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Anorexie existentielle
René Girard   Anorexie et désir mimétique
L'Herne - Carnets 2008 /  8.90 € - 58.3 ffr. / 125 pages
ISBN : 978-2-85197-863-9
FORMAT : 11,0cm x 16,5cm

L'auteur du compte rendu : Scénariste, cinéaste, Yannick Rolandeau est l’auteur de Le Cinéma de Woody Allen (Aléas) et collabore à la revue littéraire L'Atelier du roman (Flammarion-Boréal) où écrivent, entre autres, des personnalités comme Milan Kundera, Benoît Duteurtre et Arrabal.
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Membre de l'Académie française et professeur émérite à l'université de Stanford, René Girard est l'auteur, notamment, de Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), La Violence et le Sacré (1972), Les Origines de la culture (2004) ou Achever Clausewiz (2007). Alors qu’un Cahier de L'Herne vient de lui être consacré, le même éditeur publie un petit essai un peu surprenant pour l'occasion, et consacré à l'anorexie. L'anorexie aurait-il à voir avec le désir mimétique ?

On peut sans doute reprocher à René Girard de voir du désir mimétique partout et de n’appréhender tout phénomène que sous cet angle théorique. Mais le désir mimétique n'est jamais anodin d’autant qu’en tant que désir, il s’agit tout d'abord d'un phénomène social, jouant avec le regard de l'autre et de ce que nous croyons en savoir. Agissons-nous de la même façon si nous sommes regardés ou si nous sommes seuls ?…

En fait, la démonstration de René Girard est souvent limpide. Concernant l'anorexie, on se souvient qu'un mannequin mourut à 22 ans en Espagne le 2 août 2006, de n'avoir rien mangé depuis deux semaines, et ce, après avoir respecté pendant des mois un régime limité à des feuilles de salade et du Coca Light ! Le regard de l'autre n'a-t-il vraiment rien à voir ici ? Le phénomène est devenu si préoccupant qu'en septembre 2006, la 44e édition de la Pasarela Cibeles (mode madrilène) refusa cinq mannequins pour cause de poids insuffisant…

René Girard s'inscrit en faux contre les interprétations psychanalytiques situant la source du problème dans l'inconscient de l'individu en invoquant son passé et son histoire comme facteurs prédominants. Pour lui, cette anorexie est aussi liée à la boulimie, dans un même terreau métaphysique. "Certes notre boulimique moderne mange pour elle-même, mais elle vomit pour les autres, pour toutes ces femmes qui se surveillent la taille réciproquement. Sa liberté radicale la rend esclave de l'opinion des autres», écrit-il. La rivalité est d'abord avec soi, avec son corps dans une volonté de domination et de se conformer. Si le désir de plaire aux hommes est présent au départ, les rivalités mimétiques acquièrent une vie propre et l'enjeu initial se perd de vue. L'important est de dépasser l'adversaire et d'être conforme à une imagerie en vogue dans la société, à une représentation séductrice même si celle-ci est fondamentalement mortifère. En l'occurrence, cela implique d'être la plus mince, coûte que coûte. Certes, les hommes étant mimétiques eux aussi, ils désirent les femmes minces, non parce qu'ils les trouvent plus attirantes, mais parce qu'elles ressemblent davantage aux modèles de femmes désirables proposés par le cinéma, la télévision, la publicité. Là est la paradoxe.

Pourquoi l'anorexie frappe-t-elle certaines femmes plus que d'autres ? Ces modèles incarnent l'étalon auquel les autres femmes doivent se mesurer. Un étalon guère stable car les femmes-modèles sont en concurrence entre elles. Pour Girard, le moteur du mouvement réside dans la dynamique même de la rivalité. Il est surprenant de constater que les actrices et mannequins qui cherchent à se dépasser les unes les autres, deviennent toujours plus minces alors que les filles ordinaires se sentent toujours plus grosses. René Girard a sans doute raison d’étendre ce phénomène à une anorexie existentielle plus générale dépassant la stricte subjectivité de l'individu, même si au fond, anorexie et boulimie sont précisément centrées sur l'individu et son corps, comme dernier stade de l'égoïsme. Il étend cette anorexie à cet hygiénisme qui ronge la conscience de l'individu contemporain. Comme notamment cette «boulimie du jogging» ; cette anorexie ne vient pas des personnes accablées par la religion mais par des gens soi-disant libérés ! «Il y a une grande ironie dans le fait que le processus moderne d'éradication de la religion ait produit d'innombrables caricatures." (p.58)

L'obsession de la minceur caractérise notre culture, façonne les silhouettes et les désirs normatifs en même temps qu'elle régie une compétition entre femmes et jeunes filles. Les femmes anorexiques veulent être championnes de leur catégorie. L'anorexie est un phénomène qui apparaît à une époque où la famille se dissout. Dire que le monde post-moderne veut sortir de sa condition ancestrale (l’imperfection, le temps, la vieillesse, la mort) est essentiel mais non suffisant. En cela, René Girard voit bien la rivalité à l'oeuvre dans l'anorexie, sorte de sacrifice. Il ne manque pas de relever cette ironie : "L'impératif qui pousse ces femmes à se laisser mourir de faim vient de toute la société. C'est un impératif unanime. De ce point de vue, donc, c'est organisé comme un sacrifice. Et le fait qu'il soit inconscient montre, de manière assez effrayante, qu'il y a une espèce de retour à l'archaïsme dans notre monde» (pp.122-123).

Dans ce petit livre qui n'a pas la profondeur de ses textes fondamentaux, on peut reprocher à René Girard de ne pas développer d'autres éléments qui pourraient se relier à sa théorie et à cet étrange hygiénisme contemporain, par lequel le corps se voit en même temps adulé et malmené, voire transformé. Récepteurs BlueTooth, écouteurs de walkman, notre être réduit à la matérialité brute du corps se voit démantibulé en kit génétique au profit de multinationales. Nos organes, nos cellules, nos gènes sont devenus négociables. Des sociétés s’en servent pour étendre leur empire sécuritaire (contrôle par l’iris). Des plasticiens, sculpteurs et vidéastes, baptisés biopunks militent pour la légalisation de toutes les formes de manipulations génétiques sur un adulte consentant. Clonage, détournement de l’ADN humain, quelle nouvelle manipulation génétique nous prépare-t-on ? Le corps est aussi le support de «graffitis» en tout genre (tatouages), clous, boulons et autres piercings, suivant en cela le body art qui s’était «amusé» à la lacération. Ce n’est plus la dualité âme / corps mais celle entre corps et machine qui a lieu. De même, l’époque qui adule la «transparence» célèbre de l’autre côté la chirurgie esthétique : des individus se font retoucher pour ressembler à une image idéalisée d’eux-mêmes. Notre corps n’est plus assumé mais comme sur commande.

On voit apparaître non seulement une tyrannie de l’apparence, du look, mais aussi un corps sans origine, unisexe, indifférencié. Un corps (ou un visage) sans caractère, lisse, sans détermination. Un corps déraciné, pauvre enveloppe charnelle qui hante nos rues, et cause de nouvelles souffrances comme l’obésité et l’anorexie justement…


Yannick Rolandeau
( Mis en ligne le 28/07/2008 )
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