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Beaucoup trop brève (trop grand public ?)...
Fabrice d' Almeida   Brève histoire du XXIe siècle
Perrin 2007 /  13,70 € - 89.74 ffr. / 174 pages
ISBN : 978-2-262-02707-0
FORMAT : 13,5cm x 20,0cm

L'auteur du compte rendu : Historien des relations internationales à Sciences Po Paris, Pierre Grosser est directeur des études de l’institut diplomatique du ministère des affaires étrangères.

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Un historien se mêlant aux débats sur le futur, voilà qui pouvait attirer, surtout lorsqu’il dirige l’Institut du Temps présent ! Le résultat laisse pourtant le lecteur interloqué, à la fois à cause de l’utilisation faite de l’histoire, et à cause des perspectives proposées.

Passons d’abord sur les nombreuses erreurs… sur l ‘histoire. N’y a-t-il vraiment eu que 40 millions de morts lors de la Seconde Guerre mondiale ? Les morts d’Asie n’ont-ils pas été oubliés ? Le XVIIIe siècle ne pouvait pas commencer avec les campagnes militaires de Louis XV (p.60). L’attentat contre les Marines américains à Beyrouth ne date pas de 1982 mais de 1983 (p.66). L’auteur reprend la phonétique de la CEDEAO en l’appelant CDAO (p.80). Etc.

Plus gênantes sont des remarques lapidaires sur l’historiographie. Si le XXe siècle a été celui des génocides, pourquoi commencer en 1915 et non par les Hereros ? Et que dire des «indigènes» d’Amérique ou d’Australie au XIXe siècle, ou de l’extermination en Zungharie menée par les Qing au milieu du XVIIIe siècle, qu’analyse Peter Perdue ? Soit, l’intérêt renouvelé pour la Première Guerre mondiale comme matrice des violences du XXe siècle était à rappeler, mais il y a la même réflexion pour la Seconde Guerre mondiale en Asie orientale, avec l’hypothèse d’un continuum années 1930-années 1950. Et cette focalisation occulte toute la réflexion récente menée, en particulier mais pas exclusivement, par les internationalistes et les historiens du droit international, sur le développement des différentes formes d’internationalisme à la fin du XIXe siècle, sur les réflexions européistes et juridiques des années 1920, etc. L’ambiance intellectuelle est désormais plus à considérer que le monde (au moins le monde dit «développé» ou «civilisé») était sur la bonne voie à la fin du XIXe siècle, et à considérer 1914-45 ou 1914-89 comme de tragiques parenthèses, dans la constitution d’une société internationale, d’une conscience cosmopolite, dans la pacification des relations inter-européennes, dans le progrès de la démocratisation, dans l’effloraison des interdépendances etc…

Après tous les travaux effectués sur le sujet pour le XIXe siècle jusqu’en 1914 (ou 1929), voire pour les périodes précédentes, lire que «la globalisation a bien débuté à la fin du XXe siècle» est un vrai électrochoc ! Les remarques méprisantes à propos des travaux récents sur l’américanisation (p.74) semblent ignorer que ceux-ci ont depuis longtemps dépassé le discours sur la colonisation culturelle, de Mary Nolan à Victoria de Grazia, de Dominique Barjot à Volker Berghahn, d’Alan Ball à Ute Poiger – pour ne citer que quelques historiens. S’il y a certes des interrogations sur l’histoire universelle, Anglo-Saxons et Allemands travaillent sur l’histoire globale et l’histoire transnationale, sans guère passionner en France ! Soit, l’Etat a essayé de compter et de classer les populations en fonction de catégories socio-professionnelles, mais surtout en fonction de critères «ethniques», «nationaux», voire «raciaux», ce qui explique les questions de «minorité» dont parle l’auteur. On s’attendait à des remarques sur la globalisation du référent ethnique et du vocabulaire revendicatif qui lui est associé, sur le «framing» de la plupart des questions en termes ethnicisés par les ONG, les OIG et les médias (car les ONG et la presse ne sont pas seulement «pris à témoin», ce ont aussi des acteurs, p.131). Se sont multipliés les travaux sur ces classifications, en particulier dans les Empires, et pour la gestion des flux d’immigration, à partir de la fin du XIXe siècle, et sur leurs conséquences souvent tragiques, du Rwanda à l’Asie du Sud-Est.

