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L’Europe américaine
Philippe de Villiers   J'ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu
Fayard 2019 /  23 € - 150.65 ffr. / 414 pages
ISBN : 978-2-213-71228-4
FORMAT : 15,3 cm × 23,5 cm

L'auteur du compte rendu : Juriste, essayiste, romancier, docteur en sociologie, Frédéric Delorca a publié entre autres, aux Editions du Cygne, Les Régimes populistes face au mondialisme, (2017).
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Comme son alter ego de gauche Jean-Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, ancien secrétaire d’Etat, souverainiste de droite, emploie sa retraite à un travail d’historien. Après Clovis et Jeanne d’Arc, le fondateur du parc de loisirs du Puy-du-Fou s’attaque à un sujet qui touche de bien plus près à notre actualité : la statue du commandeur de l’Union européenne que constitue le tandem Robert Schuman Jean Monnet.

Avec un talent de conteur qui ne laisse jamais de surprendre, l’auteur s’emploie très minutieusement à casser le mythe fondateur, en commençant d’abord par expliquer qui a construit le mythe et comment… Etudiant de Sciences Po dans les années 1970, il a côtoyé de près à la Fondation nationale des sciences politiques Jean-Baptiste Duroselle qui dirigea l’équipe de chercheurs chargée de rédiger les Mémoires de Jean Monnet. Il peut aujourd’hui confronter ses souvenirs du provincial naïf dans le chaudron de l’européisme parisien, à l’arrière plan de ce théâtre, en démontant le mécanisme qui conduisit la Fondation Ford, bras armé du Département d’Etat américain, à commanditer et financer cette œuvre de propagande jusqu’au coup de pinceau final que lui donna le romancier américanophile François Fontaine.

Mais ce n’est là que le point de départ d’une enquête passionnante que l’ancien secrétaire d’Etat entreprend, sous l’inspiration du conseil que, dans sa jeunesse, le dernier premier ministre du général de Gaulle, Maurice Couve de Murville, lui prodigua : tirer le fil du mensonge qui a présidé à la réécriture de l’histoire de la fondation européenne.

Tout d’abord Philippe de Villiers démonte la légende de Robert Schuman. Sous sa plume le «père fondateur» devient un piètre «sacristain lorrain», plus allemand que français (il a d’ailleurs, à la différence de beaucoup de Lorrains patriotes, porté l’uniforme germanique pendant la Première Guerre mondiale) et dont la culture, à cheval sur le Luxembourg et le Reich bismarckien, le disposait à devenir ministre de Vichy et exécutant docile des projets de Jean Monnet. Puis vient le tour de ce dernier, négociant en vin de cognac charentais, ébloui par le monde de la Finance anglo-saxonne (il a été fait baronnet à Londres et fut l’homme de la banque Lazard aux Etats-Unis et de la Hudson Bay Company, la société qui enivrait les Iroquois…). Moins terne que Schuman, il passe dans l’entre-deux guerres pour un aventurier cynique entièrement dévoué à la cause des banques de Wall Street, et c’est en tant que sbire de Roosevelt pour «détruire» le général de Gaulle qu’il fut envoyé à Alger auprès du général Giraud en février 1943. On est là au cœur des élites mondialistes de l’entre-deux guerre, un monde qui relie Londres à New York, et qui veut faire de la France, dès 1939, à travers une union anglo-française, une simple dépendance de cet imperium atlantiste dont ensuite Philippe de Villiers décrira l’habile et sournoise mise en place sur le dos des peuples de 1945 à nos jours.

La démonstration de l’auteur à cet égard est impeccable : il s’appuie sur des archives déclassifiées qu’il a lui-même explorées et dont il livre même des copies dans une annexe volumineuse. Sa force est de ne se fonder que sur des faits certains, établis, sans laisser place à la rumeur, et de le faire avec clarté et sans passion, quoique, bien sûr, une belle ironie transparaisse souvent eu détour d’une formule imagée. A la lumière de cette enquête, mille éléments s’éclairent. On comprend par exemple en quoi la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) est en fait l’héritière d’un projet initial de Franklin D. Roosevelt de démanteler la Belgique et la France pour créer une région charbonnière réunissant la Wallonie, le Luxembourg et la Lorraine, et pourquoi elle est structurée, comme la Tennessee Valley Authority à l’époque du New Deal, avec ses agences à l’américaine qui préfigureront celles qui charpentent l’actuel fonctionnement de l’Union européenne.

