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Un film crépusculaire
Entretien avec Nathan Réra - Outrages / Casualties of War - De Daniel Lang à Brian De Palma, Rouge Profond , Avril 2021


- Nathan Réra, Outrages / Casualties of War - De Daniel Lang à Brian De Palma, Rouge Profond (Raccords), Avril 2021, 586 p., 28 €
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Parutions.com : Pourriez-vous vous présenter en quelques mots pour nos lecteurs ?

Nathan Réra : Je suis maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’université de Poitiers et chercheur au CRIHAM. Mes activités se partagent entre l’enseignement de l’histoire de l’art (en tant que spécialiste des arts visuels des XXe et XXIe siècles) et la recherche. Mes travaux portent principalement sur les représentations visuelles et artistiques des génocides et des violences de guerre touchant les civils. Je m’intéresse également aux rapports entre les arts (peinture / photographie / cinéma).

Parutions.com : Vous avez publié des ouvrages sur les représentations des génocides. Comment avez-vous orienté cette réflexion plus directement vers le cinéma ? Et plus précisément, quel est votre axe de réflexion autour de la violence au cinéma ?

Nathan Réra : Mes recherches sont pluridisciplinaires. L’intérêt réside justement dans les zones de contact et les passerelles entre les arts. Mes travaux sur la destruction des Juifs d’Europe puis sur le génocide des Tutsi au Rwanda se sont élaborés à partir de corpus qui associaient art contemporain, photographie (photojournalisme, images d’archives, photographie d’art) et cinéma. Je ne suis donc pas focalisé sur la question de la «violence au cinéma», qui est une question par ailleurs très large. En revanche, je m’intéresse aux façons de représenter la violence, dès lors qu’elle se rapporte à des situations de conflits, de crimes de masse et de génocides, à la fois d’un point de vue historique, esthétique et éthique.

Parutions.com : Vous avez travaillé sur Fincher, Verhoeven et maintenant De Palma. Y a-t-il selon vous filiation, points communs, cohérence entre ces trois réalisateurs ou est-ce le hasard de vos découvertes qui vous a poussé à vous y intéresser ?

Nathan Réra : J’aime écrire sur les cinéastes qui stimulent ma réflexion et assouvissent mon obsession pour les images. C’est sans aucun doute ce qui rassemble Verhoeven, Fincher et De Palma, qui sont trois cinéastes majeurs, trois grands faiseurs d’images dont les œuvres m’accompagnent depuis de longues années. Pour être honnête, je n’ai pas réfléchi à leurs éventuels points communs ; on pourrait sans doute en trouver, mais ce n’est pas ce qui m’a décidé à travailler sur l’un ou l’autre. L’écriture naît toujours chez moi d’un désir intérieur, quasi biologique, qui est une forme de nécessité. C’est ce qui m’a conduit vers ces trois cinéastes.

L’univers de Verhoeven est très éloigné de celui de Fincher, très différent aussi de celui de De Palma (même si tous trois convergent vers Hitchcock). Ce sont, surtout, trois auteurs à l’œuvre très cohérente, dont même les films dits «mineurs» (ou que la critique juge un peu hâtivement «ratés») sont passionnants à étudier. Je les aime pour des raisons très différentes : Verhoeven fait un cinéma subversif et radical, profondément jouissif, tandis que le cinéma de Fincher est globalement mélancolique et beaucoup plus cérébral. De Palma est un grand inventeur de formes, un cinéaste baroque qui manie l’art de la reprise ; mais ce qui me touche le plus dans son œuvre, ce sont ses films crépusculaires, que j’appelle les «grands films de l’échec», auxquels appartiennent Outrages et L’Impasse.

Parutions.com : Vous écrivez dans votre dernier ouvrage que vous avez vu Outrages assez jeune. Pourriez-vous nous dire dans quelles circonstances, et quelles ont été vos premières réactions ? Pourquoi ce film vous a-t-il autant marqué au point d’en faire une étude très dense et de haute facture ?