Tout cela est déjà grave pour un historien. Mais que dire de généralisations effectuées à partir d’exemples tirés des lieux de résidence de l’auteur, France, Italie et Allemagne ? Un index géographique aurait permis de dresser une carte des lieux cités, et de mettre en relief l’ignorance de l’histoire et des évolutions actuelles du monde. Mais à chaque fois que l’auteur s’aventure sur ces terres inconnues de lui, c’est pour enfiler les perles. Pourquoi le Koweit est-il un «Etat croupion» (p.28) ? Qu’on nous explique en quoi l’Intifada «territorialise la stratégie de création d’un Etat palestinien à partir des villes soulevées» (p.29) ; est-ce à dire que ce fut une stratégie coordonnée pour définir un territoire étatique? La première guerre du Golfe n’a guère été menée au nom des droits de l’homme et de la démocratie (la nature du régime irakien fut redécouverte pour expliquer sa politique extérieure), sinon les troupes coalisées ne se seraient pas arrêtées à la frontière de l’Irak. Dans la seconde, la justification par la traque d’al-Qaïda (p.61) a toujours été secondaire, les services de renseignement ne pouvant répondre à la demande des «faucons» de rendre Saddam Hussein responsable du 11 septembre ; d’où la centralité de la question des armes de destruction massive. Et que dire de la réflexion sur l’Afrique ? 1989 y marquerait «le recul du fanatisme», et quelques dirigeants percevraient alors la «nécessité de revenir à une politique libérale». L’autoritarisme serait dû avant tout à la guerre froide et à la volonté d’influence de Khadafi. La «discrimination» resterait la règle (laquelle ? De qui ? Ce vocabulaire est-il approprié ?) Y a-t-il réellement mouvement d’«islamisation des sociétés en Afrique de l’Ouest» ? Quant à l’Inde, est-elle vraiment «un Etat jeune miné par la concurrence entre minorités» (p.39) ? Voilà un bon exemple de l’imposition d’une grille d’analyse «globalisée» ! On a le droit à une phrase sur l’immuabilité du système des castes (p.49), alors même que les historiens ont montré comment le colonisateur l’avait réifié et les politistes (Christophe Jaffrelot en France notamment) analysent l’évolution rapide du système !

Ignorance du monde, mais aussi ignorance des travaux sur les évolutions du monde contemporain. Le bric-à-brac de la bibliographie brille surtout par ses manques criants. Comment réfléchir sur ces sujets en ignorant tout ce qui s’écrit en relations internationales, en science politique et politique comparée, en sociologie, en droit, en géographie, en économie et politique internationale… ? On a droit à Fukuyama et Huntington, passages obligés ; mais l’auteur se contente de dire que les thèses de ce dernier ont été critiquées, sans que l'on voit en quoi elles sont révélatrices. Pourtant, les historiens travaillent sur les visions culturalistes et racialistes qui fleurissaient il y a un siècle. Les quelques remarques très françaises sur la justice ne touchent pas aux questions de la mondialisation du droit, de son hybridation, voire de sa fragmentation ; pourtant, que de travaux sur ce sujet, comme en France ceux de Mireille Delmas-Marty ! La juridiciarisation comme mode de régulation a quant à elle généré des travaux importants. Rien non plus sur le laboratoire que constitue l’Union européenne. Comment se contenter de quelques remarques à partir d’émissions télévisées ou de blagues circulant sur Internet (sans doute pour montrer l’ouverture d’esprit de l’auteur, intellectuel qui s’intéresse à la culture du «peuple», et qui peut écrire cette phrase qui restera dans les annales, «le comique mondial continue sa progression», p.140), alors que les media studies, les celebrity studies et les travaux de recherche sur la culture populaire se multiplient ? Ainsi, les quelques phrases sur les évènements «mondiaux», comme le deuil de Diana, auraient gagné à connaître les études montrant les différenciations fortes selon les lieux, le genre, les groupes sociaux, etc… De même la globalisation du sport méritait mieux que des évidences.

