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Kraus (1874-1936). L’honneur du journalisme, la charge de l’esprit
Karl Kraus   Troisième nuit de Walpurgis
Agone - Banc d'essais 2005 /  28 € - 183.4 ffr. / 562 pages
ISBN : 2-7489-0013-8
FORMAT : 12x21 cm

Préface de Jacques Bouveresse.

Voir aussi : Karl Kraus, Les Derniers jours de l'humanité, Agone (Marginales), janvier 2005, 787p., 30 €, 12x21 cm, ISBN : 2-910846-88-1.

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.

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C’est il y a une quinzaine d’années que j’entendis pour la première fois le nom de Karl Kraus, dans un amphithéâtre de l’Université Goethe de Francfort-sur-le Main où m’amenait un programme du Goethe Institut. Le conférencier, fustigeant en allemand le nihilisme des post-modernes devant un public d’étudiants français qui peinaient à le suivre, opposait à ces sophistes la clarté tranchante et la rationalité loyale du grand Kraus, quand soudain cette vibrante défense de la civilisation fut couverte de la puissance assourdissante de réacteurs (Francfort avait un aéroport en ville), ce qui redonna dans mon esprit quelque crédit aux critiques de la modernité.

Kraus serait resté pour moi une marotte, un peu dérisoire, d’universitaire, à peine digne d’être lue, un publiciste d’aucune actualité, si je n’avais été vivement détrompé sur son compte par mes mentors. Par hasard, à peu près en même temps, l’un Américain, enfant du Vieux Sud, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale devenu le meilleur poète «formaliste» de sa génération et un remarquable professeur de littérature anglo-saxonne en Californie, et l’autre Parisien, enfant «juif» d’Europe centrale caché dans les Cévennes, anthropologue, grand lecteur et bon écrivain, alors que je les amusais de mon stage francfortois, réagirent avec la même enthousiasme au nom de Kraus et me pressèrent de lire le génial styliste, le merveilleux satiriste, le trop oublié Karl Kraus. C’était de fortes cautions pour moi et aujourd’hui encore chaque lecture des œuvres de Kraus me prouve la valeur de leur jugement et parfois s’ombre de leur présence, tant la découverte de la littérature s’attache à des actes de transmission de personnes aimées ou admirées.

Il était bien difficile de lire Kraus en français à l’époque. Triste consolation: l’ingratitude du «monde littéraire» germanophone d’après-guerre est plus scandaleuse encore. L’observateur iconoclaste de la Vienne impériale et républicaine, l’implacable chroniqueur de la bêtise, le plus brillant auteur d’aphorismes depuis Nietzsche, sort depuis vingt années d’un étrange délaissement de soixante ans: Gérard Lebovici (pour Pro domo et mundo et La Nuit venue en 1985 et 1986), et maintenant la très courageuse et efficace maison Agone (Les Derniers jours de l’humanité et Troisième nuit de Walpurgis) nous offrent de bonnes traductions annotées et commentées.

Troisième nuit de Walpurgis est amplement préfacée par M. Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, philosophe de la logique et excellent connaisseur de la tradition intellectuelle autrichienne (Wittgenstein, Cercle de Vienne), qui replace le texte de Kraus dans son contexte historique et biographique dans un long essai liminaire. L’appareil critique est excellent, le lecteur trouvera notes en bas de pages, notes en fin de livre, un glossaire des termes et un index des personnages, outre une biographie et une bibliographie de Kraus. Il faut la passion et la fidélité de tels admirateurs pour nous offrir un si beau travail.

L’œuvre de Kraus, œuvre d’une vie, c’est avant tout Die Fackel (Le Flambeau), un journal satirique éblouissant (inspiré par La Lanterne de Rochefort), qui soumet au regard acéré de son unique auteur la fin du 19ème et le premier tiers du 20ème siècle. Le flambeau de Kraus n’était pas fait pour être mis sous le boisseau et il en dérangea plus d’un en mettant en pleine lumière lâchetés et bêtises du monde intellectuel et politique. Sa parfaite indépendance économique lui permettait de publier ce qu’il voulait et c’est là que parut Troisième nuit de Walpurgis. Die Fackel parut de manière irrégulière dans le temps et en volumes : Kraus ne comprenait pas qu’on pût prétendre avoir quelque chose à dire à périodicité réglée dans le même format. Il ne fidélisait ses lecteurs que par l’intelligence et le style. Leur nombre oscillait : périodiquement, quand il se sentait récupéré, ses mises au point dissipaient sans diplomatie le malentendu et lui aliénaient tel segment de marché déçu de tant d’indépendance. Kraus envoyait au diable ceux qui attendaient d’un journaliste de sa classe qu’il servît de caution à leurs passions.

