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Gauche ? Droite ? Avant ? Arrière ?
Eric Zemmour   Le Suicide français
Albin Michel 2014 /  22,90 € - 150 ffr. / 534 pages
ISBN : 978-2-226-25475-7
FORMAT : 15,5 cm × 24,0 cm
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peine le livre est-il sorti que l'on en parle un peu partout et Éric Zemmour fait polémique. Tout cela n'est pas intéressant en soi car il est toujours facile de prendre un ou deux thèmes, de les caricaturer et l'on obtient un scandale, ce qui fait oublier les idées développées. Il en est ainsi de ce qu'écrit Zemmour sur Vichy. Tout de suite, beaucoup ergotent sur la «réhabilitation» de Pétain, ce qu’Éric Zemmour ne fait pas, se bornant à dire que ce dernier ne fut pas «l’horrible antisémite» bien identifié contre les «gentils» de l’autre côté. Il cite d’ailleurs d’autres historiens que Robert Paxton comme Alain Michel (historien israélien d’origine française) dans Vichy et la Shoah (CLD, 2012).

Il faut donc partir de sa thèse générale pour comprendre ce qu’il dit. Eric Zemmour défend la Nation française stricto sensu dans sa souveraineté. Il défend l'idée que des peuples différents peuvent très bien avoir des relations politico-économiques plutôt cordiales tout en conservant leurs cultures, leurs racines, leur ancrages réciproques et sans être obligés de se piétiner les uns, les autres ou de céder au racisme. Il défend l’assimilation telle qu’elle fut pratiquée et dont il est lui-même le fruit.

Son plus grand ennemi serait Jacques Attali, l'hyperclasse nomade qui s’oppose de nos jours aux peuples, aux sédentaires. Eric Zemmour tente de montrer que l’ultralibéralisme a besoin de fracturer et de dissoudre les nations, de décapiter les États et leur gouvernement pour régner, et installer un gouvernement mondial régi par la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes. Il rappelle que Marx avait écrit dans le Manifeste du Parti communiste que le capitalisme avait besoin de révolutionner et de détruire les structures sociales de la société existante pour aller de l'avant. Et c'est ce qui arriverait aujourd'hui ; le capitalisme détruirait lentement et sûrement les nations, obligeant celles-ci à s'aligner sur le monde financier et bancaire.

C’est en ce sens que Zemmour prétend déconstruire les ''déconstructeurs'' et accuse la pensée 68 (Deleuze, Foucault, Derrida, Bourdieu) d’avoir remis en cause les catégories sociales comme autant de lieux de domination émanant de la grande bourgeoisie. Or, pour Eric Zemmour, reprenant ce que disent des intellectuels peu suspects d’être des bourgeois (de droite) comme Jean-Claude Michéa ou le cinéaste Pier Paolo Pasolini, c’est précisément ce travail de déconstruction qui a permis de nos jours au néo-libéralisme d’avancer pour «construire» un individu d’une flexibilité identitaire maximale (initiant plus tard le mariage homosexuel et la théorie du genre), au même moment d’ailleurs où les théoriciens néo-libéraux comme Hayek ou Friedman ouvraient la voie à la politique de Reagan et Thatcher. La différence entre Zemmour et Michéa est que le premier prône un retour en arrière avec un État français fort et souverain mais encore libéral à l'ancienne manière alors que le second est d'un "socialisme conservateur" conséquent, sans ouverture à l'individu libéral. Certes, cela les rapproche mais cela les distingue aussi.

Dès lors, l’opposition réactionnaires-progressistes est viciée pour l'auteur car ces derniers, loin d’inscrire le monde dans un progrès réel, le transformeraient en marché où tout le vivant doit être objet de consommation tandis que les premiers tentent de sauver et de permettre au monde d’être vivable et acceptable. Faut-il rappeler que non seulement Marx mais Engels aussi montraient que le capitalisme avait tout intérêt à attaquer la famille ?

Dans son essai, Eric Zemmour tente de montrer, en commençant à la mort du Général de Gaulle, jusqu'à nos jours, comment, par le cinéma (Dupont la joie), la chanson (Balavoine), certains faits signifiants (la loi Pleven, Canal +), et des décisions politico-économiques (la loi de 1973), ce néo-libéralisme s’est mondialisé sous des apparats modernes et progressistes, destituant l’État français et sa souveraineté et tuant l’héritage que De Gaulle avait patiemment construit. Ce néo-libéralisme a mis en branle l’égoïsme libéral par le regroupement en mouvements associatifs largement subventionnés et rendus hypervisibles par les médias (féminisme, mouvements LGBT, antiracisme, etc.), décapitant peu à peu les structures anthropologiques fondatrices de la société sous prétexte d’avancées sociétales ou par protectionnisme «moraliste». Or ce qui n’a pas progressé, ce sont bien les questions sociales (chômage, logement, services publics), scindant la société en deux.

Eric Zemmour accuse donc une petite élite politico-culturelle et médiatique de faire progresser cette idéologie néo-libérale contre les classes moyennes et populaires laissées à l’abandon depuis 1983, résultat du tournant libéral du Parti socialiste auquel se sont ajoutées ensuite la droite et la politique européenne. L’échiquier politique s’en est retrouvé renversé. La critique socialiste du capitalisme a quasiment disparu (à part chez Michéa) et a été reprise par des antilibéraux de droite comme Zemmour ou Marine Le Pen tandis que la gauche traditionnelle est passée à l'ultralibéralisme.