Nathan Réra : Je n’ai pas vu Outrages à sa sortie en salles, car j’étais encore enfant à l’époque. Durant mon adolescence, j’ai découvert l’œuvre de De Palma et admiré Les Incorruptibles et Scarface, en particulier. Lorsque j’ai commencé ma collection DVD entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, ces films ont été les premiers à rejoindre les étagères de ma bibliothèque, aux côtés de Vertigo et de La Mort aux trousses, du Pont de la rivière Kwaï et de Lawrence d’Arabie, de la trilogie du Parrain et de La Ligne rouge – qui étaient mes films de chevet. La première sortie d’Outrages en DVD date de 2002, et je me revois encore l’acheter, très excité à l’idée de découvrir un film de De Palma (avec de surcroît Sean Penn, un acteur que j’admirais). Je m’étais préparé à voir un spectacle dans le style de Platoon, d’Apocalypse Now ou de Full Metal Jacket – des films que j’avais vus très tôt, et qui m’avaient marqué ; il n’en fut rien. Je suis ressorti d’Outrages dévasté, profondément meurtri par l’histoire racontée par De Palma ; et surtout, j’avais la profonde conviction que le cinéaste l’avait filmée de la manière la plus juste possible.

Parutions.com : Comment vous est venue l’idée de faire une enquête sur la création de ce film ?

Nathan Réra : Cela a pris des années. Cette idée s’est sans doute déposée dans mon esprit, inconsciemment, lorsque j’ai découvert le film. Je me souviens qu’il m’a fallu quinze jours pour reprendre mes esprits. J’étais littéralement obsédé par le visage ensanglanté et tuméfié d’Oanh après son viol, autant que par le regard impuissant d’Eriksson, renonçant à fuir avec elle pour ne pas être accusé de désertion.

Les années ont passé, durant lesquelles Outrages a toujours été une sorte de phare vers lequel je revenais, inlassablement. J’ai dû visionner le film une bonne quinzaine de fois. Je l’ai revu deux ou trois fois pendant que j’écrivais ma thèse sur le génocide des Tutsi, car certains films sur lesquels je travaillais abordaient la question du viol. Chaque visionnage confirmait un peu plus mon impression première, à savoir que De Palma filmait cette histoire sans la moindre complaisance, en refusant de faire de ce crime un spectacle. J’ai caressé à cette époque l’idée d’écrire quelque chose sur le film, mais j’étais trop occupé par mes travaux sur le Rwanda, et je n’avais peut-être pas encore la maturité suffisante.

En 2018, en raison de problèmes de santé, je n’ai pu me rendre à la master class de De Palma à la Cinémathèque, dans le cadre de la rétrospective de son œuvre ; il se trouve qu’il avait choisi de la faire précéder par une projection d’Outrages. J’ai visionné l’enregistrement en ligne, et les larmes du cinéaste, à l’évocation de la musique de Morricone, m’ont définitivement persuadé qu’il fallait que j’écrive un livre sur Outrages. Ce fut en quelque sorte l’étincelle dont j’avais besoin pour me lancer dans cette aventure.

Parutions.com : Parlez-nous du récit de Daniel Lang, Casualties of War, dont est adapté Outrages. L’avez-vous découvert en même temps que le film ou avez-vous du attendre la récente traduction en français (Allia, 2018) ?

Nathan Réra : J’ai découvert le texte de Daniel Lang après avoir vu le film de De Palma, d’abord dans les archives en ligne du New Yorker puis dans sa traduction française aux éditions Allia. Bien que connaissant le film, j’ai été frappé par le style de Lang, sobre et précis, d’une grande fluidité, et par la puissance de son récit. Lorsque j’ai commencé à travailler sur Outrages, j’étais déterminé à tenter de reconstituer l’enquête de Lang, mais j’ignorais si cela me serait possible. La rencontre avec l’une de ses filles a été déterminante et m’a ouvert les portes de ses archives.

Parutions.com : À la lecture de votre ouvrage, on est assez surpris de voir à quel point vous avez enquêté à la manière d’un détective qui se penche sur une affaire vieille de 40 voire 50 ans. Comment avez-vous procédé, quelle était votre méthode de départ ? Où vouliez-vous en venir ? Pourquoi avoir cherché à exhumer le secret de la création d’un film ?

