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Un vrai fils des Lumières
Jean Bricmont   Julie Franck   Chomsky
L'Herne 2007 /  39 € - 255.45 ffr. / 356 pages
ISBN : 2-85197-145-X
FORMAT : 21,0cm x 27,0cm

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.
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Voici un cahier fort opportun, car comme le disent les auteurs, Noam Chomsky est sans doute l’intellectuel le plus lu au monde et le moins connu en France. Le nombrilisme de notre petit monde culturel y est pour quelque chose : le profil de Chomsky est aux antipodes à bien des égards des attentes des institutions culturelles françaises des dernières décennies Savant rationaliste et expérimental dans des domaines qui relèvent chez nous de l’inspiration essayiste ou des études littéraires, critique inlassable de la désinformation ou de la censure et citoyen engagé contre l’impérialisme de nos démocraties et la dérive autoritaire de nos sociétés, Chomsky est intellectuellement et politiquement très américain dans sa culture et les modalités de son action, mais pas de l’Amérique de cliché que nos media préfèrent commenter, louer ou fustiger. A quoi s’ajoute qu’il a souvent manqué de charité envers les stars de notre système médiatico-intellectuels (des célébrités bruyantes parfois nocives) et que ces gens d’influence lui vouent une solide rancune. Aussi, même si Chomsky n’est pas à proprement parler censuré en France, il est l’objet d’une campagne insidieuse faite de pesant silence (de l’omission à l’oubli…) et de dénigrement distillé perfidement.

Cette campagne sournoise a sûrement contribué à limiter l’audience d’un auteur qu’on voudrait discréditer : polémiste excessif ? gauchiste-tiersmondiste attardé et bavard ? pseudo-rationaliste aux obsessions malsaines ? anti-capitaliste aux relations sulfureuses ? Il y a de quoi vous décourager ! Raison de plus pour se plonger dans ce recueil d’études, d’entretiens et de documents controversés pour juger et vérifier sur pièces : la méthode des Lumières, celle de Chomsky ! Le lecteur appréciera d’autant plus cette possibilité qu’il tient dans les mains un volume miraculé de manœuvres et de pressions hostiles. Que Jean Bricmont et Julie Franck, qui ont dirigé ce Cahier, n’y aient pas cédé est évidemment dû à leur profonde admiration pour Chomsky, mais doit être également mis au crédit de leur courage. Les Cahiers de l’Herne méritent aussi notre reconnaissance pour leur résistance. Merci enfin au Fonds National Suisse pour son soutien à la publication !

Le volume est divisé en une Introduction et cinq sections, composées elles-mêmes de plusieurs articles et entretiens. Outre les interventions de Chomsky, on y trouve les textes de 29 auteurs vivants, un texte de Michel Foucault, des documents utiles à la compréhension de positions de Chomsky en annexes, mais aussi une bibliographie et une biographie de Chomsky. Le volume aborde les différentes facettes de l’homme public et offre quelques éclairages auto-biographique et quatre pages de photographies. Un volume de synthèse indispensable pour le public francophone.

