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Un homme en son temps
Pierre Grémion   La Plume et la tribune. Jacques Nantet, homme de lettres parisien
Gallimard 2002 /  / 536 pages
ISBN : 2070760103
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Des figures qui, au sortir de la guerre jusqu’à 1958, occupèrent la scène publique, certaines, liées à l'actualité d’un temps, n’évoqueront presque rien dans deux décennies. Leurs noms, qui remplissent dans ce livre un opulent index de vingt pages, font résonner des souvenirs de gauches dissidentes, de luttes anticoloniales, de dialogue interculturel et interconfessionnel, d'aventures éditoriales et de tentatives transversales de toutes sortes – de celles que la recomposition du paysage politico-intellectuel rendait possibles, et auxquelles les nécessités stratégiques de la Ve République mirent bon ordre.

Dans cette litanie d'acteurs démodés ou de seconds rôles comme le cinéma de cette époque savait aussi en produire, pourquoi s'arrêter aussi longuement sur Jacques Nantet (1910-1993), " publiciste " et " homme de lettres catholique parisien ", qui n'a même pas l'heur d'être un inconnu célèbre, et préféra toute sa vie l'existence somme toute confortable d'un épigone paralittéraire, parapolitique, paradiplomatique ? Pour deux raisons.

La première, pratique : les copieuses " Notes pour un journal " tenues toute sa vie par Jacques Nantet, habilement exploitées par Pierre Grémion, sont un guide particulièrement précieux pour visiter les années 50 par le chemin des écoliers, en traversant salles de rédaction de L'Observateur, de Critique ou de Témoignage chrétien, salons parisiens de la princesse Bibesco, de Mendès France ou des Ormesson, staffs éditoriaux de la Table Ronde et de Minuit, cabinets ministériels, coulisses de la Mutualité et appartements courus de la Capitale.

La seconde, également pratique : libre de ses choix et sans l’entrave de mandats électoraux, sous-exposé aux médias, Jacques Nantet a pu suivre une trajectoire aussi indépendante que variée ; mieux qu'un mandarin, il est un condensé des agitations et des contradictions de son époque, un distingué passe-partout, un contemporain sinon capital, du moins révélateur.

Son nom surgit en 1950 avec la publication d'une brochure au titre explicite, Soyons neutres, précédée en 1948 d'un petit manifeste passé inaperçu et dont le titre eût paru ironique dix ans plus tôt : Bataille pour la faiblesse. Pour ce jeune diplomate, gendre du volumineux Claudel (lequel n'a pour lui que commisération), pas d'accomplissement sans vie littéraire ni macération politique. L'essai neutraliste tombe à point : c'est l'époque où L'Observateur, à peine sorti de l'œuf, cristallise le débat autour de la place des démocraties dans un monde bipolaire. Le rapprochement ne tarde pas à se faire entre le sérail de Claude Bourdet et le futur secrétaire de Jeune République (survivance du Sillon de Marc Sangnier), sur la base d'une gauche non marxiste. Le voilà bientôt parachuté sur les tribunes neutralistes, bombardé secrétaire du CAGI (Centre d'action des gauches indépendantes) par Bourdet, qui espère que ce nouveau Cartel concrétisera son rêve de carrière.

Mais Jacques Nantet, qui préfère le débat aux responsabilités, et les conférences à la propagande, mène petit tambour pour la gauche indépendante, sans rompre ses liens avec les milieux catholiques (il collabore à La Vie intellectuelle animée par le père Maydieu, sur les traces d'Esprit). Sur les bancs du Comité pour une Europe indépendante, il côtoie Henri Grouès (l'abbé Pierre), démissionnaire du MRP. Ces choix le conduisent à un certain nombre de renoncements : en 1951, bousculé par son nouveau statut d'éclaireur de la gauche chrétienne, il doit faire une croix sur sa carrière diplomatique et démissionner du Conseil de l'Europe. Deux ans plus tard, il imite Mauriac lorsque celui-ci désavoue ses vassaux de La Table Ronde, démasqués.

Par effet d’entraînement, et non sans méfiance, Jacques Nantet suit les différents groupuscules de la gauche modérée dans leur opposition aux luttes coloniales. En novembre 1952, il est du Comité des intellectuels pour la défense des libertés, qui réalise l’improbable jonction avec les " cryptos " des Temps modernes, mais où il se lie surtout d'amitié avec Paul Rivet, qui croit vivre la résurgence du Comité de vigilance anti-fasciste d'avant-guerre. L'année suivante, il suit François Mauriac non à L'Express, mais à la tribune humaniste et chrétienne du Comité France-Maghreb, où Robert Barrat, Charles-André Julien, Louis Massignon et d’autres ont entraîné l’ex-romancier. Nantet est de ceux qui s'associeront à la défense de Barrat, premier journaliste français à entrer en contact avec les fellaghas algériens, censuré et arrêté pour cette raison. Il ne franchira toutefois pas le Rubicon de l'anti-occidentalisme, position modérée qu'il tient de son fort engagement mendésiste.

