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Histoire & Sciences sociales  ->  Sociologie / Economie  
 

L'agonie de la société de classe moyenne ?
Louis Chauvel   La Spirale du déclassement - Les désillusions des classes moyennes
Seuil - Points essais 2019 /  8,80 € - 57.64 ffr. / 273 pages
ISBN : 978-2-7578-7984-9
FORMAT : 11,0 cm × 17,8 cm

Edition revue et augmentée
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Cet ouvrage est une réédition d'un premier livre publié en 2016 et décrivant le phénomène du creusement des inégalités conduisant à un affaissement de la position socio-économique des classes moyennes, notamment dans l'ensemble des pays occidentaux. Le sociologue dépeint une époque de réaffirmation de "la verticale du pouvoir socio-économique", c'est-à-dire d'un renforcement des hiérarchies et des distances sociales et économiques entre groupes et individus mus par l'explosion des inégalités patrimoniales. Il constate que les inégalités de revenus s'avèrent connues (cf. notamment les travaux de Thomas Piketty ou de Branko Milanovic) tandis que les inégalités patrimoniales demeurent encore aujourd'hui pour une grande part sous "un voile d'ignorance" et largement sous-évaluées. 

Il estime que l'intensité sidérale des inégalités socio-économiques ne peut correspondre à l'idée d'une communauté humaine politique : "(...) la concurrence entre les individus situés autour de la médiane reste la plupart du temps dans les limites de la civilisation : progresser de quelques rangs sur l'échelle des positions n'a guère de conséquence sensible sur le niveau de vie. Au contraire, proche des extrêmes, progresser ou déchoir de quelques rangs peut avoir de lourdes conséquences : à l'approche des cimes, chacun sait que le second est à la première place des perdants, qui devrait rentrer dans le rang ou se préparer au pire, si ce n'est les deux". La société actuelle a secrété l'effet du «gagnant rafle tout» (the winner take all), qui s'avère tout particulièrement décuplé dans le cadre des inégalités patrimoniales. "En moyenne, les inégalités de revenus dans les pays européens se mesurent par le coefficient de Gini de l'ordre de 0,33 alors que pour le patrimoine, il s'agit d'un coefficient de 0,66 (plus le coefficient s'approche de 0 plus il est égalitaire, plus il s'approche de 1 plus il est inégalitaire)".

Louis Chauvel rappelle que les classes moyennes se sont développées dans un contexte inédit de reflux des inégalités patrimoniales arasées par les conséquences des deux guerres mondiales (destruction du capital) et de la période post-1945, le patrimoine représentant alors un résidu du passé dans la société salariale avec un poids accessoire par rapport aux revenus du travail. Depuis les années 80, le processus de repatrimonialisation est en cours : "La situation nouvelle n'est pas l'inégalité mais le passage - le retour - d'un régime d'inégalités modérées comme dans les années 70 à la situation qui prévalait avant 1914 : celle d'écarts extrêmes entre ceux qui ont et les autres".

La dynamique de repatrimonialisation repose, en grande partie, sur la hausse des actifs immobiliers. Pour la France, le coefficient de Gini s'élève à 0,335 mais en y intégrant la plus-value immobilière des années 2000, qui a grosso modo doublé sa valeur, le coefficient passe à 0,378. Le patrimoine se caractérise par une polarité extrême entre possédants et non-possédants. Le vertige des inégalités depuis les années 80 refabrique une classe d'héritiers-rentiers économiquement séparés de ceux qui doivent travailler pour vivre. Louis Chauvel observe que le cas français centré sur les seules inégalités de revenus (relativement stables depuis 30 ans) occulte le creusement des inégalités patrimoniales : le seuil d'entrée dans les patrimoines supérieurs est passé de 36 années du revenu médian en 1985 à 70 années en 2014. Ainsi, le boom des actifs immobiliers et, probablement, des actifs financiers, conduit la France à se rapprocher du modèle inégalitaire américain pourtant souvent décrié et considéré comme apparemment très éloigné.