Etrange «journaliste», honni de la profession, qui écrit «ne pas avoir de pensées et pouvoir l’exprimer, voilà qui fait le journaliste» et «Qu’est-ce qui a des sautes d’idées sans idées ? Est plus inconsistant (…) que la rumeur ? Le journal. L’entonnoir des bruits.» Et n’allons pas croire qu’il vise une époque du journalisme car l’idée d’une école professionnelle en ce domaine fait rire Kraus, le journal étant par nature le véhicule des passions et opinions commercialisables. Kraus ne s’intéressa jamais aux chiens écrasés ou aux grands de ce monde, si ce n’est pour traquer ce qui intéressait là-dedans notre merveilleuse époque «démocratique» (qui a «le droit d’être esclave de tout le monde») et forcément «moderne». Quant aux «idées» à la mode … Même les prétentions de la psychanalyse finissent par susciter son ironie mordante et le cercle de Freud analyse la Fackel. Le scepticisme voyant de Kraus sur le progrès réel (intellectuel et moral) accompli par l’humanité occidentale sous la révolution démocratique et industrielle lui valut la réputation de réactionnaire et, comme il était d’origine juive, et peu solidaire de gens avec qui il ne partageait ni religion ni sens de la culture et encore moins une prétendue «race», fut présenté par Theodor Lessing (théoricien de la haine de soi) comme le type du juif honteux antisémite. Kraus en fait se sentait si peu «juif» (il ne comprenait pas ce mot, hors d’un sens confessionnel qui ne le concernait pas) qu’il méprisa et sous-estima, comme beaucoup, la menace antisémite avant 1933. Sans avoir honte d’une forme «juive» de tradition intellectuelle et morale de critique, à laquelle il appartient à coup sûr, il considérait l’assimilation tranquille comme la meilleure façon de supprimer l’antisémitisme. Cette position lui attira des reproches largement infondés après sa mort, comme celui de n’avoir rien fait contre le nazisme.

Troisième nuit de Walpurgis apporte la preuve du contraire. Cette œuvre publiée seulement en 1952 en Allemagne (elle parut en Autriche avant l’Anschluss, que Kraus combattit de toutes ses forces dès 1918) témoigne de sa lucidité et de son engagement courageux dès l’automne 1933. La première phrase de cette œuvre «Sur Hitler, les mots me manquent» a été l’objet de nombreuses gloses ineptes et malhonnêtes sur l’incapacité de Kraus à concevoir le péril nazi alors que la lecture des pages suivantes ne laisse aucun doute sur le sens de cette déclaration : Kraus a eu besoin de six mois seulement pour se convaincre du sérieux grotesque et meurtrier du national-socialisme au pouvoir et donner du régime et de son idéologie l’analyse la plus visionnaire d’avant-guerre. Conscient des lourdes responsabilités de la république de Weimar et de la démocratie parlementaire et journalistique dans l’effondrement de l’Allemagne et bientôt de l’Autriche, il n’en pleurait guère la fin mais avait comme tout homme raisonnable eu du mal à croire à l’application du programme de Hitler. Pour autant, la lecture des journaux du Reich lui crève les yeux et les plus lénifiants ne sont pas les moins inquiétants : ce qui se passe dans la dictature nazie est inouï, ignoble et une fois encore il se trouve des journalistes (parfois démocrates la veille) pour tout justifier et dédramatiser. Quant au monde, Autriche en tête, il ne veut rien voir et accepte les «explications» grossièrement mensongères du nazisme. Pourtant tout se comprend à la lecture des journaux : ne sait-on lire ? Kraus retrouve les vieux ennemis de 1914-1918 qu’il avait fustigés dans sa pièce Les Derniers jours de l’humanité (1918) : militarisme, nationalisme, propagande.

