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Ne dites pas à ma femme que je suis à la bibliothèque, elle croit que je travaille
Jean-Marie Goulemot   L'Amour des bibliothèques
Seuil 2006 /  20 € - 131 ffr. / 283 pages
ISBN : 2-02-081683-0
FORMAT : 14,0cm x 20,5cm

L'auteur du compte rendu : Rémi Mathis est élève à l'Ecole Nationale des Chartes. Il prépare une thèse sur Simon Arnauld de Pomponne sous la direction d'Olivier Poncet (ENC) et Lucien Bély (Paris IV).
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Pourquoi lit-on en bibliothèque ? Pour y trouver les livres nécessaires à une étude mais aussi parce qu’on ne peut s’empêcher de bayer aux corneilles en buvant du thé quand on travaille chez soi ; pour la chaleur d’une ambiance où le ronronnement des ordinateurs et les aller-et-venues des voisins se mêlent à un austère silence ; parce que le regard des autres oblige à travailler ; pour pouvoir manger avec des amis durant la pause de midi ; pour la beauté d’une architecture ; pour marquer la différence entre lieu de vie et lieu de travail ; pour y rencontrer des inconnu(e)s ; pour se tenir au courant des nouveautés et pour mille autres raisons. Jean-Marie Goulemot l’annonce dès le début de son essai : les bibliothèques sont des lieux qui ont plus compté dans sa vie qu’aucun autre et leur fréquentation a sans doute été la principale activité de sa vie. «J’ai passé plus de temps à lire en bibliothèque qu’à manger, à fréquenter les cinémas ou les musées, à prendre des vacances au bord de la mer. […] Et, pour finir ces énumérations comptables, j’ai sans nul doute connu plus de bibliothèques que de femmes».

C’est le journal d’un lecteur qui nous est ici donné. L’auteur l’avoue tout net : la communication prime pour lui sur la conservation ; la bibliothèque est un lieu de lecture avant tout. Lecture étrange puisqu’à la fois intériorisée et placée sous les yeux de tous, la personne qui la pratique se rend dans un lieu public pour s’isoler dans le rêve ou la réflexion. Cette ambiguïté se retrouve dans le statut de la bibliothèque elle-même, à la fois lieu public et comme situé en dehors de la vie du monde. Combien de fois n’a-t-on appris une nouvelle importante (attentats du 11 septembre 2001, mort de tel grand homme…) qu’au sortir d’une tranquille journée de lecture, passée dans une ignorance naïve des bouleversements extérieurs ?

Jean-Marie Goulemot l’observe en Mai 68 ou lors de grèves quand apparaissent au grand jour les ressentiments et le fossé creusé entre personnel et lecteurs. Le premier laisse apparaître son mépris pour une engeance qui passe ses journées à ne rien faire d’autre que lire ; les seconds semblent découvrir les difficultés des premiers. Les conservateurs, eux, ne perdent pas le nord et dès la fin des événements, des affiches demandent à tous le dépôt des tracts et documents produits ou ramassés.

Que se passe-t-il pourtant quand c’est le monde extérieur qui s’occupe des bibliothèques ? L’auteur rappelle longuement le devenir de la BN sous l’Occupation après que son administrateur, Julien Cain – on ne peut que se réjouir que quelques pages soient consacrées à cet homme exceptionnel – a été révoqué par Vichy et remplacé par Bernard Faÿ, dix-huitièmiste lui-même, et auteur d’un mémoire présenté au maréchal Pétain sur le rôle de la BN dans le redressement de la France. Itinéraire qui n’est pas très éloigné de celui du conservateur de la bibliothèque de Versailles dont Goulemot occupa plus tard l’appartement, René Pichard du Page.

Professeur de littérature à l’université de Tours, spécialiste du XVIIIe siècle, Jean-Marie Goulemot sait de quoi il parle : c’est une vie de lecteur qui nous est comptée, de l’enfance à la bibliothèque municipale de Versailles à aujourd’hui en passant par presque 50 ans à la BN. Il ne se refuse pas d’y mêler des passages plus généraux ou érudits sur Alexandrie ou la représentation des bibliothèques dans la peinture. Ces réflexions sur le statut de la bibliothèque emmènent l’auteur dans divers pays, au gré de ses pérégrinations professionnelles. Les bibliothèques universitaires françaises souffrent de la comparaison avec celle des campus qu’il a fréquentés aux Etats-Unis. Possédant des moyens importants, proposant des livres rares en libre accès aux dix-huitièmistes, permettant l’accès aux magasins, disposant d’un musée annexe où l’auteur découvre le japonisme de la fin du XIXe siècle…

Á l’inverse, l’auteur n’oublie pas que le premier ennemi des bibliothèques est l’homme, qui détruit les livres au nom de principes divers, parfois par bêtise ou par nécessité. Reconnaissance suprême du pouvoir du livre, de la puissance de la lecture, les autodafés sont de tous les temps et tous les pays. S’ils ont disparu de nos contrées, il nous reste cependant quelques comportements qui les remplacent avantageusement. Dans le désordre, notons : les détestables habitudes des étudiants français qui volent dans les bibliothèques universitaires des livres (même pas de prix) par bêtise, égoïsme ou volonté délibérée d’être le seul à lire tel article (ce qui relève sans doute des deux catégories précitées) ou bien les étudiants qui occupent la Sorbonne et balancent des livres sur les CRS (ce qui démontre une remarquable connaissance de Boileau mais une confiance un peu excessive dans les effets apaisants de la Patrologie latine).

Comme tout essai d’ego-histoire, le livre est à la fois attachant et agaçant : on aurait envie de répondre à l’auteur sur bien des sujets et ses présupposés idéologiques voire politiques se laissent souvent apercevoir. On n’évite pas non plus un certain côté anecdotique qui n’est pas forcément désagréable : lieu public, la bibliothèque est l'endroit où se rencontrent des gens qui ont des motivations et des habitudes différentes. Elles sont donc aussi un lieu d’observation du monde, un monde choisi, non représentatif, particulier et loufoque : on y fait des rencontres qui sont sans importance mais qui restent en tête toute la vie. Telle vieille dame qui ôte son dentier au beau milieu du silence de la salle de lecture de la BN, tels graffitis des toilettes de la nouvelle BnF, qui mêlent moyen d’expression jugé populaire et référence savante (à ce propos, conseillons à l’auteur un tour par les WC de la bibliothèque de l’Arsenal, qui excellent dans ce genre). Jean-Marie Goulemot sait mélanger passages analytiques et légers, anecdotes et réflexions plus poussées.

Le revers de la médaille est que le livre parle certainement aux habitués de la salle V de Tolbiac ou du département des manuscrits de Richelieu mais beaucoup moins à l’immense majorité du public. Il n’en reste pas moins que le ton, entre ironie et tendresse, fait de la lecture de ce livre un moment agréable et instructif, un passage vers une réflexion personnelle sur son propre rapport à la bibliothèque et sur le rôle social des ces institutions.

Le livre passe d’un sujet à l’autre, entre bonne humeur et sérieux, entre réflexion et petits riens qui font la vie de ces lieux ambigus que sont les bibliothèques. Hors du monde ou reflet du monde, lieux de vie et de silence, d’étude et de divertissement, puissent-elles encore inspirer de ces amours exigeants, passionnés et durables.


Rémi Mathis
( Mis en ligne le 15/03/2006 )
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