Ce combat lucide, dicté par la raison, entraîne néanmoins Jacques Nantet à épouser les évolutions de la gauche nouvelle. Lors du " moment Mendès ", il est dans le secret des dieux – car PMF a compris l'intérêt de laisser venir à lui les petits agitateurs. On le retrouve à la Nouvelle Gauche en 1955, puis, en 1957, contraint d’accepter la fusion de la Jeune République dans l'UGS, toutes composantes qui se retrouveront absorbées par le PSU. Or, Jacques Nantet a toujours souhaité à la fois préserver son indépendance, et demeurer libre de mener une carrière littéraire, soit comme auteur, soit comme critique. Dans cette instrumentalisation progressive des organes intellectuels par la machine politique, cet amateur endurci, ne se reconnaît plus. Dès le milieu des années 50, il confie à son journal : " […] je ne crois plus guère à la politique. Elle mange ma vie, m'empêche d'écrire, ou me fait écrire ce que je ne pense pas, ou plus. Moi qui n'ai jamais cru au socialisme, je passe mon temps, au moins implicitement, à m'en réclamer. Tous ces articles ne sont pas ceux que je voudrais faire. Je voudrais ne faire que de la critique littéraire. "

Ce n'est pas sans amertume qu'il verra le Cercle ouvert, cycle de débats lancé dans le sillage de la revue Critique (où Jérôme Lindon l'a invité à parler littérature), récupéré par Charles Hernu en 1959 pour en faire un des contreforts de la candidature Mitterrand. Désormais, le cœur n'y est plus. En refusant de signer en 1960 le Manifeste des 121, il bascule, comme beaucoup de noms de la gauche indépendante, certains fidèles au légalisme mendèsien, d’autres passés au gaullisme de gauche, dans la génération des anciens, et amorce sa lente éclipse loin des sphères germano-pratines. C'est l'époque où L'Express, puis France-Observateur, se professionnalisent, marginalisant définitivement les dilettantes magnifiques du style Roger Stéphane, avec lequel Nantet partage quelques traits : éclectisme, désintéressement, gaullisme tardif.

Jacques Nantet n'est certes pas mort pour les Lettres, ni pour la carrière diplomatique, mais ses généreux efforts dans ce dernier domaine seront ruinés par le conflit israélo-palestinien de 1967, et son vieux rêve de fraternisation durablement laminé. Mai 1968 est le dernier virage que cet apôtre de la modération ne sait pas prendre, et qui le laisse au bord de la route. Paradoxe : l'antimarxisme, qui lui a servi de sextant d'un bout à l'autre de sa navigation, le classe dans les années Soljenitsyne parmi les intellectuels qui continuent de se définir par rapport à la doxa marxiste, et de lire Proust et Tocqueville à l'aune d’une contre-idéologie. Mais l'heure n'est même plus aux idéalismes.

Piéton du Tout-Paris, mondain cultivé et pensif, observateur exercé et modeste acteur de la (bonne) société, touche-à-tout dont le type a disparu (pas assez rentable) ou n'est plus qu'imité, Jacques Nantet ne fut ni propagandiste engagé (Sartre), ni activiste dégagé (Foucault), mais simplement curieux de participer à son temps. C’est depuis l’extinction de ce type d'hommes, trait d’union entre la plume et la tribune, que la classe politique, comme un acte de contrition, croit devoir nous infliger de pitoyables essais littéraires, tentatives désespérées de paraître pétrie d’humanités.

A lire cette dense évocation, qui est aussi celle d’une République, on mesure ce que le jeu littéraire et le jeu politique ont perdu en créativité, en émulation, en productives confrontations. Par la richesse de sa documentation, par son choix d’un récit proche du journal de bord, Pierre Grémion a rendu cette constante effervescence mieux qu’aucun archiviste. Car il faut bien le dire, son livre en contient un deuxième, que sont les carnets inédits de Jacques Nantet, mine d’or dont il aura sans doute gardé secrètes quelques galeries ! Un seul regret : qu’il ait laissé de côté la jeunesse, les années de formation et de maturation intellectuelle de son modèle, dont il ne nous livre en fait qu’un portrait en buste.


Olivier Philipponnat
( Mis en ligne le 19/06/2001 )
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