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Isabelle Papieau   Du culte du héros à la peoplemania
L'Harmattan - Logiques sociales 2012 /  24.50 € - 160.48 ffr. / 243 pages
ISBN : 978-2-296-96357-3
FORMAT : 13,5 cm × 21,5 cm

L'auteur du compte rendu : Docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d'Études politiques de Paris, actuellement chercheur associé au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe (Université de Strasbourg), Christophe Colera est l'auteur, entre autres, de La Nudité, pratiques et significations (Éditions du Cygne) et Les Services juridiques des administrations centrales de l'État (L’Harmattan).
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Pourquoi l’humanité est-elle encline à repérer des êtres d’exception et en faire des objets d’admiration, voire de culte, parfois obsessionnels ? Sur quel mode s’est déployée cette propension de la vénération des demi-dieux dans les sociétés antiques à la «fan attitude» contemporaine ? Ce sont les questions qu’entreprend d’examiner dans son dernier ouvrage la journaliste et sociologue Isabelle Papieau.

Conformément aux règles en vogue dans les mémoires de sociologie des dernières décennies, l’ouvrage se compose au fond de deux parties : d’une part un historique et, d’autre part, l’exploitation d’une enquête ad hoc. La première partie propose un voyage à travers les différentes figures de l’héroïsme historique et littéraire en France de la Renaissance au XIXe siècle, et des diverses fonctions sociales qui lui sont attachées, puis leur transposition dans la bande dessinée et au cinéma.

Mme Papieau fait preuve d’un grand éclectisme et d’une curiosité d’esprit remarquable pour tout ce qui touche aux arts du spectacle et aux modes collectives, comme l’avaient déjà montré ses précédents ouvrages. Elle a le mérite de souligner l’importance des cultures matérielles (le lien entre Maurice Chevallier et le phonographe, entre Tino Rosi et la radio, entre Greta Garbo et le projecteur) et leur rôle dans la substitution d’une religion télévisuelle au christianisme millénaire.

Cette partie laisse cependant le lecteur perplexe. On ne peut en effet manquer de relever une sérieuse carence méthodologique quant aux choix des séquences temporelles et des événements pertinents, et même des autorités intellectuelles convoquées à l’appui de telle ou telle affirmation. Ainsi, pourquoi Mme Papieau commence-t-elle son analyse du culte des héros par les cultures européennes (Héraklès que l’auteur cite rapidement en passant sans dire pourquoi des équivalents phénicien et celte) ? Est-il légitime de ne s’intéresser qu’aux héros et non au dieux (quand on sait que dans les cultures indo-européennes les uns et les autres jouent des rôles comparables, voire interchangeables, si l’on compare la Grèce et l’Inde par exemple) ? Pourquoi citer Hegel sur la tragédie grecque ? Qu’a-t-il de plus pertinent que d’autres à dire sur le sujet ? Un choix métaphysique non explicité dans le livre justifie-t-il cette citation ou s’agit-il juste d’un name dropping gratuit ? Pourquoi débuter l’histoire des héros avec Héraklès et celle du théâtre à la Renaissance ? N’y aurait-il pas plus à gagner d’aborder le goût du spectacle sous l’angle d’une anthropologie générale, éventuellement néo-darwinienne, étendue au-delà de la sphère occidentale ? Est-il légitime de traiter sur un même plan le théâtre aristocratique du XVIIe siècle et les spectacles bourgeois du XIXe ?

Le détail des démonstrations n’est guère soigné. Mme Papieau assène que les origines de Sainte Geneviève seraient «différentes» de celles des héros antiques (p.16) sans préciser en quoi, et se réfère bizarrement sans plus d’explication à la laïcité (sic) à propos de Jeanne d’Arc (p.17). Pourquoi mettre l’accent sur la présence des femmes dans le panthéon des héros médiévaux (les saintes) en faisant comme si Ariane n’avait pas existé pendant l’Antiquité – et d’une manière itérative dans les décors de chambres nuptiales ? Pourquoi mettre l’accent sur les béguines du Moyen-Age et pas sur les ménades antiques ? Pourquoi ne pas parler de Claire Lacombe à propos de la Révolution française ?

Lorsqu’elle aborde la période plus contemporaine, l’auteure omet de se pencher sur ce qu’il y a de typiquement américain dans l’invention des stars, et qui a très profondément marqué les analystes du début des années 1920, comme en témoignent les entretiens d’Anatole France avec Nicolas Ségur à la fin de sa vie. Un paragraphe sur la spécificité des États-Unis et la manière dont l’idiosyncrasie de cette culture a gagné toute la planète n’aurait sans doute pas été de trop.