L’Introduction constitue une présentation générale des thèmes qui sont développés dans le corps du recueil : elle explique la distance de Chomsky devant les débats médiatiques français, rappelle les grandes lignes de son parcours de juif américain laïque, athée, rationaliste, socialiste et libertaire, d’étudiant buissonnier, sportif et autodidacte, de linguiste original, de professeur du MIT, elle donne aussi une idée du genre d’homme privé qu’il est (mélange de modestie fondamentale et d’assurance, de sens critique, d’ironie et de sérénité …) ; enfin soumis aux questions amicales de J. Bricmont, Chomsky se situe dans les débats contemporains et articule les différents aspects de sa pensée : un exercice de gymnastique et de dépaysement contre les associations d’idées paresseuses et provinciales. La première partie, «Théorie linguistique et Processus langagiers», entre dans le vif du sujet et la passion d’une vie : comprendre le fonctionnement de l’esprit et en développer la théorie, en articulant études des capacités langagières avec leur développement et neuro-sciences. Chomsky est associé à juste titre à sa théorie de la Grammaire générative, dont on expose les moments (aspects et stades chronologiques). D’abord la phase combinatoire (structuraliste et computationnelle) sur la Grammaire Universelle du langage compréhensible (distinction grammaticalité/acceptabilité intuitive), qui vaut à Chomsky d’être remarqué par R. Jakobson et embauché au MIT. Puis la phase cognitive psycho-linguistique, sorte de néo-cartésianisme qui reformule en termes naturalistes (génétiques, biologiques et cérébraux) l’idée du rationalisme classique selon laquelle les humains devraient leurs capacités à la présence d’idées innées en eux (les principes intuitifs de la Grammaire Universelle) : comme Descartes, Chomsky s’oppose à l’empirisme dominant dans la pensée anglo-saxonne. Tout s’apprend, sauf ce qui rend possible l’apprentissage ! Le développement de l’enfant est une preuve de la programmation : si son environnement arbitraire détermine la culture particulière qu’il reçoit, il est capable d’activer en soi des dispositions dont les singes les plus intelligents ne sont visiblement pas dotés par la nature. Enfin le stade de la Conjecture Minimaliste de modélisation mathématique la plus économique possible, une sorte d’approche occamienne et de pari, d’idée directrice rationaliste de systématisation et d’intégration inter-disciplinaire.

L’aspect philosophique est développé dans la seconde partie, «Sciences cognitives et philosophie de l’esprit». Entre Locke et Kant, Chomsky choisit Kant, mais il naturalise ce transcendantal. Chomsky est un linguiste-psychologue qui comme Piaget se tient au courant de l’état des sciences et inscrit son domaine dans un tout traité par l’ensemble des disciplines rationnelles expérimentales. Il ne fait pas de doute pour lui que l’homme est un produit de l’évolution, seule théorie sérieuse. Mais il y a des limites à son naturalisme et un rejet du matérialisme (qu’il soit réductionniste ou dogmatique ou inutile et incertain). On le situerait plus justement dans la tradition des Lumières et du positivisme. Si celui de Comte avec sa part d’idéologie sociale et de métaphysique de l’histoire est selon lui dépassé, un néo-positivisme logique plus prudent et méthodologique, comme celui de R. Carnap lui semble encore valable. Chomsky tient d’ailleurs à la distinction (Gabriel Marcel) entre «problèmes» (solubles et relevant des sciences) et «mystères» (au-delà de toute vérification). Chomsky veut articuler innéisme, capacité langagière et liberté. Peut-être à ce Cahier manque-t-il l’esquisse d’un dialogue (réel ou imaginaire) avec Wittgenstein et Heidegger (noms absents du volume)…

On peut se demander si les auteurs, admirateurs et disciples de Chomsky, ne sont pas comme lui trop enfermés dans une distance «rationaliste» plus ou moins condescendante ou méfiante par principe par exemple devant la rupture du second Wittgenstein avec le Cercle de Vienne et la tradition de l’herméneutique de l’existence. S’expriment peut-être dans ce silence de profonds malentendus et aussi une confusion entre l’herméneutique et les disciples «postmodernes»… Le «dialogue» avec Foucault est de ce point de vue révélateur : Chomsky étant plus que réservé devant le nietzschéisme à la mode par exemple, où il voit un danger pour la gauche même et une grave subversion de la tradition humaniste des Lumières par un relativisme nihiliste. Une foi rationnelle ?

