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Dossier CLAUSEWITZ (1780-1831)
Sur Clausewitz
De la guerre
Achever Clausewitz
Entretien avec Hervé Coutau-Bégarie
Théorie du Combat
A l'écoute de Clausewitz
Clausewitz, chronologie et bibliographie

Du duel à l'apocalypse
René Girard   Achever Clausewitz - Entretiens avec Benoît Chantre
Flammarion - Champs 2010 /  10 € - 65.5 ffr. / 411 pages
ISBN : 978-2-08-122639-5
FORMAT : 11cmx18cm

Édition revue et augmentée. Première publication en Octobre 2007 (Carnets Nord)

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.

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Une photo montrant les ruines du World Trade Center en septembre 2001 orne la couverture de l'essai de René Girard (aujourd'hui en poche chez Champs Flammarion). Comment sommes-nous rentrés dans une ère qui voit la fin de la guerre régie par le droit et l'avènement de nouveaux modes de combat : le terrorisme mondial avec le 11 septembre 2001 comme signe de départ.

La violence a toujours été au centre des ouvrages fort controversés de l'anthropologue. Auteur de livres tels que Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La Violence et le sacré (1972) ou plus récemment Les Origines de la culture (2004), René Girard est un penseur qui arrive à réunir des détracteurs et des défenseurs aussi bien du côté des croyants que des non croyants (athées, agnostiques...). On lui en veut certainement d'avoir élaboré une vision pertinente du désir humain tout en replaçant celle-ci dans la perspective du christianisme. Pour lui, le christianisme est anti-sacrificiel, à l’opposé des mythes car il révèle le mécanisme du désir mimétique et du bouc émissaire.

Cet essai récent de René Girard, composé d'entretiens avec Benoît Chantre, déplace la question sur le champ historique et la stratégie militaire en prenant comme point d'appui le célèbre traité de Carl von Clausewitz (1780-1831) De la Guerre, dont seul le premier chapitre du Livre I était considéré par son auteur comme abouti. Du coup, on ne cite que ce premier chapitre portant sur «La nature de la guerre».

Clausewitz était un officier prussien, fils de militaire. Admis à l'académie militaire de Berlin en octobre 1801, il a participé à la campagne de Russie. Il devint officier de liaison russe auprès de l'état-major de Blücher puis chef d'état-major de la légion germano-russe. Il participa à la campagne de Waterloo en tant que chef d'état-major du 3e corps d'armée prussien du général Thielmann. En 1818, il fut promu major-général et nommé directeur de l'administration de l'académie militaire de Berlin, poste qu'il occupa jusqu'en 1830. Il écrivit le fameux traité qui resterait inachevé : son épouse le publiera de façon posthume. Il mourut le 16 novembre 1831 à Breslau des suites du choléra contracté sur le champ de bataille.

René Girard, avec l'ampleur de vue qui est la sienne, met Carl von Clausewitz en perspective. Ce dernier envisage non seulement la guerre comme un duel avec ses aspects pratiques (calcul de probabilités, courage du commandant, etc.) mais il entrevoit un phénomène décisif, la guerre totale dont il devine les prémisses dans l'armée révolutionnaire française et la concentration des forces napoléoniennes. Il voit que le duel entraîne comme il le dit une "montée aux extrêmes" avec "action réciproque" (termes qui ne pouvaient que susciter l'intérêt de l'anthropologue) jusqu'à viser comme seul but l'anéantissement total de l'adversaire. Carl von Clausewitz identifie ainsi ce qu'il y a de nouveau dans la guerre moderne, la guerre absolue, allant de pair avec un nouveau type de conflictualité, un développement technologique et une accélération de l'Histoire. Sauf que Clausewitz n’en tire pas les conséquences ultimes. D'où le titre de l'ouvrage de René Girard : Achever Clausewitz.

Pour René Girard, il faut donc aller jusqu’au bout du mouvement historique et le relier aux textes apocalyptiques. «Achever l'interprétation du De la guerre, c'est dire que son sens est religieux, et que seule une interprétation religieuse atteindra, espérons-le, l'essentiel. Clausewitz pense les relations mimétiques entre les hommes, alors même que, s'il avait une philosophie, ce serait la raison des Lumières qu'il utiliserait. Il donne tous les moyens de montrer que le monde va de plus en plus vite vers les extrêmes, et néanmoins son imagination vient à chaque fois contrecarrer et limiter ses intuitions. Clausewitz et ses commentateurs ont été freinés par leur rationalisme ; preuve, s'il en était besoin, que c'est à un autre type de rationalité qu'il faut en appeler pour comprendre la réalité de ce qu'il a entrevu. Nous sommes la première société qui sache qu'elle peut se détruire de façon absolue. Il nous manque néanmoins la croyance qui pourrait étayer ce savoir."

