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La ''silicolonisation'' du monde
Eric Sadin   L'Ere de l'individu tyran - La fin d'un monde commun
Grasset 2020 /  20,90 € - 136.9 ffr. / 352 pages
ISBN : 978-2-246-82242-4
FORMAT : 14,0 cm × 20,5 cm
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Le philosophe Éric Sadin a écrit un essai pertinent intitulé Surveillance globale, l’un de ses tout premiers titres, où il analysait l'installation du contrôle généralisé des individus. Puis dans d’autres essais, il a développé sa réflexion sur l’aspect symbolique du changement anthropologique d'une société virtuelle et technologique : La Société de l'anticipation (2011), L'Humanité augmentée : l'administration numérique du monde (2013), La Vie algorithmique (2015), La Silicolonisation du monde (2016) et L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle (2018).

Avec L'Ère de l'individu tyran, La fin d'un monde commun, Éric Sadin s’alarme à juste titre. Le livre analyse au tout début la formation mentale de l'individu libéral, en partant de l’essai de John Locke, Second traité du gouvernement (1690), et son chapitre IV où Locke affirme : «La liberté naturelle de l’homme, consiste à ne reconnaître aucun pouvoir souverain sur la terre, et de n’être point assujetti à la volonté ou à l’autorité législative de qui que ce soit». Ce qui donnera, à notre époque, cette «nouvelle psyché des individus s’imaginant bénéficier d’une soudaine augmentation de puissance».

Ce qu’il y a de singulier dans le petit historique qui suit est que l’auteur ne cite ni Karl Marx et sa théorie de l’égoïsme (les monades ou les robinsonnades) et de la globalisation, ni Jean Baudrillard qui, reprenant et dépassant Karl Marx, avait entrevu tout ce dont parle Éric Sadin. Baudrillard écrivait : «Le pouvoir des autres de disposer de votre vie est un abus. Mais le droit et le devoir pour chacun de disposer de soi-même est plus dangereux encore. C'est ainsi que la servitude volontaire s'est métamorphosée en son contraire : l'injonction de désir, l'injonction de liberté et de choix, qui en est la forme achevée. La volonté est piégée par la liberté illimitée qui lui est donnée, et elle y consent de par l'illusion d'une détermination propre». C’est précisément ce que l’auteur appelle l’ère de l’individu tyran : «l’avènement d’une condition civilisationnelle inédite voyant l’abolition progressive de tout soubassement commun pour laisser place à un fourmillement d’êtres épars qui s’estiment dorénavant représenter l’unique source normative de référence et occuper de droit une position prépondérante».

Comment a-t-on pu en arriver là ? Éric Sadin revient alors sur l'essor de la société néolibérale en plusieurs temps, partant de l’après-guerre puis poursuivant sur le mouvement de mai 68, la crise des années 70 et le tournant Friedrich Hayek en différentes strates (1989-1998). C'est avec Internet et les téléphones portables que tout prend corps, puis le «i» accolé à chaque mot, le «you» de même, et la facilité du clic, sans parler de l’effondrement culturel subséquent. L’essai actualise la menace qui rôde avec l’apparition des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram, le selfie), les trottinettes, dont Éric Sadin présente une analyse précise. Celle-ci permet de comprendre rétrospectivement cet enfermement progressif et ouaté par lequel l’individu s’est isolé en lui-même tout en croyant qu’il communiquait avec le monde entier depuis son écran. En un mot, l’éloge de la subjectivité aboutit à sa ruine.

Ce qui ressort globalement est que la société numérique a encerclé l’individu non pas de l’extérieur simplement, mais surtout de l’intérieur. Effectivement, nous sommes passés d’un univers de pénurie (le XIXe siècle) à un univers conjuguant l’excès et l’atomisation. Ce que l’auteur appelle «isolement collectif». Le problème qu’Éric Sadin ne pose pas, c’est que cette politique économique (appelé néo-libéralisme) puis numérique a certes bien pu formater les individus vers cet émiettement, mais il n’empêche qu’elle a bien été conçue et voulue par des élites en s’appuyant sur ce «libéralisme de soi». L’individu tyran n’est pas né par hasard.

Effectivement, c’est la perte d’un monde commun mais surtout celle d’un monde concret et physique qui mettait auparavant des limites à l’expansion de la subjectivité (pudeur, retenue, contacts ou interactions réels, etc.). De nos jours, d’un côté, celle-ci n’a plus de frein grâce à la virtualité où les faits et gestes de tout un chacun deviennent monnayables par sa boulimie, son exhibitionnisme ou sa disponibilité, alors que, d’autre part, le travail se fait rare et que l’individu est dépossédé de sa vie réelle par sa propre inflation. Tout est prétexte à «ubériser» chaque service et obliger les personnes à rejoindre le système marchand. La numérisation du monde est en marche dans tous les domaines (livres, films, télétravail, etc.), détruisant les anciens métiers et imposant dans cette dérégulation ds procédés tels que la GPA et la PMA, comme l’auteur le note, pour déboucher sur le transhumanisme. George Orwell le notait à sa façon : «C’est pourquoi l’aboutissement logique du progrès mécanique est de réduire l’être humain à quelque chose qui tiendrait du cerveau enfermé dans un bocal». Le cercle vicieux est vertigineux et s’en sortir est ardu d’autant que ce processus de civilisation a accentué la perte de tous les repères en même temps qu'il a favorisé le surgissement d’un scepticisme généralisé des citoyens envers les gouvernements qui les ont amenés à un tel désarroi.

S’il est nettement moins pertinent sur l’analyse géopolitique (le terrorisme), Éric Sadin a raison de craindre une flambée de violence au vu de la condition des gens populaires séduits et acculés à une telle politique ; ils n’ont pas voulue de celle-ci dans la majorité des cas mais on la leur a fait miroiter comme un progrès inéluctable et bienfaiteur. La numérisation du monde et des corps n’est pas seulement physique mais symbolique et elle n’est pas prête de s’arrêter en si bon chemin.

Le vœu d’Éric Sadin est alors de reconstruire du lien social face à un changement anthropologique qui relève de l’impasse. Son essai est donc précieux pour comprendre le monde actuel, même si l'auteur ne va pas, selon nous, jusqu’au bout de son raisonnement. Car comment cette «silicolonisation» du monde a-t-elle été rendue possible ?...


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 16/12/2020 )
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