Nathan Réra : Je raconte tout cela en détail dans l’introduction de mon ouvrage : je suis d’abord parti un peu à l’aveuglette, en contactant De Palma et David Rabe pour leur poser quelques questions. Puis j’ai pensé qu’il serait intéressant de discuter avec Michael Verhoeven et, si possible, de voir son film o. k., réputé être la première «adaptation» du texte de Lang, mais surtout connu pour avoir mis fin prématurément au Festival de Berlin en 1970. Un film qui était invisible depuis quasiment cinquante ans…

J’ai donc mené une double enquête : sur le film de De Palma proprement dit, grâce à la trentaine d’entretiens réalisés avec les membres de l’équipe, les acteurs, le producteur, les conseillers militaires, etc., puis sur tout ce qui l’avait précédé, c’est-à-dire à la fois les premiers films inspirés par le texte de Lang (o. k. de Verhoeven mais également Les Visiteurs de Kazan) et les projets avortés depuis le tout début des années 1970 (car plusieurs cinéastes, scénaristes et producteurs avaient tenté d’en réaliser une adaptation pour le cinéma ou la télévision). Je me suis enfin persuadé qu’il me fallait aussi retrouver les archives des procès en cour martiale, puisque les faits relatés par Lang dans son texte s’étaient réellement passés. Après plusieurs mois d’investigation, j’ai enfin pu les localiser. Il me semblait que seul ce cheminement, de l’histoire réelle à sa représentation cinématographique, me permettrait de saisir le film de De Palma dans toute sa complexité ; il fallait comprendre à quel point il avait été périlleux de produire un tel film à Hollywood, même des années après la fin de la guerre au Viêt-Nam.

Parutions.com : Plus que la critique d’une œuvre, votre livre retrace la confection d’un film, notamment dans l’élaboration du scénario. En quoi est-ce intéressant pour vous de remonter à la source plutôt que de faire une étude du produit fini ? Vous avez presque inventé un genre : en êtes-vous conscient ?

Nathan Réra : Je ne pense pas avoir inventé un genre ; d’autres l’ont fait avant moi. J’ai été formé à bonne école puisque Sylvie Lindeperg, qui a co-dirigé ma thèse de doctorat avec Pierre Wat, avait déjà eu recours à pareille approche pour son livre magistral sur Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, proposant une microhistoire de ce film, de sa genèse à sa réception. J’ai beaucoup appris grâce à elle. La singularité de mon livre vient peut-être de l’amplitude de ma recherche (brassant vingt-trois années), de la variété des objets que j’ai étudiés et des sources que j’ai explorées (archives militaires, scénarios jamais tournés, correspondances, notes d’intention, photographies, archives de presse, etc.). À ce travail méticuleux en archives s’ajoute la constitution de nombreuses sources orales. Cela donne un ouvrage un peu «monstrueux», qui emprunte des voies très diverses sans que l’ensemble paraisse pour autant peu homogène. C’est ma plus grande satisfaction : je voulais écrire un grand récit qui se «dévore» comme un roman.

Parutions.com : Outrages est le 19e film de Brian de Palma. Pourquoi avoir choisi celui-ci (qui se démarque dans sa filmographie) ? Que pensez-vous de son œuvre antérieure et postérieure ? En quoi Outrages diffère-t-il de ce qu’il a tourné, disons dans les années 1980 ?

Nathan Réra : À vrai dire, je ne pense pas avoir choisi Outrages ; c’est plutôt le film qui m’a choisi, pour des raisons que le lecteur comprendra à la lecture de la conclusion de mon livre. J’admire toute l’œuvre de De Palma, même si j’ai bien entendu mes préférences. Je suis moins sensible à ses variations autour d’Hitchcock, sans doute parce qu’elles restent inévitablement en-deçà de leurs modèles (mais en disant cela, je pense aussi à de magnifiques passages d’Obsession, de Pulsions et de Body Double). Je place en revanche très haut dans mon panthéon personnel Scarface (qui est un film d’une grande modernité, que je juge supérieur à l’original de Hawks), Les Incorruptibles et L’Impasse (dont le finale dans le métro me procure à chaque fois des frissons). Étrangement, la construction de ce dernier film est très similaire à celle d’Outrages, la quasi intégralité du récit constituant un flash-back, entre un prologue et un épilogue déchirants. J’aime aussi les films ultérieurs, même les derniers, qui n’ont pas bonne presse mais qui contiennent quelques fulgurances et restent très cohérents pris au sein du grand œuvre.

