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Criminelle hybris
Joseph Goebbels   Joseph Goebbels - Journal. 1939-1942
Tallandier - Archives contemporaines 2009 /  35 € - 229.25 ffr. / 741 pages
ISBN : 978-2-84734-544-5
FORMAT : 19cm x 26cm

L'auteur du compte rendu : Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, Agrégé d'histoire, Docteur ès lettres, sciences humaines et sociales, Nicolas Plagne est l'auteur d'une thèse sur les origines de l'Etat dans la mémoire collective russe. Il enseigne dans un lycée des environs de Rouen.
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De 1923 à la chute du IIIe Reich, Joseph Goebbels a tenu un journal. En raison du rôle politique et idéologique de ce personnage, de sa position de ministre et conseiller de Hitler et surtout de sa situation de témoin privilégié du gouvernement nazi, au cœur de l’appareil d’Etat et de l’intimité du «Führer», il s’agit d’un document historique majeur.

Quelques mots sur l’itinéraire improbable de ce document rescapé de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide. Il y a trente ans avait été publiée une édition britannique menée entre 1978-79 et 1984 sous la direction de Hugh Trevor-Roper, mais elle reposait sur une édition partielle des journaux de Goebbels. Au printemps 1992, une jeune historienne allemande découvrait à Moscou des plaques de verre contenant la reproduction intégrale du texte complet, la «version de sécurité» réalisée à la demande de Goebbels : le ministre de la propagande ayant détruit ses manuscrits à la fin de la guerre, cette version était la seule copie complète du texte, mais avait été saisie par l’Armée rouge et classée dans les archives d’Etat de l’URSS. L’Etat soviétique en avait donné des éléments à la RDA qui les avait vendus parfois à la RFA pendant la Guerre froide. De 1993 à 2005, les archives d’Etat de Russie et les historiens allemands éditent les journaux et c’est cette édition complète qui est à la base de la traduction-publication en France.

Cette édition française ne suit pas la chronologie de la rédaction, puisque le dernier volume, couvrant les années 1942 à 1945, a déjà été publié ; ce qui traduit sans doute les priorités de l’Institut pour la mémoire de la Shoah, qui est bénéficiaire des droits sur les ventes de cet ouvrage en France. Voici le tome 4 du journal, des débuts de la Deuxième Guerre mondiale (1er septembre 1939) au suicide de Hitler et Goebbels lui-même (entraînant avec lui dans la mort sa famille, comme on sait) en avril 45. Il s’agit toujours d’une édition partielle, sélective, ce qui laisse le lecteur dans le doute sur la part de l’auteur et celle de l’éditeur dans les lacunes du journal : par exemple, la Bataille de France en mai-juin 1940, qui intéressera sûrement le lecteur français, semble assez négligée… mais par qui ? Même si l'on peut le regretter, le volume du journal de Goebbels et la volonté de s’adresser à un large public peuvent l’expliquer et la lecture de cette édition reste instructive et passionnante : les plus courageux et motivés iront lire les 29 volumes de l’original allemand des Tagebücher.

Le présent volume (1939-1942) couvre l'apogée des conquêtes nazies, depuis l'invasion de la Pologne jusqu'aux derniers moments de la bataille de Stalingrad. Dans cette première phase, celle des victoires de l’Axe, Goebbels apparaît plus sûr de soi que jamais : c’est le temps de l’exaltation et du triomphalisme, des grands plans pour la réorganisation de l’Europe, voire du monde (avenir de l’URSS, déportation des Juifs à Madagascar). Goebbels s’y montre un nazi fanatique et admirateur dévot de Hitler, qui fait figure à ses yeux de plus grand génie de l’Histoire et de prophète d’un Ordre nouveau porté par le destin et la puissance de la volonté. «Le Führer, quant à lui, garde une attitude pratiquement souveraine. On ne peut que l’admirer», écrit-il le 6 juin 1940, en pleine bataille de France. «Le Führer est merveilleux. Si clair, si inflexible. Chaque conversation avec lui est une nouvelle source d’énergie» (p.155).

A Noël 1939, les critiques de Rome et des Eglises sur les atrocités de la guerre placent la question religieuse sur la table du Führer, et Goebbels, partisan de la liquidation du christianisme au profit de la foi national-socialiste, se pâme devant la modestie de Hitler, qui déclare être un chef exclusivement politique et ne pas vouloir fonder une nouvelle religion ni devenir un «Bouddha» (p.74)… Il est vrai qu’il ajoute vouloir dissoudre le christianisme en faisant passer le nazisme pour un christianisme simplement «plus positif» ! On notera avec intérêt le jugement que Hitler et Goebbels portent sur Pie XII, très critiqué depuis quarante ans pour sa faiblesse supposée envers le nazisme : «Le pape a parlé à Noël. Discours plein d’attaques très sévères et dissimulées contre nous, contre le Reich et contre le national-socialisme. Toutes les forces de l’internationalisme sont contre nous» (27.12.39). Il faut dire que le pape avait condamné «une série d’actes inconciliables avec aussi bien les prescriptions du droit international qu’avec les principes du droit naturel et même les sentiments les plus élémentaires d’humanité» (p.73).

