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Histoire & Sciences sociales  ->  Sociologie / Economie  
 

Individualisme ou égoïsme
Louis Dumont   Homo aequalis - Tome 1, Genèse et épanouissement de l'idéologie économique
Gallimard - TEL 2008 /  8.90 € - 58.3 ffr. / 270 pages
ISBN : 978-2-07-011988-2
FORMAT : 12,5cm x 19,0cm

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.
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Louis Dumont (1911-1998) est un anthropologue spécialiste de l’Inde, qui a nourri une réflexion profonde sur les sociétés occidentales (Homo hierarchicus. Essai sur le système des castes, Gallimard, 1971). Son œuvre s'inscrit dans le courant structuraliste et concerne l'ensemble des domaines des sciences sociales : philosophie, histoire, droit, science politique, sociologie et anthropologie. Fort de cette expérience, il a tenté d'étudier la civilisation occidentale moderne, égalitaire et individualiste, à la lumière de la civilisation holiste, fondée sur un système de valeurs globalisant et hiérarchique (Essais sur l'individualisme, Le Seuil, 1985).

Dans Homo Æqualis, l’auteur révèle comment, dans l'idéologie moderne, la catégorie de l'économie se dégage progressivement de l'idéologie globale. La pensée économique innove et raffine la conception même de la richesse, accentue un clivage fondamental de valeurs entre deux types de relations, relations des hommes entre eux et relations des hommes aux choses. Louis Dumont écrit : «D'autres sociétés, en tout cas la nôtre, valorisent en premier lieu l'être humain individuel : à nos yeux chaque homme est une incarnation de l'humanité tout entière, et comme tel il est égal à tout autre homme, et libre. C'est ce que j'appelle «individualisme». Dans la concep­tion holiste, les besoins de l'homme comme tel sont ignorés ou subordonnés, alors que la conception individualiste ignore ou subordonne au contraire les besoins de la société. Or il se trouve que, parmi les grandes civilisations que le monde a connues, le type holiste de société a prédominé. Tout se passe même comme s'il avait été la règle, à la seule exception de notre civilisation moderne et de son type individualiste de société.» (p.12)

Louis Dumont constate que la civilisation se sépare des sociétés traditionnelles par la révolution moderne, une révolution dans les valeurs qui semble s'être produite au long des siècles dans l'Occi­dent chrétien. Si Louis Dumont appelle «idéologie» l'ensemble des idées et des valeurs communes dans une société, il s’intéresse avant tout à l’"individu", terme qui recouvre deux choses différentes : soit le sujet empirique de la parole, de la pensée, de la volonté, échantillon indivisible de l'espèce humaine, soit l'être moral, indépendant, autonome et ainsi non social, tel qu'on le rencontre avant tout dans notre idéologie moderne. Évidemment Louis Dumont s’intéresse à la seconde définition. A ce titre, l’auteur remarque que c’est sur cet individualisme que repose le «libéralisme», avec la séparation radicale des aspects économiques du tissu social et leur construction en un domaine autonome.

A partir de là, Louis Dumont revient aux sources de cet individualisme à travers plusieurs auteurs. Tout d’abord Quesnay et l'idée du domaine économique comme un tout cohérent, un ensemble constitué de parties reliées entre elles. Le point de vue écono­mique a produit, non pas une série d'observations plus ou moins isolées, de corrélations ou d'aspects, mais l'idée d'un tout ordonné, d'un système de relations logiques s'étendant à la totalité du domaine. Chez Quesnay, l'économie, c'est la production, et la production, c'est la terre. Grâce à une hiérarchisation traditionnelle — la nature commande la moralité, la terre commande le travail —, nous avons le premier pas dans l'identification de l'économie avec un facteur unique essentiel, mais englobé dans un cadre holiste. Si ce cadre donne à Quesnay le privilège de voir l'économie comme un tout, il est en même temps relativement non-moderne.

Les deux traités de Locke nous font passer à une école de pensée où le holisme est remplacé par l'individualisme, par une vue centrée sur la propriété — c'est-à-dire sur l'individu et sur l'économique. La dimension économique s'émancipe du politique. Fonder la pro­priété des biens sur le travail, c'est dériver un titre à des choses extérieures de ce qui appartient à l'individu, son corps et son effort. Locke a innové en faisant remonter la propriété à l'état de nature et en la fondant, en principe au moins, sur le travail. C'est sous l'aspect de la possession ou de la propriété que l'individualisme lève la tête, abat tout ce qui restait de soumission de fait et de hiérarchie idéale dans la société, et s'installe sur le trône ainsi vidé. L'économique représente le sommet de l'individualisme et, comme tel, tend à être suprême dans notre univers.