Parutions.com : Aviez-vous un réseau important pour convoquer les témoins du films (du réalisateur au photographe, en passant par les acteurs, producteurs et scénaristes) ou avez-vous procédé de manière artisanale ?

Nathan Réra : Je n’avais pas d’attaches à Hollywood avant de débuter mon travail (si l’on excepte Paul Verhoeven, qui n’y a plus tourné depuis vingt ans) ; je n’ai donc pas vraiment pu faire marcher mon «réseau». Contacter toutes ces personnes a été une entreprise longue et fastidieuse, mais ô combien stimulante. Je suis passé la plupart du temps par les agents de tous ces artistes. Certains d’entre eux, lorsqu’ils ont compris le sérieux de ma démarche, m’ont servi d’intermédiaires avec d’autres. Je ne compte même plus le nombre d’heures à écrire des e-mails ou à passer des appels... Il m’a fallu une grande persévérance, car tous n’ont pas répondu rapidement ; et d’ailleurs certains n’ont jamais répondu, en dépit de mes nombreuses relances. Je réalise seulement maintenant à quel point mon entreprise était un peu folle et démesurée ; mais je ne me suis pas trop posé de questions, autrement je n’aurais jamais avancé.

Parutions.com : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris, ému, touché, déçu au vu des nombreux entretiens que vous avez menés ?

Nathan Réra : J’ai été surpris de voir à quel point tous ces gens étaient prêts à témoigner. J’ai senti que Casualties of War était important pour eux tous, même ceux qui y avaient joué un rôle très mineur, comme Holt McCallany, qui n’apparaît qu’une poignée de secondes à l’écran. Il a accepté de me parler alors qu’il était en pleine promotion de la saison 2 de Mindhunter, et je crois pouvoir dire que nos échanges ont été déterminants. C’est quelqu’un d’une grande finesse et d’une grande humanité, qui a une connaissance remarquable des rouages d’Hollywood. Globalement, j’ai été très touché que certains veuillent me livrer des anecdotes que personne n’avait jamais entendues auparavant. John C. Reilly, par exemple, a commencé notre entretien en me disant : «Il faut absolument que je vous raconte deux ou trois histoires avant que vous me posiez vos questions…», et je l’ai écouté pendant vingt ou trente minutes, c’était incroyable… Il a un talent de conteur extraordinaire : j’avais l’impression de revivre littéralement le tournage ! J’ai aussi été très impressionné par la force morale et l’humilité de Thuy Thu Le. Sa contribution au film est essentielle, mais elle ne s’en glorifie pas, alors que les conditions de tournage n’ont pas été si évidentes pour elle.

Parutions.com : En quoi ce drame vietnamien rejoint vos sujets d’études ? Vous faites un parallèle avec la condition féminine actuelle alors que De Palma renvoie plutôt à un sujet universel. Pourriez-vous nous éclairer ?

Nathan Réra : Par-delà la guerre du Viêt-Nam, le viol a été employé sur tous les théâtres de la barbarie. J’avais lu de nombreux témoignages en rapport avec les viols perpétrés pendant le génocide des Tutsi, mais je ne m’étais pas directement, dans mes précédents travaux, focalisé sur cet aspect de la violence génocidaire. Certes, le viol pratiqué en temps de guerre, y compris par les «libérateurs», est un sujet «universel» ; mais il nous renvoie également aux violences faites aux femmes de manière plus générale, à une certaine conception de la femme, perçue comme un objet sexuel. Avant le viol, il y a la culture du viol, qui regroupe un ensemble de comportements, de pratiques et d’idées qui vont trouver à s’épanouir dès que les situations «favorables» se présenteront ; la guerre en est une. On ne devient pas violeur du jour au lendemain !

Parutions.com : Vous évoquez dans votre introduction l’intervention de De Palma à la cinémathèque, durant laquelle il semble extrêmement touché par l’assassinat de la jeune femme en 1966. Pourquoi selon vous a-t-il choisi de montrer ce film au public français plutôt qu’un autre (on pense à Scarface ou L’Impasse par exemple) ?

Nathan Réra : Tout simplement parce que De Palma considère qu’il s’agit de son film le plus personnel ! Il a mis quasiment vingt ans à parvenir à le tourner, et a pris d’énormes risques en le réalisant juste après Les Incorruptibles, son plus gros succès commercial de l’époque. De Palma a eu entièrement raison de mettre en avant Outrages à la Cinémathèque, car c’est un film plus méconnu de son œuvre, éreinté par la critique à sa sortie.