L'ouvrage fait le constat que les classes moyennes françaises ont connu une perte de pouvoir d'achat du salaire à temps plein de près de 8% entre 1975 et 1995 puis une stagnation depuis. Dans le même temps, ce groupe social a allongé la durée de ses études de 2 ans en moyenne entre 1975 et 2010, créant une frustration asymétrique entre effort et résultat. La stagnation économique et sociale des classes moyennes dissimule en réalité une régression comparativement aux autres groupes sociaux et notamment face aux classes populaires qui les rattrapent : "L'écart de revenu entre cadres et professions intermédiaires s'est accru (...) alors que les professions intermédiaires disposaient en 1978 d'un niveau de vie 39% au-dessus de la moyenne française, l'écart n'est plus que de 17% en 2010".

L'insécurité gagne les classes moyennes qui peuvent être frappées par le chômage comme les catégories populaires des années 80. Par ailleurs, l'expansion numérique des classes supérieures et moyennes ne permet plus d'offrir des positions socio-économiques suffisantes ce qui provoque un reversement dans les catégories inférieures. Chauvel considère qu'une part relative des classes moyennes a été rétrogradée dans les classes populaires compte tenu du déclassement scolaire depuis le milieu des années 80. La civilisation de classe moyenne se délite au profit d'une société re-hiérarchisée et fortement polarisée. Le sociologue exhorte à ne pas nier la situation objective de déclassement qui a besoin de s'exprimer pour manifester une souffrance réelle et profonde.

L'ouvrage démontre que certaines générations, notamment celles nées autour des années 50, ont été plus chanceuses que les suivantes : "Si la tendance générationnelle dont continuent de bénéficier jusqu'à présent les premiers baby-boomers s'était maintenue, le niveau de vie de ceux nés dans les années 80 serait 30% plus élevé". Il ajoute que le diagnostic de l'inflation des titres scolaires reste contesté dans les milieux universitaires : "Tous les niveaux de diplômes analysés ici mettent en évidence le même fléchissement de la valeur des titres en termes de prestige des professions. Il faut un niveau plus élevé pour faire aussi bien que la génération précédente". Chauvel insiste sur le phénomène de déclassement des jeunes adultes, qui accompagne l'explosion du nombre de titres scolaires aboutissant à leur dévaluation sur le marché du travail. Le sociologue pense qu'une menace croissante de déclassement systémique généralisé pointe dans l'ordre de la mondialisation, qu'il nomme "le grand déclassement".

L'ouvrage peut parfois pêcher par des passages quelque peu jargonnants mais qui représentent souvent l'armature universitaire de l'argumentation. "Le tournant des années 80 a favorisé (...) une partie des élites issues de l'entreprise et des constellations professionnelles liées (avocats d'affaires, directeurs financiers, consultants, etc...). Dans le même temps, les titulaires de diplômes élevés sans position sociale correspondante dans la société - typiquement les "intellos précaires" - forment un groupe d'une importance nouvelle". Il constate la décorrélation entre accélération et développement de l'accès aux études et progrès économiques à l'échelle mondiale et interprète cet écart comme le ferment d'un puissant mouvement politique violent. "Par comparaison avec nos certitudes des années 80, notamment l'idée que les progrès de civilisation s'accompagnent nécessairement d'une modération des inégalités, nous sommes allés dans la direction opposée. Ce constat doit nous interroger sur l'ensemble de nos croyances au progrès : la complexification des sociétés et la nouvelle phase de globalisation que nous vivons depuis une génération sont une forme de radicalisation extrême des inégalités, qui pourraient être propices à une extrémisation radicale des hiérarchies socio-économiques".

Cet ouvrage, érudit et très informé, rejoint comme d'autres le constat d'une inversion non assumée de la dynamique de la civilisation de classe moyenne et d'un retour à une société différentialiste de nouvelles classes et d'un ordre très hiérarchisé conforme à des rapports sociaux violents et instables. Une lecture fondamentale pour comprendre le "grand déclassement" et les orientations inégalitaires à l'oeuvre ainsi que les phénomènes de générations "sacrifiées" dont les plus jeunes deviennent souvent les victimes désignées.


Dominique Margairaz
( Mis en ligne le 30/03/2020 )
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