Ainsi les moindres propos du Führer sont recueillis avec piété. Goebbels jubile quand Hitler lui dit vouloir «assommer les Français jusqu’à ce qu’ils quémandent la paix. Ils ont déclaré la guerre, maintenant ils doivent pleurnicher pour obtenir la paix» (15 juin 1940, p.153) et explique, par un singulier discours performatif que «l’avenir de la France lui paraît très sombre. Elle subira un grand découpage» (p.151). C’est que Goebbels est fasciné par l’exercice de la puissance, l’ordre glacé de la Realpolitik : malheur aux vaincus ! On le sent enthousiasmé par l’usage combiné de la force foudroyante et de l’intelligence prédatrice. Force et ruse, les qualités du Prince de Machiavel, sont réunies en Hitler, qui communie avec l’ordre cruel de la nature et de l’Histoire. Aussi cette dureté est-elle en même temps justice immanente : la victoire des forts.

Il y a là un document passionnant pour la compréhension psychologique de la métaphysique du nazisme. Goebbels est aussi obsédé par l’ennemi intérieur, plus ou moins réel, ces faiblesses qui peuvent limiter l’action du Führer : le christianisme, on l’a vu, mais aussi la francophilie et l’anglophilie (tendance raciste de Hitler pour ce peuple aristocratique aryen qui devrait entrer dans une communauté nordique…). Heureusement, la Bataille d’Angleterre prouve à Hitler qu’il faut dépasser ce «sentimentalisme» : le sympathique Lloyd George (qui avait vu en Hitler un «Washington allemand» en 1935 et qui encore fin 1939 tente de jouer les médiateurs) est hélas trop vieux pour remplacer Churchill, qui place la Grande-Bretagne dans le camp de la «ploutocratie».

Tout ce qui fait obstacle aux plans nazis est «sentimentalisme» (pp.171-172) ridicule devant la raison glacée du génie politique. «Il ne faut pas se laisser guider par la haine mais uniquement par la raison. La France non plus ne doit pas ressusciter» (07.07.40, p.171). Nécessité fait loi : foin des normes et valeurs dépassées, illusions de curés et… des juristes. Ces lâches ne veulent pas se frotter au réel et assumer les décisions cruelles qui incombent aux politiques : «C’est avant le crime et pas après qu’il faut empêcher de nuire les criminels récidivistes. Nos juristes ne comprendront jamais cela. (…) La justice est incapable de venir à bout de ces questions. Elle est stérile, sans point de vue et irresponsable» (20.07.40, pp.178, 182). Ces fonctionnaires bornés n’ont d’utilité que s’ils appliquent les ordres du Führer, en agents aveuglément fidèles de sa politique. Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est à propos du film à la gloire du président sud-africain Krüger et la guerre des Boers que Goebbels défend la nécessité des camps de concentration, institution inventée par les Britanniques lors de ce conflit, qui avait dressé l’opinion allemande contre la Grande-Bretagne. Une façon de justifier le recours à ces méthodes dans le cadre de la guerre contre la perfide Albion, donneuse de leçons.

Présent sur tous les fronts, le ministre de la Propagande déploie des moyens considérables et un savoir-faire incontestable au service de l'expansion allemande. Les tracts, les journaux, la radio, le cinéma, les spectacles doivent non seulement soutenir les armées du Reich, mais imposer à tous les esprits l'idée de l'hégémonie allemande dans l'«Europe nouvelle». Le Journal de Goebbels déploie avec une sincérité effrayante la logique folle qui anime la propagande de ce Mephistophélès. Rien d’explicite cependant dans ce volume sur la Solution finale («Nacht und Nebel» !) ni sur la Conférence de Wannsee en janvier 1942, qui fut sans doute un non-événement pour Goebbels (p.482), mais «le combat difficile du mouvement» contre les Juifs est présent dans ce volume, de la politique culturelle antisémite (l’exclusion des comédiens demi-juifs, le soutien aux films comme Le Juif Süss) à des considérations sur l’importance d’une liquidation de ces «champignons sur la société" (20.07.40, p.178). Goebbels mentionne un moment la déportation à Madagascar pour y créer un Etat juif (17.08.40, p.185), puis les massacres à l’est restent suggérés par les expressions sur la «liquidation» et «l’extermination». Les Polonais et en général les Slaves sont aussi objets de haine et catalogués en race inférieure à asservir ou déporter.

Hitler avait écarté la guerre sur deux fronts avec l’assentiment de Goebbels (p.73), mais la sagesse admirable de 1940 ne vaut plus devant l’échec de la Bataille d’Angleterre. C’est d’abord l’enthousiasme devant le génie de l’opération Barbarossa. Mais la longue bataille de Stalingrad marque un tournant dans la guerre et Goebbels passe de l’arrogance à l’inquiétude, devant ce coup d’arrêt à la conquête de l’URSS qu’il espère provisoire : le Führer a promis la victoire ! (31.12.42). Pour Goebbels, qui n’est jamais si fanatique et exalté que acculé le dos au mur, cette guerre est celle pour la survie de l’Allemagne aryenne et l’avenir du national-socialisme. Ce sera bientôt «la guerre totale».

Le volume se termine sur une compensation : des succès policiers dans la lutte contre le pacifisme, l’espionnage et la résistance allemande, ces trahisons inconcevables : «par haine du national-socialisme», s’indigne Goebbels ! (pp.703-704). Et puis le ministre sympathise avec le deuil d’un ministre camarade de combat… Comme le dit Goebbels en juillet 1940 : «Quel monde ! Quel monde insensé !», mais aussi «Comme la paix peut être belle !» (pp.171, 173).


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 22/09/2009 )
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