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Pourquoi les normes ?
Pierre Macherey   De Canguilhem à Foucault - La force des normes
La Fabrique 2009 /  13 € - 85.15 ffr. / 140 pages
ISBN : 978-2-913372-96-2
FORMAT : 13cm x 20cm

Auteur du compte rendu : Françoise Poulet est une ancienne élève de l'Ecole Normale Supérieure de Lyon. Agrégée de lettres modernes, elle est actuellement allocataire-monitrice à l'Université de Poitiers et prépare une thèse sur les représentations de l'extravagance dans le roman et le théâtre des années 1630-1650, sous la direction de Dominique Moncond'huy.
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De Canguilhem à Foucault : la force des normes rassemble cinq articles composés par le philosophe Pierre Macherey entre 1963 et 1993. Au premier abord, cet écart de trente années entre le premier texte et le dernier peut surprendre et amener le lecteur à douter de l’unité du volume : le philosophe lui-même précise que sa pensée, entre le moment où il est encore étudiant à l’Ecole normale supérieure et celui où il est nommé Professeur de philosophie à l’Université de Lille, a nécessairement connu des évolutions ; cette période de trois décennies a en effet été riche en mutations socioculturelles qui n’ont pas été sans résonances sur les écrits qui leur ont été contemporains. Comme le révèle l’«Avant-propos», l’auteur a parfaitement conscience de ce qui peut être perçu comme une faille : il avoue par ailleurs n’avoir retouché aucun de ses articles en vue d’une quelconque uniformisation de sa pensée. Il s’agit d’exposer des questions correspondant à des études en cours, plutôt que de proposer des réponses préétablies. Pourtant, à la lecture de ces articles, c’est bien la notion de cohérence qui frappe l’esprit du lecteur : centrés autour de la notion de norme, confrontant les deux démarches épistémologiques de Georges Canguilhem et de Michel Foucault, ces textes définissent ces deux philosophes comme les grands penseurs de «l’immanence» des normes au XXe siècle, principe lié à leur «force», à condition d’entendre ce terme non tant au sens de «pouvoir» (potestas), ce qui impliquerait une idée de transcendance, de hiérarchie entre la cause et l’effet, que de «puissance» (potentia).

Pierre Macherey ne tente pas pour autant d’estomper les différences radicales de pensée et de méthodologie qui séparent les deux hommes : tandis que Michel Foucault utilise la question des pratiques médicales comme point de départ, pour privilégier une problématique politique et morale, les questions de la vie et du vivant demeurent centrales chez Canguilhem. L’auteur les a bien connus et fréquentés tous les deux : il a suivi les cours donnés par Canguilhem à la Sorbonne sur la norme en 1962-1963 – exposé qui donnera lieu aux Nouvelles réflexions concernant le normal et le pathologique, ajoutées, en 1966, à son Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique, et il a réalisé son mémoire de maîtrise sous son égide ; il se souvient également du jour où Michel Foucault présenta son ouvrage intitulé Folie et Déraison. Histoire de la folie à l'âge classique, devant, entre autres, son directeur de thèse… Georges Canguilhem. Pierre Macherey est donc particulièrement bien placé pour développer les points de jonction de leurs pensées, quand bien même le rapprochement devrait passer par un tiers quelque peu anachronique – Spinoza, philosophe dont il est lui-même spécialiste.

Le premier article, «La philosophie de la science de Georges Canguilhem. Épistémologie et histoire des sciences» (pp.33-70), publié pour la première fois dans La Pensée en février 1964, fut à l’origine un exposé, que lui avait proposé de réaliser son professeur Althusser, en vue d’établir une synthèse de la pensée de Canguilhem et de contribuer à la diffuser : à travers un rapide parcours de son œuvre, Macherey montre comment le philosophe a su construire une histoire des sciences qui ne soit ni anachronique (c’est-à-dire construite en prenant le présent comme point focal), ni séparée de l’objet de ses recherches. Le concept de norme permet particulièrement d’offrir ce lien de continuité, cette passerelle entre le contenu du discours tenu sur la science et celui de l’histoire des sciences en général.