Tout est clair, tout est vérifiable, même les numéros des archives sont indiqués. Et cependant cette solidité, qui fait la force de l’exposé, en constitue aussi la limite. Car on sent chez l’auteur comme un excès de prudence peut-être afin de se concilier encore la bienveillance des médias dominants traditionnels. Ainsi peut-on s’étonner de ne pas trouver, au fil des pages, une expression pourtant souvent citée dans les débats sur Internet : le Council on Foreign Relations (CFR), cet étrange club anglo-américain affilié aux banques qui paraît servir de «boîte à idées» des projets atlantistes et mondialistes depuis 1919. Par exemple, quand l’ex-député vendéen lâche le nom de George Ball, ami de Jean Monnet, dont le cabinet new-yorkais est payé par la commission européenne du Dr Halltein pour en être l’avocat, il n’eût pas été inutile de signaler l’appartenance de celui-ci au CFR (voir The Shadows of Power de James Perloff), ce qui explique sa longévité politique sous Kennedy, Nixon et Carter… De même John Foster Dulles (cité en p.143), secrétaire d’Etat d’Eisenhower, n’est pas seulement l’auteur du livre au titre éloquent L’Europe doit se fédérer sinon elle périra, mais aussi un des co-fondateurs du CFR – et membre du comité directeur de la Fondation Rockefeller, il avait d’ailleurs épousé une membre du clan. Shepard Stone, de la Ford Foundation, cité dans la foulée est aussi membre du CFR…

Certes Philippe de Villiers a le mérite de dire un mot du groupe de Bilderberg fondé en 1954 (assorti d’un aveu gênant à son sujet du candidat de droite à l’élection présidentielle, François Fillon, en 2017), mais une ou deux mentions du Council on Foreign Relations (et non pas seulement de son petit frère tout récent l’European Council on Foreign Relations créé en 2007) aurait sans doute permis de mieux comprendre certains aspects de ce qui se joue dès les années 1930. Ainsi, à propos de cette anecdote curieuse où l’on voit Jean Monnet avec la dernière des roueries «enlever la femme» d’un banquier italien, et, pour obtenir le divorce de celle-ci, lui faire avoir par Staline en 1934, au pire moment des purges, la nationalité soviétique… On est là dans la vérification de thèses avancées par beaucoup de soi-disant «complotistes» selon lesquelles les banquiers de Wallstreet étaient dans de biens meilleurs termes avec le bolchévisme que le discours de façade ne le laissait entendre. De Villiers cite Antony Sutton, grande référence sur le rapport entre les grandes banques et l’URSS. Il aurait sans doute fallu aller beaucoup plus loin, remonter aux accointances entre les Astor et les socialistes fabiens à Londres, au projet de gouvernance totalitaire mêlant socialisme et aristocratisme qu’on trouve dans des milieux rosicruciens anglais dont le roman The Power of the Coming Race de lord Bulwer-Lytton en 1871 fut le miroir, avant 1984 d’Orwell et Le Meilleur des mondes d’Huxley. C’est dans cette culture là que s’inscrit le projet rooseveltien des cercles de banquiers anglo-américains auxquels, comme le CFR wilsonnien, Monnet, sans aucun état, d’âme appartenait. De même quand l’auteur (p.155) rappelle que la construction repose sur le «gouvernement par le chaos» théorisé par Delors sous le nom de «crise bénéfique», c’est à l’expression ordo ab chaos qu’il eût fallu se reporter et son histoire pluriséculaire dans certains cercles élitistes…

En tout cas, à défaut de pouvoir aller jusqu’à sonder cette histoire inconnue du grand public, cet imaginaire et son mode de fonctionnement, Philippe de Villiers a au moins le mérite de livrer les preuves irréfutables qui attestent que le projet technocratique européen, minutieusement engagé tout au long des années 1950 dans un esprit de secret à l’abri du contrôle des peuples, n’est qu’une pièce d’un dispositif atlantiste construit sur une amoncellement de mensonges digne de la Pravda brejnévienne - mensonges dont le seul but était de faire croire, à tort, que l’Europe unie n’était construite que par les Européens et pour eux-mêmes, comme une troisième voie vertueuse entre Washington et Moscou. Si certains peuvent reprocher à l’ancien député de la Vendée de n’avoir pas beaucoup montré le monde étrange du CFR, d’autres, à l’inverse, pourraient peut-être le critiquer de trop tenir pour quantité négligeable les tendances européistes qui existaient malgré tout en France dans l’entre-deux guerre et dont on trouve par exemple des échos à gauche dans la revue Europe de Romain Rolland. Ces tendances ont été des supports endémiques utiles au projet supranational de Monnet. À trop faire l’impasse sur elles on ne peut pas comprendre que De Gaulle se soit senti obligé de le nommer commissaire au plan en 1945. Après tout, la greffe monnétienne importée de New York n’est peut être pas autant «hors sol» que Philippe de Villiers voudrait le laisser entendre…

Il convenait cependant de montrer ce qu’elle devait à Wall Street et à la City. Voilà qui est brillamment fait.


Frédéric Delorca
( Mis en ligne le 08/04/2019 )
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