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Ambivalente Turquie
Thierry Zarcone   La Turquie moderne et l'islam
Flammarion 2004 /  22.50 € - 147.38 ffr. / 362 pages
ISBN : 2-08-210319-6
FORMAT : 14x22 cm

L’auteur du compte rendu : agrégée d’histoire et docteur en histoire médiévale (thèse sur La tradition manuscrite de la lettre du Prêtre Jean, XIIe-XVIe siècle), Marie-Paule Caire-Jabinet est professeur de Première Supérieure au lycée Lakanal de Sceaux. Elle a notamment publié L’Histoire en France du Moyen Age à nos jours. Introduction à l’historiographie (Flammarion, 2002).
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Thierry Zarcone est chercheur au CNRS et enseigne à l'EHESS. Spécialiste de l'islam, il a passé neuf ans en Turquie. À l'heure où l'entrée de la Turquie en Europe alimente débats et polémiques, son ouvrage, La Turquie moderne et l'islam, est particulièrement bienvenu. Clair, d'une lecture aisée, précis et rigoureux, complété d'une chronologie, d'un lexique, de cartes, d'un index et d'une belle bibliographie, le livre se lit avec un intérêt soutenu.

L'auteur pose toute la complexité de la situation turque en 2004 : un pays tout à la fois méditerranéen et musulman - mais d'un islam pluraliste et original -, européen des confins, réalité que symbolise bien la situation géographique d'Istanbul, un pont entre l'Europe et l'Asie. La lecture de Thierry Zarcone ne convaincra sans doute ni les adversaires ni les partisans de l'entrée de la Turquie dans l'Europe (ce n'est d'ailleurs pas son objectif) ; en revanche, elle permettra de mieux approcher l'une des vieilles civilisations des rivages de la Méditerranée, carrefour entre le monde persan, l'islam venu des déserts d'Arabie et Byzance .

Un plan simple et efficace permet de mettre en perspective la complexité de l'héritage historique et la situation actuelle, en deux parties : «Un millénaire d'islam non arabe», «L'exception turque». Alors que souvent nous réduisons notre connaissance de la Turquie à quelques notions autour du kémalisme et de son entreprise originale de laïcisation, l'auteur nous renvoie à une histoire autrement complexe. C'est en 1071 que les Seldjoukides entrent dans l'histoire en battant les Byzantins à la bataille de Manzikert. Commencent alors une longue turquisation et l’islamisation de l'Asie Mineure, sous la domination seldjoukide, puis ottomane, dont nous avons surtout retenu la prise de Constantinople en 1453, qui fonde, pour quatre siècles, l'empire ottoman. Cette expansion est réalisée par deux populations associées et différentes : les seldjoukides, sédentaires, iranisés et islamisés, dont la langue est le persan, et les turcomans, nomades des steppes, islamisés sans pour autant avoir oublié leurs croyances chamaniques et animistes. Il en résulte un islam qui puise à diverses sources spirituelles, traversé de contradictions, contraint à un syncrétisme qui alimente un pluralisme religieux toujours vivant.

Loin de découvrir la vie intellectuelle et les modes européennes avec Mustapha Kemal, les élites turques ont suivi avec passion les débats européens des Lumières. Dès la fin du XVIIIe siècle, le français s'impose comme la langue de la modernité, et un effort de modernisation est tenté. Il se traduit entre autres par la création d'une école d'ingénieurs (1774). Imitation de l'Europe que les milieux religieux observent avec inquiétude et hostilité, l'interprétant comme une ruse pour vaincre l'empire ottoman de l'intérieur.
Dès le début du XIXe siècle, les sultans mènent une politique de réformes (1826 : suppression du corps des janissaires). En 1839, à la suite d'une révolution de palais, le pouvoir passe entre les mains du grand vizir ("la Porte", en raison du hall d'entrée des locaux), et une ordonnance impériale peut faire figure de toute première constitution. Mais la réforme décisive intervient avec l'ordonnance de 1856 qui garantit la liberté religieuse à tous les sujets de l'empire ottoman et interdit la discrimination religieuse. Cette ordonnance est complétée de codes et de lois fortement influencés par les européens, qui renforcent la séparation de l'Eglise et de l'Etat (1858 : adoption d'un code pénal imité du code pénal français). Signe de ces temps nouveaux, l'ouverture à Istanbul du lycée de Galatasaray, où l'enseignement se fait en français. Ceci entraîne tout à la fois la formation d'une génération sécularisée, tournée vers l'Occident, et l'hostilité des institutions religieuses qui se voient dépossédées d'une partie de leur influence. Le mouvement des jeunes ottomans tente de fonder un libéralisme musulman dans le cadre de l'empire ottoman. La tentative est ardue, et le pouvoir officiel ne les suivra pas, les contraignant à prendre le chemin de l'exil : Paris et Londres les accueillent entre 1865 et 1870. A leur retour, ils s'appuient fortement sur la franc maçonnerie dont l'aspect de société secrète répond à une organisation courante dans la société turque, alors que les idéaux développés puisent à la philosophie politique occidentale, en particulier libérale, et se posent la question de la démocratie. Ils sont obsédés par le déclin des civilisations. Une première expérience constitutionnelle (1876) sera sans lendemain. Le sultan Abdülhamid II(1878-1909), règne sans partage, tourne le dos à l'Europe, et revient à l'influence religieuse, se voulant au cœur d'un empire musulman, largement ouvert vers l'Afrique et l'Asie où il envoie des missionnaires. Il ne peut pour autant éloigner des Européens très présents en ces temps d'expansion industrielle et de modernisation économique. C'est à cette époque que se précise le panislamisme. Dans les années 1880, une nouvelle génération rêve à son tour de renouveau : les jeunes-turcs qui obtiennent en 1908 d'Abdülhamid II la restauration de la Constitution, mais leurs initiatives déclenchent en 1909 une violente révolte aux cris de "Nous voulons la charia!" S'ouvre une époque difficile sur fond de crises balkaniques, qui se termine par l'entrée en guerre aux côtés des empires centraux.