L’auteur est prompt à railler les études américaines sur le terrorisme après consultation de quelques sites internet. Mais personne ne prétend que c’est un phénomène récent, et les revues spécialisées font redécouvrir non seulement le terrorisme «anarchiste» ou «dans les Balkans», mais aussi le terrorisme anticolonial de l’Irlande au Bengale, et les débuts de la coopération antiterroriste internationale. Tous les travaux sur les Nations unies et les questions de sécurité reviennent sur le traitement de la question au début des années 1970. Les études sur le terrorisme et les débats liés à ce «défi» méritaient autre chose que ce jugement rapide. La critique des travaux les plus caricaturaux, largement effectuée par ailleurs (les critical terrorism studies) aurait pu s’appuyer sur une déconstruction sérieuse, résumable en quelques paragraphes. Caricaturer les positions anti- ou alter-mondialistes n’amène pas grand chose (l’évolution de l’analyse «de gauche» sur le capitalisme globalisé et les nouvelles formes d’impérialisme sont à la fois diverses et innovantes), d’autant que ceux qui expliquent que la globalisation est un mouvement de fond, «naturel», (avec souvent le même déterminisme technologique que notre auteur) sont souvent ses thuriféraires, que les politistes appellent «hyperglobalistes». C’est ce constat commun aux deux bords de l’échiquier idéologique qui est à analyser. Et s’interroger pourquoi le mouvement altermondialiste n’a pas vraiment survécu au 11 septembre. Les allusions aux problématiques du «post-humain» et des «animal rights» sont peu nourries, tandis que les réflexions fondamentales sur la «société du risque» et la «société de surveillance» sont tout bonnement ignorées.

Quant au fond, le livre débute par une dissertation d’étudiant de première année : «1989, un tournant dans l ‘histoire du monde ?», mâtinée d’un «l’an 2000, début du XXIe siècle ?». Oui, mais non : il y a des choses qui n’ont pas changé, ou qui avaient commencé avant. L’auteur évoque le tournant de 69. Oui, il faut insister sur le tournant de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Mais il y avait tant à dire ! Par exemple de la signification globale de 1968, du discours sur le transnational, le post-industriel, le post-moderne, les valeurs post-matérielles (peu sur le début des problématiques environnementales, avec la conférence de Stockholm en 1972). La grande peur de l’an 2000 et les réactions au 11 septembre auraient mérité mieux que des remarques impressionnistes, sans mise en perspective et comparaison historiques. Si pour tous les analystes, la vraie question est l’interprétation de la séquence 1989-2001, ce sujet ne suscite pas la curiosité de l’auteur. Ensuite, celui-ci met en avant certaines évolutions qui marqueraient, selon lui, le siècle nouveau. Ce qui frappe, c’est le caractère assez secondaire des thématiques abordées, leur étude journalistique (regard impressionniste de magazine avec parfois un vocable de sciences sociales pour faire théoricien, comme la «patrimonialisaton du monde» pour traiter de la mode de la récupération, de la réhabilitation ou des collections), et le fait qu’elles ne sont pas testées sur la planète, pour évaluer leur pertinence. Pourquoi ne pas, en effet, se concentrer sur le culturel, sur l’individualisation, mais pas sans lire ce qui s’écrit sur le sujet par les sociologues et les anthropologues, en particulier sur les dimensions multiples et complexes de la mondialisation culturelle et des articulations entre local et global, et pas en faisant l’impasse sur les autres dimensions de la vie humaine (évolution de la scène internationale, mutations politiques et économiques, etc.).

Bref, s’il est aisé de railler les «oracles de pacotille» comme Paco Rabanne (p.59), encore ne faudrait-il pas donner à tous les non-historiens qui travaillent sur le monde le prétexte à l’accusation de «penseur de pacotille» qui rejaillirait, à cause de la position institutionnelle de l’auteur, sur tous les historiens. Il s’agit d’un véritable enjeu : les historiens ont des choses à dire sur aujourd’hui et sur demain, et à intervenir contre les emballements du «présentisme» ou contre la réécriture ad hoc de l’histoire pour étayer toutes les théories. Mais la condition sine qua non est de savoir ce qui s’écrit en histoire, et de savoir ce qui s’écrit dans toutes les disciplines qui souvent ont une vision réifiée ou instrumentale de notre discipline. On ne peut prétendre se substituer à eux en les ignorant, mais on peut porter sur eux un regard informé et critique en mettant en relief leurs usages de l’histoire, et on peut poser une pierre spécifique, lorsqu’on connaît vraiment les fondations déjà effectuées. C’est une question de crédibilité de discipline, au-delà de la crédibilité d’un historien particulier.


Pierre Grosser
( Mis en ligne le 01/02/2008 )
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