Telle a été la «montée aux extrêmes» qui a détruit le cœur de l'Europe. La guerre idéologique nous a fait passer de la guerre entre Etats à la violence extrême : violence imprévisible, indifférenciée. C'est cette imprévisibilité de la violence qui est nouvelle : la rationalité politique a échoué. La rivalité gémellaire a dégénéré en génocide. Clausewitz pressent cette perte de la raison dans l'Histoire. La politique, la science ou la religion sont venues colorer d'idéologie un duel qui tend à devenir planétaire. Elles ont fourni à ce principe de réciprocité des thèmes et des justifications. L'indifférenciation est renforcée par tous les moyens techniques et militaires dont l'Occident dispose et cette tendance témoigne d'un dépassement du politique par le technologique. On ne peut plus penser l’hostilité qui mène le monde et qui va devenir destructrice de l’humanité. «Nous ne sommes pas dans la «guerre de tous contre tous» mais dans l'époque du tout ou rien», dit encore René Girard. Les guerres idéologiques ont moins de force aujourd'hui, car on ne cherche plus vraiment à justifier la violence : elles n'auront été qu'une étape dans l'apparition d'un principe planétaire de réciprocité. C'est cette totale imprévisibilité de la violence que l’anthropologue appelle la fin de la guerre, autrement dit, l'apocalypse.

Dans notre monde, René Girard indique à quel point cette violence est concrète : «La prochaine étape consistera à s'équiper de bombes sales à base de déchets nucléaires. Il paraît même que les techniciens américains travaillent pour les terroristes sans le savoir, fabriquant en ce moment des bombes atomiques de poche. Nous sommes donc bien entrés dans une ère d'hostilité générale et imprévisible, où les adversaires se méprisent et visent mutuellement à s'anéantir : Bush et Ben Laden, Palestiniens et Israéliens, Russes et Tchétchènes, Indiens et Pakistanais, même combat. Le fait qu'on parle d'«États voyous» prouve à quel point nous sommes sortis de la codification des guerres interétatiques : sous couvert de maintenir la sécurité internationale, l'administration Bush a fait ce qu'elle a voulu en Afghanistan, comme les Russes en Tchétchénie. En retour, les attentats islamistes frappent n'importe où."

Toujours aussi alerte, fourmillant d’anecdotes, d’une culture phénoménale et avec une connaissance sidérante des textes, ce livre détonnant aborde d'autres thèmes comme Hegel et Napoléon, Hölderlin, la haine et la fascination de Clausewitz pour Napoléon, Germaine de Staël et Napoléon... Et comme souvent, des moments d’accélération fulgurants comme par exemple celui où l'auteur trace le portrait de l’intellectuel égotiste français à partir du personnage d’Alceste de Molière dans Le Misanthrope… jusqu’à la «déconstruction» en passant par les avant-gardes artistiques.

René Girard ne prend pas de gants, toujours aussi offensif devant ceux qui aimeraient se rassurer face au devenir du monde : "Reconnaître cette vérité, c'est achever ce que Clausewitz n'a pas pu, ou n'a pas voulu achever : c'est dire que la montée aux extrême est le visage que prend maintenant la vérité pour se montrer aux hommes. Et comme chacun de nous est responsable de cette escalade, il est naturel que nous ne voulions pas reconnaître cette réalité. La vérité de la violence a été dite une fois pour toutes. Le Christ a révélé la vérité que les prophètes annonçaient, celle de la fondation violente de toutes les cultures. Ce refus d'entendre une vérité essentielle nous expose aux retours d'un dieu archaïque qui n'aura plus le visage de Dionysos, comme Nietzsche l'espérait encore. Car il s'agira d'une destruction totale. Le chaos dionysiaque était un chaos fondateur. Celui qui nous menace est radical. Il faut un certain courage pour le dire, comme il en faut aussi pour ne pas céder à la fascination de la violence."


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 15/03/2011 )
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