La seconde partie, consacrée à l’enquête sociologique proprement dite, est prometteuse. Suivant à la trace le vocabulaire des «fans» de notre époque, sur les blogs et les forums d’Internet notamment, Isabelle Papieau met en lumière des constantes quant aux stimuli auditifs et visuels qui suscitent une addiction sensorielle. On y découvre des trouvailles astucieuses comme celle du mythe de «l’ange déchu» qui serait à l’arrière-plan du sex appeal du beau brun ténébreux, ou encore l’importance de la compassion dans le regard de l’artiste (quelque chose qui évoque peut-être la philanthropie hellénistique), trouvailles d’autant plus intéressantes qu’il s’agit d’un point de vue féminin sur l’attraction virile, un sujet pas forcément bien documenté. On entrevoit à travers les évocations de la sociologue toute l’importance des stars dans la construction des jeunes individus en interaction avec leurs pairs, puis leur permanence comme marqueurs identitaires à l’âge adulte. Le déplacement du processus de déification de la star professionnelle à celle de l’individu «ordinaire» plongé dans la transsubstantiation de la télé réalité est aussi mentionné.

Cependant, là aussi, la frustration est au rendez-vous. Dans cette partie, les limites du travail de Mme Papieau ne tiennent pas au défaut de rigueur ou de persévérance de l’auteure, mais à la pauvreté de la verbalisation des jeunes d’aujourd’hui. Ainsi la sociologue doit-elle, par exemple, déduire d’un simple «Au début j’étais stressée et j’avais le trac» confié par une fan (p.149) l’idée que la rencontre entre la star et sa fan est convergente avec celui d’une autre fan, que la rencontre «rend béate, intimide, etc.». A chaque fois, Mme Papieau doit solliciter les grands classiques comme Edgar Morin pour donner sens à des expressions stéréotypées comme «trop mignon», «super beau», etc. Un problème qui interroge le bien-fondé de la sociologie compréhensive à la François de Singly (cité dans le livre) et Jean-Claude Kaufmann. Probablement une approche plus explicative, à partir de l’origine sociale des locuteurs, de leur degré de sensibilité aux phénomènes de groupe (en fonction par exemple du degré de structuration de leur univers familial, scolaire, de leur rapport au langage etc) aurait-elle été à la fois plus convaincante et plus éclairante. En outre, des rencontres directes avec les jeunes, plutôt qu’une brève récollection de confidences sur des forums d’Internet auraient peut-être aidé à mieux cerner les émotions qui se livrent en des signifiants si peu évocateurs…

Dans l’ensemble le livre est un peu gâché par des problèmes stylistiques qui auraient pu être évités avec une relecture attentive – problèmes d’ordre syntaxique (l’absence systématique de la préposition «de» après l’adjectif «qualifié» (pp.81, 89, 119) ou de «comme» après «perçue» (p.143).

Plus gênante encore est la tournure d’esprit journalistique qui ressort par endroits sous le vernis sociologique : on fait comme si tout le monde savait ce qu’a été le «PAF» dans les années 1980 (p.99), ou comme si l’usage du mot «teenager» au lieu d’adolescent (p.146) allait de soi ; on cite un psychanalyste à travers ce qu’en dit Madame Figaro et non à travers ses ouvrages. Mme Papieau va même jusqu’à poser en deux lignes (p.99), sur la base d’un article de Télérama (sic) que la distinction bourdieusienne entre culture légitime et culture illégitime est abolie, alors que La Culture des Individus de Bernard Lahire dans les années 2000 a montré que le jeu des hiérarchies culturelles s’était simplement complexifié, mais n’était en rien abrogé...

Un travail réflexif de théorisation des partis pris, avec, au besoin, le recours (même un recours critique) aux grilles de lectures de philosophes qui ont cherché à penser la société de spectacle aurait permis d’éviter l’effet «patchwork» et d’atteindre une véritable cohérence. A défaut, c’est le positionnement universitaire du propos qui fait question. A maints égards celui-ci aurait pu trouver sa place dans un ouvrage grand public, éventuellement illustré, comme en publient régulièrement d’autres éditeurs que l’Harmattan. C’est d’ailleurs le chemin qu’a pris dans sa première partie Mme Papieau en proposant de belles reproductions de ses fusains, témoins de la diversité des talents de l’auteur. Il aurait sans doute mieux valu aller au bout de cette démarche et reléguer toute cette partie-là dans un livre d’images.

Au total, en parcourant cet ouvrage le lecteur n’apprendra probablement pas grand-chose sur la peoplemania et les phénomènes d’addiction de masse au star system. Il revient néanmoins à Mme Papieau le mérite d’avoir tenté une mise en ordre, dans un vocabulaire relativement objectif et neutre, des différents aspects du phénomène tel qu’il se manifeste dans l’univers d’expression des intéressés eux-mêmes (notamment celui des plus jeunes), ce qui peut, peut-être, favoriser une certaines mise à distance, et, en particulier, rassurer certains parents que les excès d’idolâtrie de leurs progéniture inquièteraient.


Christophe Colera
( Mis en ligne le 22/05/2012 )
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