qui ont à la fois permis de sélectionner les candidats à la présidentielle mais en affaiblissant les partis et en aiguisant les divisions idéologiques internes. Ces rendez-vous internes ont souvent mobilisé la frange la plus radicale des électorats de droite et de gauche et favorisé l'émergence de candidats plus représentatifs de ces marges tout en distendant la relation à l'ensemble de la société démocratique.

Macron apparaît comme le nouvel avatar du modernisateur dont une France affaiblie et divisée aurait besoin. Son projet de transformation de la société et de l'économie peut rejoindre les constats du sociologue Michel Crozier qui décrivait dans les années 70 les monopoles et les statuts qui freinent le pays et favorisent un conservatisme social. Macron traduit une vision managériale de la politique, soit un pays à moderniser à l'instar d'une entreprise. Cette vision managériale tend à sous-estimer la violence sociale latente et les nombreux conflits et divisions qui surviennent régulièrement. La période 2015-2017 se caractérise par une montée des populismes et une demande accrue de participation démocratique. On peut alors considérer que le projet de Macron, s'il répond aux impératifs de la mondialisation, ne correspond pas à la situation sociale française qui se préoccupe d'insécurité économique et de préservation d'un modèle social plutôt redistributeur et axé sur une politique sociale forte. La victoire électorale d'Emmanuel Macron a pu laisser croire à une évolution profonde des valeurs des Français vers le libéralisme économique et le projet de transformation de l'économie selon les canons de la mondialisation, mais cette vision ne correspond pas à leur position réelle. "L'hypothèse d'une grande convergence des électeurs vers une forme de centrisme réformateur reste un vieux thème de la vie politique française, réactivée par Valérie Giscard d'Estaing au milieu des années 70 après la tentative ratée de "Nouvelle Société" proposée par Jacques Chaban-Delmas dans son projet d'écarter le gaullisme au profit d'une politique pour et par les classes moyennes ouvertes aux entreprises". Macron a proposé un projet libéral sur le plan économique et culturel qui n'a pas rallié la majorité des Français.

Luc Rouban décrit le phénomène général de droitisation des valeurs des Français. Il rappelle que l'électorat de Macron est similaire à celui de Juppé avant l'élection soit une forte dose de libéralisme économique et une dose très relative de libéralisme culturel, le macronisme s'inscrit dans une demande de gouvernement de droite. L'utilisation des enquêtes du CEVIPOF (Centre d'études de la vie poltique française - Sciences Po) montre dès 2016 un rejet total du personnel politique et l'appétence pour une nouvelle personnalité "compétente". L'auteur décrit un quiproquo entre une classe politique qui pense à tort que les Français se sont convertis au libéralisme intégral - "Les Français sont prêts pour les réformes" - et les aspirations réelles de la majorité de la population, qui sont différentes. En 2017, les Français réclament à la fois une participation démocratique élargie et un pouvoir exécutif fort articulé sur un besoin d'autorité. Rouban insiste sur la fragilité de la base électorale de Macron depuis son avènement. Par ailleurs, la prolifération des petits candidats (Lassale, Asselineau, Cheminade, etc.) traduit une forme d'exclusion politique d'une majorité de la population, leur ancrage électoral étant plus proche des couches populaires que les candidats officiels. Il n'est pas anodin que ces petits candidats aient souvent porté des revendications de renouveau démocratique.

Rouban étudie également les votes qui se sont exprimés en faveur de Mélenchon et de Le Pen : si la sociologie des votants se rapproche entre les deux groupes avec une forte représentation des catégories populaires, un faible niveau de patrimoine, moins de diplômes que les partis traditionnels (excepté une frange des votants de Mélenchon dont une partie est très diplômée), les écarts en termes de valeurs apparaissent importants. Rouban estime qu'il n'existe pas de tendances à l'homogénéisation des populismes du fait même de ces valeurs différentes. Le macronisme a également, selon lui, joué du populisme en défendant le peuple contre les élites et contre l'immobilisme corporatiste incarné par les professionnels de la politique.

L'ouvrage décrit l'élection de 2017 comme un choix par défaut : 56% des enquêtés disent voter par adhésion contre 44% par défaut. Macron est le candidat avec le taux d'adhésion le moins fort avec 43%, il est principalement élu par l'électorat de droite qui est le seul à se mobiliser réellement. "Le macronisme ne s'est pas retrouvé face à une grande convergence mais bien à la mosaïque d'une démocratie en miettes où les jeunes et les femmes s'interrogent sur leur statut et où les communautés religieuses font sentir leurs effets centrifuges". Le vote de classe apparaît comme en délitement et laisse la place à un vote individualisé et privatif. Dans ce contexte, la démocratie est tiraillée par des choix multiples et épars qui ne sont plus fondés sur des socles idéels collectifs et conscients, la religion devient alors un des déterminants principaux du choix électoral. L'explication des votes par les catégories socio-professionnelles s'affaiblit : en 2017, 18% des cadres actifs du privé et 19,7% des cadres actifs publics ont voté Le Pen alors que les tendances historiques pour ces catégories étaient faibles. La légitimité politique s'avère toujours plus faciale que réelle : "Le renouveau tant attendu du personnel politique s'est surtout traduit par un resserrement sans précédent du recrutement social. Jamais les députés français de la Vème République n'ont été aussi peu représentatifs de la population des citoyens (...)". Le macronisme tend à transformer le Parlement en une chambre d'experts et de simple contrôle en bannissant sa fonction délibérative et négociatrice du pouvoir avec l'exécutif. Cette orientation s'oppose à la demande de démocratisation portée par une majorité de citoyens.

L'Assemblée Nationale de 2012 était composée à 55% d'agents publics, celle d'aujourd'hui abrite 8,5% de représentants des classes populaires, 23% des classes moyennes et 68,6 % de classes supérieures. Rouban considère qu'il s'agit de l'assemblée la plus élitiste de toute la Ve république. En s'appuyant sur les résultats des enquêtes du CEVIPOF et sur l'histoire politique, son constat n'est pas très optimiste : "Il apparaît clairement que le modèle vertical de pouvoir est préféré par les classes supérieures alors que les classes moyennes sont divisées et que les classes populaires préfèrent le modèle horizontal (...) Le macronisme qui se présente comme une opération de rattrapage du temps que la France aurait perdu dans la quête d'une normalité européenne et libérale, arrive donc à contretemps et en décalage (...) Il ne permet nullement l'intégration des couches populaires dans le débat démocratique dont elles se séparent toujours un peu plus".

Ainsi, dès 2018, le politologue sondait déjà à la fois le déficit de légitimité et les paradoxes du macronisme qui surgissent depuis la crise des gilets jaunes fin 2018. Un livre remarquable et très instructif, éclairant pour comprendre les divisions en cours et les difficultés du pouvoir dans un contexte de recomposition. A ne surtout pas manquer.


Dominique Margairaz
( Mis en ligne le 14/06/2019 )
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