La Fable des Abeilles de Mandeville sera le premier essai à établir le parallèle entre «vices privés» et «bénéfices publics», à présenter l'optimisme de la croissance économique et à l'exprimer dans une harmonie naturelle des intérêts, opérant une transi­tion entre la loi de nature et la philosophie utilitariste. Mais il y a dans la théorie du droit naturel une référence transcendante norma­tive qui disparaît dans la philosophie utilitariste, où elle est remplacée par un critère immanent, à savoir le plus grand bonheur du plus grand nombre. Mandeville sépare la norme morale, en même temps que la religion, de la sphère de la vie réelle. Il fait appel de la norme au fait, et au niveau du fait, il trouve que certaines actions contraires à la norme ont des résultats sociaux satisfaisants. Il justifie indirectement l'égoïsme. La norme se trouve dans la prospérité publique, c'est-à-dire essentiellement dans la relation entre hommes et choses, en contradiction avec l'an­cienne norme qui portait sur les relations entre hommes. Le sujet humain est émancipé des contraintes morales ou de la référence à l'idéal état de nature.

La Richesse des nations d’Adam Smith va systématiser ce principe car chez lui, chaque homme devient en quelque mesure un marchand par l’égoïsme qui lui est propre. Le créateur de richesse, de valeur, c'est l'homme individuel. L'homme, et non plus la nature comme chez Quesnay. Cet homme créateur de valeurs, c'est l'homme individuel, dans sa relation avec la nature. Cette relation naturelle de l'homme individuel aux choses se reflète dans l'échange égoïste entre hommes qui, tout en étant un succédané du travail, lui impose sa loi et permet son progrès. C'est le sujet individuel qui est exalté, l'homme égoïste échangeant aussi bien que travaillant, qui travaille au bien commun, à la richesse des nations. D'un côté l'émancipation vis-à-vis du politique et l'établissement d'une relation spéciale avec la moralité générale, de l'autre l'harmonie naturelle des intérêts, le laisser-faire, le libre commerce et finalement le libé­ralisme économique comme doctrine universaliste. L'activité économique est la seule activité de l'homme où il n'y a besoin que d'égoïsme. En poursuivant leurs intérêts particuliers, les hommes travaillent sans le vouloir au bien commun ; c'est ici qu'entre en jeu la fameuse «Main invisible».

Une analyse de l’œuvre de Karl Marx clôt ce premier tome et Louis Dumont classe le célèbre auteur comme un individualisme dans le sens où pour lui «l'homme est l'être le plus haut pour l'homme». Ce n’est donc pas une affaire de réforme de la société ou de délivrance d'une classe opprimée. Il s’agit ici de l'émancipation absolue de tous les hommes, de l'Homme comme un être se suffisant à lui-même et incar­nant la valeur suprême, de l'Homme comme un Individu, l'Homme libéré de ses chaînes, purgé de toute dépendance. L’émancipation de l'Homme coïncide avec la destruction de toute transcendance, ce qui offre le terrain à l’emprise du libéralisme.

L’ouvrage de Louis Dumont offre une perspective intéressante dans son ensemble même s’il est parfois laborieux et peu clair dans le style, dans ses digressions et ses démonstrations. Le point le plus contestable est qu’il met dans sur le même plan individualisme et égoïsme (Adam Smith parlait pourtant bien d’égoïsme) car l’individualisme comporte encore une volonté d’autonomie avec une dimension transcendantale (sortir du troupeau) et une ascèse fortement critique. Ce qui n’est pas le cas de l’égoïsme comme on peut même le constater de nos jours où le libéralisme joue de cette atomisation égotiste concernant l'individu. Par une sorte de désymbolisation relative, on voit bien que l'individu est poussé dans ses retranchements égoïstes au point d'aller contre lui-même effectivement. On manquerait en quelque sorte plus d’individualistes que d’égoïstes…


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 06/06/2008 )
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