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Ennemis publics
Eric Naulleau   Alain Soral   Dialogues désaccordés - Combat de Blancs dans un tunnel
Hugo et Compagnie - Blanche 2013 /  16 € - 104.8 ffr. / 230 pages
ISBN : 978-2-7556-1274-5
FORMAT : 12,2 cm × 20,2 cm
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Tout partait d'un bon sentiment : Eric Naulleau (né en 1961), éditeur et chroniqueur télé, décidait de donner la parole à Alain Soral (né en 1958), essayiste dissident, afin de permettre à celui que les médias ont rejeté, en décidant de ne plus jamais l'inviter, de s’exprimer. Mais très vite, et en cela le genre du "livre d'entretiens" est renouvelé, le ton monte et les deux hommes se heurtent sur le terrain des idées, des concepts et de l'idéologie. C'était à prévoir. Et comme dans tout combat de coqs, il y a un perdant et un gagnant que le lecteur, en arbitre muet, désignera assez aisément.

En un sens, ce passionnant dialogue déjoue tous les préjugés éditoriaux (c'est l'exact contraire d'Ennemis Publics, la correspondance BHL/Houellebecq), les deux hommes se parlent franchement (un mot de Soral et les citations bien longues de Naulleau nous font comprendre qu'ils se lisent mutuellement et se répondent par écrit...), n'hésitant pas à accuser directement et assez violemment l'autre. Naulleau, que l'on connait pour ses peu glorieuses interventions télévisuelles, ne change pas de registre, à coup de citations littéraires, d'attaques gratuites, d'ironie dépassée et un style pompeux. Soral non plus d'ailleurs mais il utilise les concepts avec bien plus de force et de brio même si sa véhémence est réelle.

D'une certaine manière, ce sont deux France qui s'opposent ici : La France bien-pensante représentée par Naulleau, qui, entre deux contestations façon social libéral marqué à gauche, joue le jeu du pouvoir et de la doxa officielle ; et la France insoumise représentée par Soral qui explique sa position d'homme reclus et censuré. Deux France donc, une libérale-footbalistique-rebelle et l'autre patriotique-révolutionnaire-critique. L'un a le pouvoir d'éditer l'autre quand l'autre produit des auteurs impubliables. L'un a une émission de grande écoute quand l'autre n'a de droit de parole que sur Internet.

Inutile de revenir sur le fond et d'évoquer un à un les sujets qui font l'actualité de notre piteuse époque : Affaire DSK, paupérisation de la culture, mariage homosexuel, Front National, la Shoah, l'antisémitisme, l'islamisme, le révisionnisme, l'affaire Méric... Bref, tous les thèmes chers à l'actualité, au final empoisonnants, mais qu'il faut bien traiter. Et là encore, pas de surprise, les deux intellectuels campent sur des positions bien arrêtées. Naulleau interroge, critique la pensée de son acolyte et donne son avis alors que Soral démontre et enseigne quant il ne s'en prend pas au statut de son interlocuteur. Les jeux de langage de l'un ne peuvent pas grand chose face aux démonstrations méthodiques de l'autre, et quand bien même un lecteur penserait comme Naulleau, il ne pourrait que s'incliner devant le raisonnement de Soral et la banalité des réflexions du journaliste, cantonné à quelques citations et à l'actualité lue dans Libération. Du coup, Naulleau permet à son ennemi idéologique de gagner la partie par le seul fait d'être un simple critique mondain quand l'autre voue sa vie à son œuvre. Problème donc, un Zemmour aurait été plus à même de contredire Soral en dépit de leurs similitudes.

Avec pour effet que quand Soral se définit comme national-socialiste non raciste, cela agace curieusement moins que les pitreries stylistiques de Naulleau, pseudo rebelle aseptisé par l'idéologie dominante. Il est clair que le débat sur l'essence même du pouvoir démocratique moderne pose de plus en plus questions ; ces entretiens s'inscrivent donc dans la suite logique des théories des Clouscard, Baudrillard, Muray, Lasch et Michéa, ce dernier restant le seul lien unissant Soral et Naulleau : l'idée que la démocratie de gauche devenue libéralisme progressiste est un nouveau totalitarisme. Mais cela ne suffit pas et Soral de définir son interlocuteur comme suit : "Et que tu n'y comprennes rien ne m'étonne pas car d'une façon générale, j'ai pu remarquer que tu ne pensais pas. Tout chez toi ressort de l'idéologie, jamais du concept, et ce n'est pas rare. Très peu de gens accèdent au concept, ça demande une virilité intellectuelle, une capacité à pénétrer l'objet justement, à se défaire de toute peur de la doxa, dont tu me sembles dépourvu..."

Il faut remercier Naulleau d'avoir permis de donner la parole à Soral dans ce recueil d'entretiens passionnant et pédagogique qui traite de vraies questions de société et propose une réflexion sur le pouvoir (politique, religieux, économique). Ces deux mondes (et modes de pensée), l'un triomphant et l'autre émergeant, constituent notre époque (avec sa complexité aussi, Naulleau étant lui aussi critique sur bien des enjeux malgré son moralisme indigent, et Soral sûrement trop excessif et idéologique). Un Muray par exemple, avec la puissance de sa critique et de sa réflexion, parvenait à dépasser cette dichotomie en l'emportant sur le terrain des idées.

A lire absolument, non pas pour conforter un jugement mais pour comprendre l'enjeu politique et le débat anthropologique actuels.


Henri-Georges Maignan
( Mis en ligne le 11/11/2013 )
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