Parutions.com : En quoi ce film frise le chef d’œuvre ? Et pourquoi a-t-il été aussi mal compris ou interprété par la presse cinéma de l’époque ?

Nathan Réra : Dire qu’Outrages est un «chef-d’œuvre» présente l’inconvénient de se retrancher derrière un superlatif qui risque d’occulter la dimension complexe de l’objet, ce que révèlent par exemple l’étude des différentes strates d’écriture du scénario ou le tournage de l’épilogue, entre autres. Outrages n’est pas un film «parfait», mais c’est ce qui le rend plus passionnant encore à étudier, et je crois aussi plus bouleversant.

Je reviens largement dans mon livre sur la rencontre ratée entre Outrages et la critique, mais j’aurais tendance à nuancer un peu votre question : le film a eu aussi ses défenseurs, Pauline Kael aux États-Unis, Laurent Vachaud, Antoine De Baecque ou Régis Wargnier en France, pour ne citer que quelques noms. C’est surtout dans son pays d’origine que De Palma a été attaqué, par une partie de la critique (qu’il s’était mise à dos pour ses précédents films) et par les associations de vétérans de la guerre du Viêt-Nam, qui n’ont pas supporté que le film se concentre sur ce qui, à leurs yeux, n’était qu’un «micro-événement», un «épiphénomène». Ce qui est bien entendu largement erroné !

Parutions.com : Votre livre est un voyage dans le passé, sur un tournage, dans l’esprit d’artistes aussi divers que De Palma, Pete Hamill, Heywood Gould. Or, il en résulte une sobriété du propos, presque pédagogique, avec d’un côté une profusion d’informations passionnantes et de l’autre, une restitution tout à fait maîtrisée. Cela était-il recherché ou est-ce habituel chez vous ?

Nathan Réra : J’étais très conscient de ce que je voulais écrire dans le livre, et de la manière dont je voulais l’écrire. J’ai veillé à être le plus rigoureux possible, ne serait-ce que pour vérifier la fiabilité des informations dont je disposais, croiser les sources et les témoignages – ce qui était parfois très ardu. Je travaille toujours ainsi, et c’est ce qui donne peut-être l’impression que mon propos est «pédagogique». Je ne peux renier ce que je suis : un enseignant-chercheur ! Dans le même temps, j’ai voulu éviter une approche trop universitaire, dans ce qu’elle peut avoir parfois de trop jargonnant, de crainte d’étouffer l’amplitude narrative de mon texte. C’est ce qui lui donne, peut-être, un style plus «journalistique», même si je n’aime pas beaucoup les étiquettes.

Parutions.com : Tous les témoignages des acteurs du projet sont poignants, notamment celui de Don Harvey (qui joue le caporal Clark). Pourriez-vous nous parler de cet acteur peu connu et de l’importance de ce rôle pour lui ?

Nathan Réra : Don Harvey est un acteur formidable. Au milieu des années 1980, il fait partie de cette génération montante, avec les frères Baldwin et Holt McCallany. Formé à la Yale School of Drama, il avait décroché un petit rôle dans Les Incorruptibles, puis un rôle plus important dans La Bête de guerre de Kevin Reynolds, film sur lequel il avait déjà bénéficié d’un entraînement militaire dirigé par Dale Dye, qui joue le rôle du capitaine Hill dans Outrages. De Palma, qui avait aimé travailler avec lui sur son précédent film, lui a proposé le rôle du caporal Clark, qui n’est pas un rôle facile car c’est le «psychopathe» du film, l’homme de main de Meserve, celui qui ne craint rien ni personne et aime l’odeur du sang. Il est terrifiant, sadique, jamais caricatural. Comme pour tous les jeunes acteurs qui débutaient dans le film, Outrages est pour Don Harvey un film de référence. Il a été très généreux dans les réponses qu’il m’a faites, et vous avez raison, son témoignage est poignant, en particulier lorsqu’il évoque les doutes qui se sont emparés de lui à un certain moment du tournage, quant à la manière d’interpréter son personnage.

