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Schmitt-Jünger, un entretien infini…
Ernst Jünger & Carl Schmitt   Correspondance 1930-1983
Coédition Pierre-Guillaume de Roux/Krisis 2020 /  39 € - 255.45 ffr. / 663 pages
ISBN : 978-2-36371-332-2
FORMAT : 15,5 cm × 24,0 cm

Julien Hervier (Préfacier)
François Poncet (Traducteur)
Helmuth Kiesel (Postfacier)

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Le volume de la correspondance entre Ernst Jünger et Carl Schmitt va immanquablement occuper une place d’importance parmi les dialogues intellectuels du XXe siècle. Cette traduction française de l’édition scientifique établie par Helmuth Kiesel réunit les lettres que s’adressèrent, de 1930 à 1983, ces deux figures aux caractères, aux sensibilités et aux optiques très dissemblables. Dans une préface tirée au cordeau et rédigée spécialement pour l’occasion, Julien Hervier évoque les soubassements d’une relation au départ cordiale puis amicale, que l’Histoire majuscule se plaira à compromettre et à distendre.

Mais que pouvaient bien avoir à se dire le plus éminent penseur du droit de l’entre-deux-guerres et l’écrivain soldat auteur de Heliopolis ? Hervier l’explique : une affinité spirituelle se crée d’emblée entre ces deux insatiables curieux, qui rejettent d’une même voix l’emprise de l’État technocratique sur l’individu contemporain. Le totalitarisme démocratique, paré de vertus humanistes, les rebute également ; enfin, le refus de concevoir l’ennemi comme un être exclu de l’humanité fut théorisé par Schmitt et prôné sans faille sur le terrain par Jünger, d’une guerre l’autre.

La divergence naît de leur positionnement respectif envers le Reich hitlérien, dont Schmitt veut à tout prix se gagner la reconnaissance et les honneurs, et aux appels duquel Jünger se refusera toujours de donner suite. Pour ce dernier, qui comptait parmi ses amis victimes du régime l’anarchiste Erich Mühsam ou le bolcheviste Ernst Niekisch, il était inconcevable de cautionner des répressions telles que la Nuit des Longs couteaux ; Carl Schmitt, lui, la justifiera complaisamment. En somme, alors que Jünger maintient une éthique de rébellion intérieure, son aîné de sept ans se comporte en bon élève, répondant aux exigences politique du moment. Un conformisme qui pèsera sur tout le reste de son existence.

Alors que c’est Carl Schmitt qui écrit pour la première fois à Jünger, le 14 juillet 1930, afin d’initier leur rencontre, c’est de lui aussi que viendra le mouvement de rupture durant la période de la dénazification. Schmitt nourrit en effet des sentiments de frustration, de jalousie, envers celui que, par une étrange distorsion de jugement, il estime beaucoup plus compromis que lui. Il faut dire que Schmitt sera pathologiquement atteint d’une paranoïa dérivant en délire de persécution, ce qui affectera sa raison et explique aussi le silence complet dans lequel il se retranche dès 1983, soit deux ans avant de mourir.

Sous l’écume amère des ressentiments et des émotions, demeure la limpidité des échanges, des appréciations sur les recherches réciproques, des avis sur les lectures parallèles. Des deux interlocuteurs, Schmitt apparaît comme le plus érudit. Il fait ainsi découvrir à Jünger La Condition humaine, roman d’après lui signé d’un «authentique moraliste de la bonne espèce française». Il lui envoie une citation de Tocqueville, lui fait l’éloge de la dystopie Erewhon de Samuel Butler.

Jünger se veut davantage flâneur, se fiant à sa bonne étoile même dans les circonstances les plus pénibles, comme quand, le 23 décembre 1942, il dépeint à la façon d’un Jérôme Bosch le chaudron infernal et glacé de l’Est. Le cœur parle davantage aussi chez lui. Dans une missive envoyée le 14 mai 1949, Jünger exprime le sentiment diffus d’un changement de relations entre les deux hommes et révèle son hypersensibilité arachnéenne en se décrivant «pris dans un réseau de fils qui, touché de çà et de là, me transmet des vibrations que la distance renforce plutôt qu’elle ne les affaiblit». Schmitt, plus reptilien, tente de colmater ses failles intimes par des arguments rationnels qui tiennent à sa situation d’out-law. Les choses en restent là, et l’entretien peut reprendre, tout alimenté de références et d’émotion. Une des pages les plus surprenantes est peut-être, fin 1972, cet envoi par Jünger de la copie d’une des toutes dernières lettres de Montherlant qui reproduisait l’une des citations de l’auteur allemand sur le suicide. Schmitt y répond en lui disant qu’un sien neveu lui a relaté la dispersion des cendres au bord du Tibre… Une famille de grands solitaires se dessine, qu’unit une invisible communication.

Le 17 juillet 1983, Jünger envoie une dernière lettre que Schmitt laissera sans réponses. Elle se concluait par cette formule étrange et belle : «Continuez, je vous prie, de marcher devant moi». Peu importe, maintenant que nous disposons en français de ce monument, de savoir qui précède l’autre. «Entrez ici, Carl Schmitt et Ernst Jünger…»


Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 24/02/2021 )
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