Mais surtout la bêtise et la mauvaise foi : et Kraus excelle à mettre un «auteur», citations à l’appui, le nez sur ses contradictions. Cet exercice de style garde toute sa fraîcheur et Kraus nous donne, au-delà de l’écume des noms oubliés, une leçon d’hygiène intellectuelle et de déconstruction des discours médiatiques. Finalement il attaque des «types». Il doit aussi combattre des intellectuels de renom comme le célèbre poète Gottfried Benn, qui, face à Thomas Mann et aux émigrés de 1933, prend la défense de la «révolution nationale» et assume la part de violence de l’Histoire. Il faudrait, selon lui, vivre en Allemagne pour savoir ce qui s’y passe et avoir le droit de le juger, dans une communion existentielle. A ce vitalisme empiriste, la réponse est cinglante: ceux qui auraient dû fuir mais sont restés pour vivre cette révolution avant de la juger ne sont plus libres de nous en parler car ils ont été «sortis de leur lit la nuit par la Nature obéissant à son impulsion vitale». La liste est longue des «intellectuels» qui discréditant leur état ont trahi l’esprit et le sens de la culture pour s’intoxiquer ou intoxiquer les Allemands d’un romantisme de bas étage, mêlant verbiage prétentieux, lassitude devant les exigences de la pensée et fascination pour l’esthétique archaïsante et la brutalité cynique du pouvoir. Kraus qui n’est pas particulièrement passionné de philosophie, mais a toujours détesté le monisme lyrique qui dissout les responsabilités humaines comme la pensée articulée, dénonce en passant le ralliement d’un célèbre professeur à la prose obcure : Heidegger, dont il a lu le Discours du Rectorat sur l’unité mystique du peuple et de l’Université sous le Führer qui est devenu la voix de l’Allemagne régénérée et rendue à son destin. A cette Allemagne «d’avant l’imprimerie», des échafauds, des pogroms, des camps et de la torture, Kraus oppose la sienne, sa seule patrie, comme celle de Thomas Mann, celle de la langue et de l’esprit de Goethe et Schiller.

Troisième nuit de Walpurgis est justement une allusion aux deux versions de la «Nuit de Walpurgis» (sorte de sabbat des sorcières) du Faust de Goethe. Dans ce célèbre drame du pacte avec le diable d’un savant irresponsable assoiffé de pouvoir, Kraus voit l’image de la collusion d’intellectuels aigris et ambitieux avec l’Etat barbare qui leur assure ses faveurs en retour. Cette nouvelle «Nuit de Walpurgis» est un triste hommage au génie visionnaire de Goethe, que les Allemands revendiquent sans le lire et croient honorer en le réduisant à une image d’Epinal. L’actualité inattendue de Goethe est celle du sens vivant de ce à quoi la littérature, si on la lit, a donné forme dans le dépôt de la culture. Kraus toute sa vie s’est battu pour la langue, le respect du sens des mots et du message des œuvres. Il refuse la récupération nazie de Nietzsche et même de Wagner (dont les livrets lui semblent ineptes et à qui il préfère le réalisme joyeux et la fantaisie d’Offenbach) en rappelant leurs propos sévères sur les Allemands, le nationalisme et dans le cas de Nietzsche son philosémitisme ! Mais surtout, Kraus ne pardonne pas aux nazis de ne pas l’avoir mis en tête de leurs bêtes noires, de projeter de le brûler avec des littérateurs ratés et, révélant leur propre nullité intellectuelle, d’être les ultimes dupes de célébrités imméritées. N’est-il pas lui le critique constant du crétinisme nationaliste «où toute pensée s’enlise» le comble de «l’esprit juif» ? Par cet humour noir, Kraus, s’il voit l’urgence du combat anti-nazi, montre qu’il ne donne pas quitus à certains exilés de 1933 de leur contribution à l’abaissement de la vie intellectuelle et morale de la république.

C’était un tragique exercice que celui de montrer la supériorité posthume de Goethe et l’actualité insoupçonnée d’une pièce classique pour déchiffrer le sens de tels événements. Que la littérature (qu’elle parle du soi ou du monde) méritât une véritable attention et son étude plus de sérieux que l’homme pressé de notre temps ne daigne lui en accorder, qu’elle n’ait rien d’une distraction à côté des choses importantes, que toute méprise à ce sujet pût se payer au prix le plus fort pour l’humanité, que «du sommeil de la raison naissent des monstres», c’est ce que Kraus, au-delà de la tombe, nous dit encore, avec l’énergie qu’il mettait dans ses lectures publiques.

Dans In Defense of Poetry, méditant cette folle naïveté qui ne voit dans les humanités qu’une culture vieillie pour examens inutiles, le poète Edgar Bowers dit excellemment en héritier conscient de Kraus : ils n’ont jamais pris au sérieux ce qui méritait de l’être, mais vont se faire des impressions au cinéma et croient en être quitte avec le réel.


Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 23/03/2005 )
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