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Harald Welzer   Penser par soi-même - Guide de résistance
Editions Charles Léopold Mayer 2016 /  23 € - 150.65 ffr. / 300 pages
ISBN : 978-2-84377-204-7
FORMAT : 14,0 cm × 21,8 cm

Lucie Robin (Traducteur)
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Harald Welzer est un sociologue, psycho-sociologue et intellectuel allemand. Il s'est d'abord fait connaître pour ses travaux sur l'Allemagne nazie, sa violence, et sa mémoire - Grand-Père n'était pas un nazi, Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse, Soldats. Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands, ouvrages tous publiés en France chez Gallimard. Son autre champs d'étude et de réflexion concerne le modèle civilisationnel actuel – occidental, capitaliste, globalisé – et ses impasses. Le présent essai s'inscrit dans cette réflexion, conjointement à d'autres (voir Les Guerres du climat, Gallimard).

Penser par soi-même est un essai à charge contre notre modèle économique et social, issu de l'essor du libéralisme politique et économique depuis deux-cents ans, accéléré aux Etats-Unis et en Europe entre les années 20 et les années 50, globalisé depuis les années 90. Il se caractérise par la course à la modernisation et à la prospérité pour tous dans un monde aux ressources évidemment limitées. Le maître mot de cette fin annoncée est «consommation», celle des ressources, nécessaires à celle de produits démultipliés pour des désirs sans cesse créés... pour des consommateurs sans cesse éperonnés. Welzer définit ce tropisme ontologique «extractivisme» : "dans notre culture, on considère comme une évidence d'avoir toujours plus de tout, toujours plus vite et toujours moins cher". Il parle d'"industrialisation profonde" pour définir cette acculturation croissantiste : un système économique devenu pratique sociale, c'est-à-dire une culture. Vers le fin de l'essai, rompant avec un ton certes engagé mais toujours mesuré, il va jusqu'à évoquer "le goulag de la consommation de la modernité expansive".

Car aujourd'hui tout se consomme, explique Welzer, l'argent (ses mots sont durs envers le crédit à la consommation, levier de cet effondrement, tout comme, avoue-t-il car il y crut d'abord, envers le microcrédit dont il constate qu'il n'est ni plus ni moins que la prise en otage des plus précaires dans les logiques du marché et de l'intérêt, au prix de tissus socioculturels ancestraux), mais aussi le temps... la morale et... l'écologie. Cette dernière, quand elle est instituée en science et comme outil de la décision politique, est également pointée du doigt par l'essayiste. Tant que le développement durable s'inscrira dans les mêmes logiques que celles traditionnelles du marché, du profit, de la consommation et donc du gaspillage, alors le problème restera intact. Le développement durable, outre qu'il fait entrer sur le marché plus d'énergie consommable encore (car il complète l'offre énergétique, il ne la remplace pas) comporte une coût écologique évident, et des effets sur le changement climatique autant lointains qu'incertains ; le sociologue rappelle que le réchauffement actuellement constaté est le résultat de pratiques vieilles de quarante ans, et que toute politique environnementale actuelle pour en limiter les effets, sans connaissance ni prise en compte des conséquences collatérales de cette politique, ne sera constatable dans son succès que dans quarante ans encore. Non pas qu'il faille y renoncer ; simplement, le problème est bien plus large et complexe que cela ; il écrit : "les biocarburants sont la méthadone de l'économie fossile".

La complexité même de ces mécanismes exige un changement de paradigme selon lui. Le changement qu'il appelle ainsi de ses voeux ne peut pas s'inscrire dans le cadre conceptuel du capitalisme consumériste, mais être plutôt "le résultat de controverses, de négociations et de consensus. C'est-à-dire toujours le résultat d'une pratique sociale". D'où cette injonction à «penser par soi-même» et hors des cadres existant. Car, selon lui, il faut se méfier de l'expérience, et analyser les problèmes d'un œil nouveau, au moyen d'une intelligence sociale qui privilégie l'utilisation (via la mutualisation, le conseil, la médiation) des produits sur leur consommation et leur démultiplication mercantile.

Engagé, l'essai conserve malgré tout l'objectivité académique que l'on attend d'un universitaire. Harald Welzer cite de nombreux spécialistes, sociologues pour la plupart, afin d'étayer ses thèses : Norbert Elias bien entendu, Jared Diamond (Effondrement), Erving Goffman, Leon Finstinger, Günther Anders (et son concept d"'imagination morale"), Nico Sthers (la "moralisation du marché"). Il propose deux scénarii pour 2030, l'un utopique, l'autre dystopique, les deux en fait tout à fait crédibles puisque leurs germes existent aujourd'hui, au travers d’expériences écologiques et humanistes tentées par quelques pionniers, et les symptômes, nombreux, d'un capitalisme emballé. Parmi les expériences prometteuses, citons les monnaies régionales, le modèle de la coopérative, l'importance de l'intergénérationalité, celle de la démocratie directe, de l'économie «cradle to cradle», de la réparation, de la récupération, et de rapports au temps et au travail modifiés.

L'auteur insiste surtout sur l'identité profondément sociale de l'être humain ; il signale le besoin humain de lien social, l’émulation et l'imitation via le groupe, qui expliquent à la fois les inerties actuelles et la possibilité d'un changement ; la gratuité des élans altruistes, ce qu'il appelle des "comportements prosociaux". Ces derniers ne sont pas dictés par la théorie du choix rationnel. Il termine l'ouvrage par quelques exemples d'entrepreneurs "pensant par eux-mêmes".

La crise pandémique actuelle pose avec acuité la question du système capitaliste. L'essai de Harald Welzer est tout à fait recommandable et d'actualité pour alimenter cette réflexion.


Matthieu Gazzola
( Mis en ligne le 10/06/2020 )
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