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François de Smet   Eros capital - Les lois du marché amoureux
Climats 2019 /  21 € - 137.55 ffr. / 400 pages
ISBN : 978-2-08-142269-8
FORMAT : 14,5 cm × 22,0 cm
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Le philosophe François de Smet se livre, dans Eros Capital. Les lois du marché amoureux, à une réflexion stimulante à plusieurs titres. D'abord, il remue avec un peu de bon sens et de raison le gras-bouillon des hashtags ''MeToo'' et ''Balance ton porc'', et tire par la manche certains courants féministes existentialistes (c'est-à-dire qui croient que tout ce qui est pensé et institutionnalisé concernant les genres n'est qu'une représentation construite socialement) vers les études de sociobiologie et de psychologie évolutionniste qui se sont développées ces quarante dernières années (notamment avec les travaux de Dawkins et de Wilson).

Ensuite, il opère une synthèse argumentativement très construite et cohérente de ces travaux pour expliquer des comportements - jugés universels - visant l'appariement, la reproduction et donc la relation sexuelle, lesquels seraient des programmes génétiques sélectionnés d'après le bon vieux modèle darwinien et seraient différents selon le genre des individus : sur le marché de la reproduction, hommes et femmes auraient des critères et des stratégies différents qui se seraient ajustés selon la loi de l'offre et de la demande, et remonteraient bien plus en amont que l'avènement des homo sapiens.

Enfin, il souligne les dangers de l'inégalité d'accès à la reproduction et plus généralement aux relations sexuelles, la considérant comme structurelle, et encore plus difficile à vivre dans un monde où la valeur d'égalité est prépondérante, donc dissonante avec les mécanismes naturels, où l'échange monétaire dans le cadre sexuel est généralement méprisé, et où, victoire des projets modernes et industriels aidant, la possibilité du choix renvoie l'individu à lui-même et non plus à des phénomènes externes (mariages arrangés, fusion de patrimoine imposée par les familles, etc.). L'amour est, dans ce dispositif, un beau mythe servant à cacher les échanges et les calculs.

Sur le premier point, sans remettre en cause les logiques patriarcales qui ont présidé à la plupart des périodes de l'histoire humaine, de Smet attire l'attention des féministes sur le fait que les femmes n'ont pas été passives dans leurs interactions avec les hommes ; elles ont construit des stratégies dépendant des caractéristiques de leur reproduction (la périodicité réduite de l'ovulation et sa durée limitée sur toute une vie) qui les ont amenées à être infiniment plus sélectives dans le choix du partenaire que les hommes (dont les gamètes, plus faibles, sont abondants et peuvent être répandus jusqu'à la fin de la vie) ; donc à monnayer, échanger l'accès à la sexualité contre un statut social, un revenu, etc. Bien qu'il n'emploie pas le mot, c'est bien une forme de symbiose – mais inégalitaire – qui s'est mise en place entre hommes et femmes, et qui a été traduite de maintes manières au sein des divers cadres culturels.

Sur le second point, la démonstration souffre de plusieurs biais. D'une part, l'épigénétique nous a appris que la génétique n'était pas l'alpha et l'omega de la nature humaine et des comportements individuels : dans certaines circonstances plus courantes qu'on le croyait, l'environnement interfère directement ou presque avec le fonctionnement le plus intime des cellules. D'autre part, tout le raisonnement de la sociobiologie et de la psychologie évolutionniste tient à un postulat très simple : tout organisme a comme objectif inconscient de répandre ses gènes individuels ; de fait, tous ses comportements doivent être lus en fonction de ce postulat. En admettant même ce postulat – tellement inconscient qu'on ne le connaît pas, qu'il n'apparaît pas sinon dans des reconstructions a posteriori qui sont bel et bien un sophisme : cela existe parce que croire que cela existe permet de justifier son existence -, les couches culturelles n'ont-elles pas un poids prépondérant ? Quelle est au fond la place de ce mécanisme inconscient en terme de causalité ? Là dessus, ce postulat amène des croyances contre-intuitives, par exemple, qu'il existe des critères de beauté universels et des marqueurs physiques (la symétrie) d'un «bon» patrimoine génétique, dont l'auteur ne questionne pas la pertinence : quand la «beauté universelle» est celle des modèles de magasines de mode, on est en droit de se demander si c'est le matraquage médiatique devenu, lui, presque universel, ou cet étrange inconscient qui fait que toute monde trouve ces femmes belles. Autres exemples de biais, quand de Smet mobilise des cultures, elles viennent d'aires culturelles peu variées et si son travail de vulgarisation scientifique est estimable, on est peu convaincu par ses données ethnographiques.

Sur le troisième point, enfin, on peut se demander si de Smet n'est pas dans le confusionnisme le plus aigu concernant la notion de «marché». Car, soyons clair, toute sa démonstration tend à considérer le marché comme «naturel» ; le darwinisme social réapparaît tout à coup avec Houellebecq comme figure d'autorité. Or, que l'on échange des biens, et notamment les faveurs sexuelles, est fort probablement vrai ; mais échange n'est pas économie de marché, ni calcul utilitaire ; l'économie de marché implique la rareté (bien souvent créée par le marché lui-même) et la monnaie ou le travail comme jalon d'estimation des valeurs. Or, quand de Smet assimile l'échange monétaire de la prostituée à celui de l'épouse, il commet une grossière erreur : ces échanges ne sont pas les mêmes : l'un est estimé en monnaie et sur une prestation (un travail et un temps), l'autre sur un engagement social et même parfois affectif.

Le problème du raisonnement de de Smet et des sociobiologistes c'est que dès que l'on trouve un intérêt à une action, cet intérêt suffit à justifier l'action. Il est toujours primordial, même s'il est inconscient. Finalement, l'auteur n'est pas moins tributaire de croyances, de postulats que les constructivistes qu'il critique. Et l'aspect inconscient est bien pratique, parce qu'il est toujours dénoncé par quelqu'un d'autre que la personne qui le subit. C'est bien là que réside le pouvoir...


Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 04/03/2019 )
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