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Pour une histoire noire du jazz
Philippe Carles   Jean-Louis Comolli   Free Jazz, Black Power
Gallimard - Folio 2000 /  8.55 € - 56 ffr. / 435 pages
ISBN : 2-07-040469-2
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Fin 1960, Ornette Coleman enregistre, avec Eric Dolphy, Scott LaFaro et quelques autres, un long morceau intitulé Free Jazz . La "chose" surprend et scandalise même les plus fervents amateurs. Elle s'apparente aux pires excès de la musique contemporaine et semble jeter au feu ce qui faisait la spécificité du jazz: en gros, le claquement de doigts.

Free, cela voulait dire, bien sûr, "libre" de toutes les structures formelles, et pour beaucoup, ce n'était là qu'une forme d'extrémisme sans fondement, pour tout dire une cacophonie absurde et destructrice. Il suffisait pourtant de lire (cet ouvrage les cite abondamment) les déclarations de Coleman ou d'Archie Shepp pour mesurer la portée symbolique d'un tel mot dans le contexte racial des années 60. Car il n'est pas anodin que le Free Jazz soit contemporain de la radicalisation des mouvements noirs. Après trois siècles d'esclavage et cent ans de liberté conditionnée, l'exaspération parvient à un point d'explosion. Et c'est bien cette explosion qui est à l'oeuvre dans le Free Jazz -à l'heure ou des mouvements aussi politisés que les Black Panthers démontrent que le conflit racial n'est qu'une des multiples facettes de l'impérialisme américain. Le Free Jazz (jazz libertaire?) devient alors métaphore de l'affranchissement de l'homme noir comme de tous les êtres asservis.

Simple figure de style? Écoutons l'un de ses premiers promoteurs, Archie Shepp: "Le jazz est contre la guerre du Viêt-nam; il est pour Cuba; il est pour la libération de tous les peuples (…) Pourquoi? Parce que le jazz est une musique née elle-même de l'oppression, née de l'asservissement de mon peuple." Salutaire rappel pour oreilles oublieuses. Cette (re)prise de conscience est également due aux travaux de LeRoi Jones, l'un des premiers Noirs à écrire sur l'histoire globale du jazz (Blues People, 1963; Musique noire, 1969) d'un point de vue noir -ce qui n'avait jamais été fait!

Dès l'après-guerre, plus ou moins consciemment, les inventeurs du be-bop avaient tenté de se réapproprier une forme musicale abâtardie et colonisée par l'establishment blanc, quitte à se rendre "inécoutables". Certains critiques blancs leur avaient alors reproché de s'accaparer un art devenu universel pour le corrompre! La vague cool y remit bon ordre pour quelque temps. LeFree Jazz , à son tour, se veut contestataire; il revendique la sauvagerie qui rendit le premier jazz haïssable aux Blancs: musique dépravée, musique de bordel, musique de nègres.

Dans les années 60, la lutte politique s'étend à la sphère culturelle. Or, de tous les modes d'expression, le jazz est resté le plus spécifiquement noir, le seul vraiment susceptible de n'être compris que de ses inventeurs. Pour Carles et Comolli, il est d'ailleurs évident que, s'il n'y a pas de littérature spécifiquement noire, il n'y a pas non plus de jazz blanc; les Chet Baker, Gerry Mulligan ou Stan Getz ne sont à leurs yeux que les "dignes" héritiers des minstrels, ces caricatures de Noirs qui furent le premier véhicule du jazz dans les théâtres blancs.

L'apparition du free jazz correspond donc à un mouvement de fierté culturelle et de libération économique. Le jazz, dévoyé et exploité de toutes les façons possibles, doit être rendu aux Noirs, et brouillé aux oreilles non tant des Blancs que d'Oncle Sam. Du reste, l'impopularité extrême du Free Jazz l'a rendu, à proprement parler, irrécupérable. Pas plus que le chaos, il ne s'est laissé dompter. C'est au point que le mot "jazz" lui-même est parfois dédaigné au profit de new thing -de la même façon que Malcolm Little change son nom d'esclave pour celui de Malcolm X, et beaucoup de jazzmen le leur pour un patronyme musulman.

Ainsi, contrairement aux apparences, rarement un mouvement esthétique aura été moins contingent. Même le caractère d'improvisation absolue préside à certains mouvements politiques, témoignant d'une confiance aveugle dans le génie noir (Malcolm X: "L'homme noir improvisera.") Ainsi, l'émergence du free jazz n'a rien d'un avatar. Tout simplement parce qu'il n'y a pas d'"histoire" spécifique du jazz détachée de l'Histoire des hommes.


A lire Carles et Comolli, qui ont adopté une grille de lecture volontiers marxiste -ils placent très clairement leur étude, déjà ancienne, mais inactuelle, dans le champ économique-, le jazz n'a réellement existé à l'état pur qu'au tout début du siècle, avec une magnifique résurgence nommée Free Jazz dans les années 60. Tout le reste n'est que jazz commercial, jazz blanc ou tentatives aussitôt récupérées de prendre les chemins de traverse. Cette constatation a conduit, en 1971, lors de la première publication de ce livre, leurs auteurs a réécrire non seulement l'histoire de la musique négro-américaine "d'un point de vue noir", mais aussi l'histoire de la critique, essentiellement blanche, dont l'enthousiasme béat aura contribué à négliger la charge humaine dont le jazz reste porteur.

Tous les amateurs de jazz doivent avoir lu les 200 pages consacrées à l'"histoire noire du jazz", raccourci saisissant de plusieurs siècles de "blaxploitation" tantôt déclarée, tantôt sournoise. On n'écoutera plus le jazz (free ou non) de la même façon après la lecture de ce livre militant, érudit, captivant -auquel ne manque qu'un index et, sans doute, un développement sur le rap, dernier maillon d'une chaîne séculaire.


Olivier Philipponnat
( Mis en ligne le 22/11/2000 )
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