Parutions.com : Le grand absent du livre est Michael J. Fox (sans qui rien n’eût été possible selon De Palma). Vous expliquez qu’il n’a pas répondu à vos demandes. Avez-vous des regrets ? Comment situez-vous son interprétation d’Eriksson ?

Nathan Réra : Je n’ai pas de regrets. La recherche est parfois cruelle : on dépense une énergie folle, mais cela n’évite pas de passer à côté d’informations, d’éléments ou de rencontres qui auraient pu apporter un autre éclairage, confirmer (ou infirmer) des hypothèses. Un livre est la somme de réussites et d’échecs, à tout le moins de manques. Il faut l’accepter car rien n’est jamais parfait. Ceci dit, quand on voit le «casting» de mon livre, je ne suis pas à plaindre…

Les échanges que j’ai eus avec la porte-parole de Michael J. Fox n’ont pas abouti, sans doute en raison de l’état de santé de ce dernier. Je le sais très investi dans les activités qu’il mène au sein de sa fondation pour la recherche sur la maladie de Parkinson, dont il est atteint. Comme je l’explique dans l’introduction de mon livre, Michael J. Fox est sans doute celui qui, avec De Palma, s’est le plus exprimé dans la presse américaine à l’occasion de la sortie du film en 1989. Je me suis donc concentré sur les archives de la presse, et j’y ai trouvé matière à nourrir ma réflexion et à compenser son absence dans le livre.

Pour tout vous dire, même si j’aurais été honoré de pouvoir lui parler, je ne crois pas que cet échange m’aurait apporté beaucoup d’informations inédites, précisément parce que Michael J. Fox s’est beaucoup exprimé au sujet du film. Je sais, pour en avoir parlé avec plusieurs membres de l’équipe, qu’Outrages est le film dont il est le plus fier. Son interprétation d’Eriksson est inoubliable. Je suis persuadé que le film n’aurait pas eu le même impact sans lui. Mais il en va de même pour Thuy Thu Le, Sean Penn et le reste du casting, même les plus petits rôles.

Parutions.com : Les photographies du livre apportent également beaucoup. Quelle a été la place que vous leur avez accordée et comment les avez-vous récupérées ?

Nathan Réra : Il faut rendre hommage au travail éditorial remarquable de Rouge Profond, qui ménage toujours une place importante aux images. En l’occurrence, nous avons utilisé des photogrammes extraits des différents films étudiés, des portraits de certains des protagonistes du livre, mais aussi de nombreuses photographies de plateau, prises par l’immense Roland Neveu, qui avait été photoreporter avant de se spécialiser dans le cinéma. Quelques membres de l’équipe qui avaient conservé des images personnelles me les ont également confiées. Elles n’ont pas qu’une valeur illustrative dans le livre : elles participent de l’immersion du lecteur dans le tournage, et m’ont d’ailleurs été fort utiles dans ma description de ses différentes étapes.

Parutions.com : À part De Palma, quels sont les réalisateurs sur lesquels vous aimeriez travailler ? Mieux, y a-t-il d’autres films qui mériteraient une telle enquête ?

Nathan Réra : Plusieurs cinéastes m’intéressent, mais je n’ai pas forcément pour projet de travailler sur chacun d’eux. Depuis quatre ans, je caresse l’idée d’un livre d’entretiens avec un cinéaste, avec qui je suis régulièrement en contact ; mais pour l’heure, rien ne s’est concrétisé. Il y a sans doute d’autres films qui mériteraient, comme Outrages, une enquête approfondie ; mais l’écriture d’un livre doit avant toute chose être dictée par une urgence intérieure — telle est en tout cas ma conception des choses. Il faut trouver le bon angle, la bonne approche, et cela demande beaucoup de temps. Après ces trois années intenses, j’ai besoin de prendre un peu de recul, de tirer des enseignements de cette expérience, qui fut incontestablement la plus riche de mon parcours de chercheur.

Parutions.com : Quel est votre prochain projet d’écriture ?

Nathan Réra : Actuellement, je travaille sur plusieurs textes pour des ouvrages universitaires collectifs. J’écris aussi un nouveau livre, qui accompagnera la très belle édition d’un film en Blu-ray, prévue pour la fin d’année… Je n’en dis pas plus, ce sera la surprise !


Propos recueillis par Simon Anger
( Mis en ligne le 04/06/2021 )
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       de Nathan Réra
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