Le deuxième article, «Pour une histoire naturelle des normes» (pp.71-97), fut rédigé en 1988 dans le cadre du colloque international intitulé «Michel Foucault philosophe», et publié pour la première fois dans le volume des actes du colloque l’année suivante. A partir, entre autres, de L'Histoire de la folie et de L'Histoire de la sexualité, Pierre Macherey revient sur la rupture que Foucault instaure avec l’âge moderne, l’ère du biopouvoir : s’opère le passage d’une conception négative de la norme, celle de l’ordre juridique de la loi souveraine, qui la définit comme principe d’exclusion, à une conception positive de celle-ci, dans l’ordre normatif disciplinaire, qui promeut sa fonction biologique et la définit comme principe d’intégration. Sans superposer ces deux œuvres, mais en passant par la référence spinoziste, Macherey montre que la thèse de l’immanence de la norme permet d’en finir avec une vision restrictive de l’action de celle-ci. Le «mythe des origines», présupposant l’existence d’une norme en soi, transcendante, ne tient pas : il n’y a de norme qu’historiquement.

Dans son troisième article, «De Canguilhem à Canguilhem en passant par Foucault» (pp.98-109), publié pour la première fois en 1993 dans Georges Canguilhem, philosophe et historien des sciences, Pierre Macherey montre comment la pensée des deux philosophes a été dirigée par une interrogation commune – comprendre pourquoi l’existence humaine rencontre des normes –, mais aussi comment l’œuvre de Canguilhem a été influencée et nourrie par la lecture de Foucault. Tous deux ont étudié les liens qui unissent le vivant au mortel dans l’expérience de la maladie : dans Le Normal et le pathologique, qui suit de peu Naissance de la clinique, l’apport «vitaliste» de Canguilhem a été d’ériger le malade en sujet conscient, porteur d’une «expérience», et non en simple objet de laboratoire. Il n’y a pas «normalité», existence de normes indépendantes de la vie, mais «normativité», les normes étant engendrées par le mouvement même de la vie. Le vivant, qui lutte contre la maladie et la mort, est créateur de normes. On retrouve cette même mise à mal du positivisme biologique dans Naissance de la clinique, même si l’ouvrage de Foucault ne prend pas en compte le point de vue du malade.

Enfin, le quatrième texte, «Georges Canguilhem : un style de pensée» (pp.110-123), d’abord publié dans Les Cahiers philosophiques en 1996, adopte un point de vue plus personnel, en témoignant de l’influence qu’ont eu la méthodologie de Canguilhem et sa démarche épistémologique sur la génération de Pierre Macherey, mais aussi sur les étudiants de philosophie des décennies postérieures. Le cinquième et dernier article, «Normes vitales et normes sociales dans l’Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique» (pp.124-138), une intervention de 1993 publiée en 1998 dans le volume Actualités de Georges Canguilhem – Le normal et le pathologique, revient sur le vitalisme du philosophe et historien des sciences. L’«expérience du vivant» est productrice de normes physiologiques et biologiques lorsque le vivant parvient à surmonter les «valeurs négatives» de la maladie et du mortel. On voit à quel point la conception de la norme chez Canguilhem en fait un concept éminemment dynamique, non figé, et, au-delà, une notion profondément humaniste.

Même si l’on s’aperçoit, en parcourant le résumé de ces articles, qu’une part essentielle du contenu de l’ouvrage est consacrée à Canguilhem, il s’agit de montrer comment la pensée de l’historien des sciences s’est nourrie de celle de Foucault, et réciproquement. Tandis que Foucault travaillait sous l’égide de Canguilhem, ses travaux faisaient l’effet d’un «séisme» (p.27), selon son propre terme, sur son directeur. L’«Avant-propos» retrace ce que furent les années d’enseignement de Canguilhem, l’atmosphère foisonnante de ces décennies, le contexte de l’élaboration de cette pensée, témoignage très précieux pour le lecteur qui n’a pas vécu cette période. Nous qui avons d’ordinaire affaire au résultat d’une pensée établie, avons ici le privilège d’accéder à ses étapes et arcanes. Ainsi, ce n’est pas une critique ou une remise en cause des théories des deux penseurs qu’il faudra attendre de cet ouvrage : Pierre Macherey entend avant tout rendre un hommage admiratif et souvent ému à ses maîtres, tout en contribuant à expliquer et à diffuser leur pensée.


Françoise Poulet
( Mis en ligne le 23/02/2010 )
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