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Mon cancer sur Instagram
Agathe Auproux   Tout va bien
Albin Michel 2019 /  15 € - 98.25 ffr. / 220 pages
ISBN : 978-2-226-44526-1
FORMAT : 14,0 cm × 20,5 cm
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. «Un peu de décence, juste un peu» - A.Auproux, répondant à une association qui souhaitait la nommer comme porte-parole des malades souffrant d'un lymphome.

Née en 1991, Agathe Auproux est depuis trois ans chroniqueuse dans des émissions télé produites et présentées par Cyril Hanouna, personnage symptomatique et ambigu des médias actuels, clown puissant qui a fait sa marque de fabrique en mêlant farce potache, démagogie politique et sujets polémiques. Il a révolutionné (en pire) la fonction d’animateur en feignant d’être proche du petit peuple inculte tout en s’engraissant financièrement sur des chaînes privées avides d'une sous-culture soit-disant progressiste. Ses collègues chroniqueurs sont ce que l’on fait de pire en télé : Castaldi, Bénaïm, Naulleau, Verdez, etc. Auproux ajoute une caution porno-chic à l’émission tout en débinant les inepties qu'on attend d'elle. C’est dire le niveau culturel du paysage audiovisuel contemporain.

Une femme comme Agathe Auproux n’existait pas il y a 20 ans. On n'imaginait pas vivre en 2000 ce type d'existence marqué par la fatuité, le vide, l'exhibitionnisme et une vacuité qui seraient pourtant synonymes de triomphe, de succès et d'argent facile (la téléréalité a engendré ce type de célébrité). Elle est le fruit et le symbole médiatisé de cette génération insolente, auto-satisfaite et sans complexe, dont l'ego exorbitant n'est que la marque d'un libéralisme sournois, toxique et intrusif. Son témoignage sur son cancer (un lymphome) s’inscrit pleinement dans cette mutation anthropologique d’une gravité que l’on ne semble pas percevoir à sa juste (et dramatique) valeur.

A part intervenir 2 minutes 30 à chaque émission pour nous donner son avis sur tel ou tel programme, elle sévit de manière obsessionnelle sur son compte Instagram où, animée d’un narcissisme exacerbé propre à notre époque, elle «poste» des centaines de clichés, des portraits (appelés souvent selfies) ou des photos de son quotidien de petite bourgeoise parisienne aguicheuse et friquée. La jeune femme, n’ayant rien à envier aux canons de beauté contemporains, prend des poses équivoques (décolletés plongeants, regard provocateur, jambes dénudées, fessier moulé) pour alimenter son compte, répondant aux fantasmes du mâle obsédé, prédateur et frustré : secrétaire porno, baigneuse sexy, parisienne cochonne, clubbeuse dévergondée, ou encore coquine ingénue. Les femmes, elles, doivent jalouser ou admirer leur nouvelle égérie (qui pose également pour des marques de prêt-à-porter).

En novembre dernier, les spécialistes de l’hôpital Saint Louis lui diagnostiquent un lymphome. Elle devra pratiquer 12 séances de chimiothérapie et porter un cathéter pour diffuser au mieux le traitement. Auproux décrit avec relativement peu de profondeur ce protocole hospitalier (amateurs de littérature clinique, passez votre chemin). Ce qui la passionne, c’est elle. Avant tout, elle. Que ce soit sur Instagram ou dans une chambre d'hôpital, Agathe est la star. Sous son discours convenu et démagogique (ce livre s’adresse à sa communauté virtuelle, qui l’a soutenue grâce à ses messages de sympathie et de soutien - qu’elle publie en corrigeant les fautes d’orthographe !), se cache une petite peste imbue d’elle-même, frôlant la crétinerie à chaque séance médicale. Souvent les «célébrités» emploient un «ghost writer» pour écrire leur mémoire. Ici, on croirait qu’Agathe (âgée pourtant de 27 ans) a engagé un stagiaire de 12 ans pour transcrire cette banale confession tant le style (oral, postmoderne, connecté, positif) est pitoyable de sensiblerie, de maladresse et de prétention. Certains passages, au-delà du drame réel que la jeune femme a vécu et que l’on ne souhaite à personne, sont d’un comique involontaire, qui montre à quel point la modernité (dans son aspect techniquo-social) a projeté au fond de l’abysse la jeunesse (pourtant éduquée, scolarisée voire cultivée) de notre pays.

Premier exemple : elle doit rester immobilisée 45 minutes pour une injection. Pas 5 heures ni 3 jours ; 45 minutes. Elle écrit : «Je dois rester immobile pendant tout ce temps pour qu’il (le liquide) se fixe sur les cellules malades sans être perturbé par d’autres cellules actives.
Je peux au moins prendre mon téléphone, envoyer des SMS ?
Non.
Lire ?
Non plus, c’est mieux de fermer les yeux.
Ah, OK.
Même mon cerveau doit être le moins sollicité possible. Cool. Quarante-cinq minutes de néant, c’est parti»
.

Cette femme symptomatique d'une certaine post-historicité ne peut rester calme pendant 45 minutes durant un traitement qui soigne son cancer. Le vide la terrifie, elle vit pourtant du vide de manière quotidienne, mais lorsqu'il est composé de silence, sans téléphone ni Internet, il se révèle (enfin ?...) à elle.

Deuxième exemple. «Nous voilà toutes en tenue stérile et charlotte, on a du laisser nos téléphones, plus aucun écran derrière lequel nous réfugier». Même en phase terminale ou sur le bloc opératoire, la femme post-moderne ne lâchera pas son téléphone. Auproux, avoue d’ailleurs qu’il est le prolongement d’elle-même. Je vis donc je twitte ! Terrifiant ! Troisième exemple : Elle raconte comment elle a oublié son IPhone dans un train avant que sa mère triomphante le lui ramène. Son état de bonheur est tel que le lecteur imagine que le traitement marche plus tôt que prévu ? Non, elle a simplement retrouvé son téléphone.

Enfin, elle décide d’annoncer sa maladie (après avoir tout fait pour la cacher, y compris à ses proches ; le cathéter étant la métonymie clinique et vestimentaire de cette dissimulation). Résultat, elle l’annonce sur son compte Instagram et publie ce livre avec le cathéter bien visible. La pudeur, la solitude, le secret sont bannis par ces personnes qui croient faire du bien aux plus vulnérables, aux plus faibles d’esprit alors que cette confession, au-delà de l'impudeur et du caractère subjectif quasi sans intérêt, est la manifestation d'un ego existentiel sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Le téléphone, la télé et les réseaux ont transformé notre société (déjà peu brillante) en succursale d'HP. La folie est de toute les rencontres. Ce livre est un exemple terrifiant, peut-être d'un degré jamais atteint.

Tout va bien (autrement dit, tout va mal) est une ode à l’indécence actuelle, au narcissisme confondant, à cette philosophie dite «positive» – d’ailleurs la principale intéressée passe davantage pour une petite bourgeoise privilégiée (voir son comportement à l’hôpital) que pour une courageuse combattante – bref, à cette mutation anthropologique sans précédent qui nous conduit droit dans le mur. Bêtise ambiante et inauthenticité contaminent de jour en jour nos secteurs d'activité. Auproux en est l'un des exemples actuels.

Relire Hervé Guibert (mort du Sida en 1991, l’année de naissance d'Auproux) qui déjà maniait les codes de l'impudeur, mais avec le talent d’un écrivain, qui plus est condamné à mort.


Jean-Laurent Glémin
( Mis en ligne le 21/10/2019 )
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