La 3ème partie porte sur son rapport avec l’intelligentsia. Admirateur du socialisme libertaire (Bakounine, Kropotkine, Orwell), d’un marxisme hérétique (Rosa Luxemburg, K. Korsch), Chomsky est souvent isolé. Aux Etats-Unis, où quoique fidèle à l’esprit rebelle de Jefferson, il appartient à la gauche anti-capitaliste et internationaliste très critique à l’égard du système, y compris de ses cautions «liberal» (le kennedysme) ; dans la gauche radicale occidentale, où sa culture libérale l’isole des PC staliniens comme depuis 1960 du gauchisme post-moderne… Tandis que publicistes «modérés», journalistes de «bon sens» et autres idéologues du Système l’accusent de cautionner une dangereuse Théorie du complot (en confondant - sciemment ? – causalité diabolique et approche structurelle) pour le discréditer, le sociologue anti-libéral P. Bourdieu se montre incapable (par arrogance intellectuelle ? par frilosité ?) de voir ce qui pourrait le rapprocher de Chomsky et rate une occasion d’établir un front commun et un pôle trans-atlantique pour une nouvelle gauche internationaliste.

La 4ème partie porte sur le dossier Faurisson, le révisionnisme et la liberté d’expression, notamment en histoire. Même si ce sujet brouille souvent l’image de Chomsky auprès des naïfs, le Cahier a eu raison de relever le défi et de le traiter de front. Au point où en est sa réputation, Chomsky a-t-il encore à y perdre ? Il faut plutôt crever l’abcès. «Il a le droit de le dire !», même et surtout si ça fait débat et crée un scandale : voilà le principe défendu par Chomsky, au nom de valeurs universelles et fondamentales du libéralisme politique et de la démocratie moderne. La liberté d’expression ne s’accorde pas au cas par cas et ne découle pas de la véracité des opinions ni de la moralité des intentions ! Quand bien même R. Faurisson aurait tort du tout au tout sur tout, ce n’est pas du ressort de l’Etat et ne doit pas conduire la société à produire des lois d’exception limitant les possibilités du libre débat pacifique entre adultes. J. Bricmont montre que sur ce point, Chomsky est bien plus cohérent que P. Vidal-Naquet qui sans oser nier le principe adresse à Chomsky des reproches ambigus et non-fondés. Chomsky qui n’a pas attendu les derniers mois pour protester contre les lois mémorielles et les intrusions dogmatiques et menaçantes de l’Etat dans les débats scientifiques est un voltairien diffamé au «pays de Voltaire».

La 5ème partie, «Politique : théorie et pratique», aborde un autre sujet sensible : la critique radicale par Chomsky de la politique étrangère occidentale, notamment américaine, dans le Tiers-monde, et notamment au Proche-orient. Idéaliste sioniste partisan d’un Etat binational en Palestine dans sa jeunesse, Chomsky ne voit aucune raison – et surtout pas un prétendu devoir de solidarité entre Juifs - de ménager Israël, de cacher les manœuvres de ses officines de propagande ou les aspects colonialistes et impérialistes du sionisme. Partant du principe qu’un intellectuel s’honore davantage de critiquer les mensonges et les crimes de son pays et d’aider ses concitoyens à assumer leurs responsabilités politiques que de fournir des justifications idéologiques aux entreprises impérialistes de son gouvernement ou de flatter le chauvinisme, Chomsky est de tous les combats pour une relation décente entre Nord et Sud et de tous les engagements publics contre les guerres néo-coloniales du Vietnam à l’Irak. Et il l’assume, sans se laisser impressionner par les discours néo-conservateurs et anti-communistes qui veulent culpabiliser et ridiculiser les «tiers-mondistes» de la Guerre Froide. Il met plutôt en garde ses lecteurs contre la propagande permanente des médias qu’il décrypte à l’occasion (il faut lire l’ennemi !) et contre l’évolution sécuritaire et belliciste des Etats occidentaux, qui paniquent les opinions et instrumentent le terrorisme pour légiférer de façon liberticide et légitimer des opérations de «police» à l’extérieur. Chomsky est, selon l’hommage de Susan George, un progressiste optimiste et courageux. La vraie gauche américaine, un modèle pour l’avenir de la gauche européenne ?


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 16/03/2007 )
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