La seconde partie traite du XXe siècle et rappelle de façon heureuse les grands traits de la révolution kémaliste, qui fonde la Turquie moderne. Politique intelligent, Mustapha Kemal s'impose comme l'homme de la situation contre Istanbul et les hommes du passé. Ce que l'on appelle les six flèches du kémalisme (il s'agit des six principes de son parti aux élections de 1931, intégrés à la Constitution en 1937 : républicanisme, nationalisme, populisme, étatisme, laïcité et révolutionnarisme) constitue un bon résumé de ses ambitions. Au lendemain du désastreux traité de Sèvres, qui signe le démantèlement de l'empire ottoman, il installe la Turquie nouvelle à Ankara, mais garde Istanbul, remporte une victoire décisive contre les Grecs, signe le traité de Lausanne, et annonce en mars 1924 la fin du califat donc de l'autorité religieuse suprême dans le monde musulman. Ceci s'accompagne d'une volonté affichée de laïcisation, vécue comme une étape nécessaire de la modernisation, et d'une persécution de l'Islam turc (1924-1945). Ce dernier survit malgré tout dans une clandestinité, rendue plus aisée par la tradition culturelle des sociétés secrètes, qui de tout temps ont été une de ses formes d'organisation.

Thierry Zarcone propose d'analyser l'évolution politique et l'évolution religieuse de la Turquie selon deux chronologies différentes. Pour l'histoire politique : les années de fondation (1924-1946, parti unique, constitution de 1924) ; 1946-1960, le temps du pluralisme et de l'apprentissage démocratique, puis une succession de coups d'état, accompagnés de nouvelles constitutions (1960, 1971, 1980). Même s'ils ne participent plus directement aux gouvernements, les militaires sont des observateurs vigilants de la vie turque.
Pour les faits religieux, l'auteur propose une toute autre périodisation : 1923-1946, la période de la laïcisation ; 1946-1973, un temps d'assoupissement qui permet un renouveau de l'islam et la formation de partis islamiques (dont le Parti de l'ordre national, 1970); 1973-1997, le temps de la consolidation de l'islam politique, marqué par la fondation de plusieurs partis islamistes et la participation au pouvoir (en 1973, puis en 1977, puis les élections municipales de 1994, un gouvernement de coalition à nouveau en 1996-1997); enfin, depuis 1997, une situation incertaine marquée par la surveillance des militaires et la division de l'islam politique. En 2002, l’immense succès de celui-ci aux élections législatives permet au parti de la justice et du développement (parti musulman) d'occuper seul le gouvernement. Sur ces différentes périodes, l'auteur donne une analyse précise et nourrie de faits et d'exemples. Ces dernières années sont aussi pour la Turquie des années de crises de tous ordres : coup d'état en 1997, tremblement de terre en 1999, crise financière en 2001. Dans ce contexte difficile, on assiste à une réorganisation et à un progrès de l'islam, ainsi qu’à une tentation d'islam radical, contre lequel luttent les militaires et le monde politique turc, brisant par une série de mesures autoritaires en 1997 les progrès de l'islam en politique.

C'est dans cette situation complexe et cette histoire qui peut se lire aussi comme une évolution vers la démocratie, que se pose la question de l'adhésion à l'Europe. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Turquie se pose comme un pays européen et en 2003, la communauté européenne encourage le gouvernement de Tayyip Erdogan à poursuivre la politique de réforme démocratique et de liberté religieuse afin de voir sa candidature reconnue. Bien des obstacles se dressent cependant : les Kurdes (malgré des améliorations en 2001), l'attitude des différents islams, etc.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que de présenter de façon claire la diversité des islams en Turquie : il le fait tout au long des siècles parcourus, et un dernier chapitre («Le pluralisme musulman») dresse un tableau clair de la situation actuelle. L'islam turc est résumé ainsi: "Le pluralisme, qui est la principale originalité de l'islam turc, repose sur trois faits précis : un fond préislamique singulier, la richesse du soufisme, un attrait hors du commun pour la sociabilité confrérique." La richesse et l'originalité de cet islam se trouve là, puisant aux différents courants qui alimentent la spiritualité musulmane, pour construire une culture religieuse foisonnante, mais qui est aussi aujourd'hui un lieu de contradictions et de tensions violentes… L'empire ottoman, la Turquie kémaliste, se sont intéressés à l'Europe, y ont puisé des techniques et des idées, mais la synthèse réalisée a toujours été turque.


Marie-Paule Caire
( Mis en ligne le 01/06/2004 )
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