Que l’on soit d’accord ou non avec une telle critique, celle-ci reste logique et argumentée. Il reste étonnant que ses adversaires ne cessent d’essentialiser les thèses d’Eric Zemmour (fasciste, raciste, antiféministe), ce qui sert leurs intérêts, alors qu'ils professent une non-essentialisation des catégories incriminées.

Si l’on peut critiquer Eric Zemmour, c’est non pas sur sa critique de l’immigration (ou de l’immigration clandestine) mais dans ses tenants et ses aboutissants. Il rappelle que Georges Marchais critiquait l’immigration clandestine dans son discours de Montigny-les-Cormeilles en 1981 et lui rend un discret hommage pour sa défense des travailleurs nationaux. Le discours de Marchais montrait-il pour autant un passage du communisme à l’extrême-droite ? Non. Eric Zemmour note que le regroupement familial instauré en 1973 par l’État français et des multinationales comme Bouygues, et plus tard par les accords de Schengen, instaura la libre circulation des individus et donc une levée des frontières ne permettant plus aux États de réguler leurs flux migratoires, mais il oublie dans sa critique contre l’Islam et des intégristes de pointer toute la manipulation sociale en jeu.

Car si des immigrés et des français d’origine maghrébine occasionnent délinquance et chômage pour certains d’entre eux, ce fut bien le fait d'une politique organisée afin de créer un chaos social. Cette population est bel et bien une classe populaire et prolétaire largement exploitée, avec de surcroît des travailleurs nationaux «de souche» (on parle de dumping social). Il n’y a donc aucun racisme ici car n’importe quelle personne dans de telles conditions sociales pourrait faire les mêmes erreurs. Parfois, Eric Zemmour en parle mais sans s’étendre davantage ; or il faudrait se poser la question de pourquoi et comment l’État français a laissé venir ces problèmes. De même, il relève peu que les «terroristes» islamistes (salafistes) ont été en grande partie financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar (pays peu démocratiques), alliés en même temps aux États-Unis et à Israël dans leurs «guerres préventives» pour déstabiliser le Moyen-Orient. Les «Méchants» islamistes ne servent-ils pas de couverture ? Qui se sert de qui ? À quelles fins ? Eric Zemmour ne peut pas critiquer seulement la perte de l’État-nation français sans prendre en compte une politique mondiale plus large en termes de géostratégie. Aucun mot ou presque sur les attentats du 11 septembre 2001 et de l’intervention des États-Unis dans cette région du globe au nom du «conflit des civilisations».

Si la République française ne reconnaît pas les communautés ou les religions mais seulement les individus, Eric Zemmour, en bon républicain français, a bien le droit d'attaquer les premières. Mais s’il attaque l’Islam, il devrait dire quelques mots plus prononcés envers le Judaïsme. Il attaque peu des intellectuels comme Bernard-Henri Levy qui ne cessent de défendre Israël et les «guerres préventives» contre les dictateurs arabes (de quel droit ?) mais vise plus des organisations comme le CRIF, accusées d’entretenir des rapports peu républicains avec l’État français. Il oublie nonobstant qu’elles ont une présence bien plus importante dans les médias (sociologiquement, on y trouve bien plus de personnalités françaises juives que maghrébines). Si Eric Zemmour attaque les médias, pourquoi les oublient-ils étrangement ? D’ailleurs, il ne parle pas de l’affaire Dieudonné et de ses positions bien plus critiques envers le CRIF. Il est troublant à la lecture que, se proclamant républicain et français avant tout (avant d’être juif), Eric Zemmour oublie certaines pans dans sa critique.

On a donc l’impression qu’il ne tire pas toutes les conséquences d’une politique économique qui a abouti à couper la tête des États pour mieux asseoir le pouvoir des banques et des financiers, une critique au fond bien plus à «gauche» que réactionnaire. Cependant, et c’est le paradoxe, l’essai d’Eric Zemmour est accusé de «revenir en arrière» (une France arriérée). L'accusant de «nostalgisme», ses détracteurs font l’éloge du «présentisme» ou du «futurisme». Ce qu’il dit au fond est que cette «France progressiste» n’est plus une France souveraine et indépendante, ce qui risque de nous mener à une régression sociale, à un «véritable retour en arrière».

Il a des mots forts pour établir ce constat : «L’idéologie de la mondialisation, antiraciste et multiculturaliste, sera au XXIe siècle ce que le nationalisme fut au XIXe siècle et le totalitarisme au XXe, un progressisme messianique fauteur de guerres ; on aura transféré la guerre entre nations à la guerre à l’intérieur des nations. Ce sera l’alliance du «doux commerce» et de la guerre civile» (p.527).

Que l’on soit d’accord ou non avec l'auteur, il est plus inquiétant de voir que beaucoup de ses détracteurs aimeraient qu’on lui supprime ses tribunes dans la presse ou à la télévision (ce qu’on appelle de la censure), réduisant la démocratie par la libre expression des idées à une société où l’on ne discute qu'avec des gens du même avis que soi. C’est faire peu d’honneur à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789. Est-ce que ces mêmes personnes auraient toléré que les penseurs de 68 dont ils se réclament soient censurés de la même façon ? La récente polémique opposant l’écrivain Edouard Louis à Marcel Gauchet en est l’illustration.


Yann Leloup
( Mis en ligne le 03/11/2014 )
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