L'actualité du livrerencontre rencontrefemme Dimanche 21 juillet 2019
  
 
     
Le Livre
Essais & documents  ->  
Questions de société et d'actualité
Politique
Biographies
People / Spectacles
Psychologie
Spiritualités
Pédagogie/Education
Poches
Divers

Notre équipe
Littérature
Philosophie
Histoire & Sciences sociales
Beaux arts / Beaux livres
Bande dessinée
Jeunesse
Art de vivre
Poches
Sciences, écologie & Médecine
Rayon gay & lesbien
Pour vous abonner au Bulletin de Parutions.com inscrivez votre E-mail
Rechercher un auteur
A B C D E F G H I
J K L M N O P Q R
S T U V W X Y Z
Essais & documents  ->  People / Spectacles  
 

Le maintien ensemble des opposés
René Schérer   Giorgio Passerone   Passages pasoliniens
Presses universitaires du Septentrion - Lettres et civilisations étrangères 2006 /  21.50 € - 140.83 ffr. / 303 pages
ISBN : 2-85939-960-7
FORMAT : 16,0cm x 24,0cm

L'auteur du compte rendu : Professeur de Lettres Classiques dans les Alpes-Maritimes, Sylvain Roux est l'auteur, chez L’Harmattan, de La Quête de l’altérité dans l’œuvre cinématographique d’Ingmar Bergman – Le cinéma entre immanence et transcendance (2001).
Imprimer

Trente ans après son assassinat, Pier Paolo Pasolini (1922-1975) reste avant tout, en France, un cinéaste inclassable dont l’œuvre cinématographique iconoclaste est à l’image d’une vie aussi tragique qu’atypique. Et, de fait, Mamma Roma, L’Evangile selon Saint Matthieu, Théorème ou La Trilogie de la vie constituent des créations extraordinaires dont la puissance subversive et la beauté poétique expriment la vision singulière d’un auteur authentique. Mais l’œuvre pasolinienne ne se réduit pas à son cinéma : acteur, romancier, poète, dramaturge, traducteur, essayiste et pamphlétaire, Pasolini est un artiste aux multiples visages. Désormais, grâce à l’édition italienne des Œuvres complètes et à la parution de nombreuses traductions françaises, il est possible d’embrasser l’ensemble de cette production protéiforme.

Or, les questions que posent en visionnaire, ou mieux en voyant au sens rimbaldien du terme, ce créateur maudit sont toujours les nôtres, et le pouvoir de dévoilement critique de la vision pasolinienne demeure précieux pour notre monde marqué par des mutations sans précédent. C’est pourquoi l’actualité de l’œuvre de Pasolini se révèle «brûlante» en raison même de son intempestivité : «touchant tout ce qui concerne et préoccupe le présent, mais d’une manière toujours extraordinairement singulière et terriblement dérangeante» (p.9).

Parmi les publications consacrées au poète assassiné, Passages pasoliniens propose une exploration à deux voix aussi passionnante qu’originale de l’univers foisonnant de Pasolini. Plutôt que d’écrire une nouvelle étude biographique – que René de Ceccatty, traducteur de l’artiste, a remarquablement réalisée dans Pasolini (Folio biographies, 2005) –, ou d’élaborer une synthèse enveloppante, les auteurs entendent aborder un édifice aussi proliférant en privilégiant l’analyse singulière : il s’agit de tracer des «passages» – mot emprunté à Walter Benjamin –, des voies de traverse dans une création multiforme qui pointe sans cesse le glissement d’un monde à un autre, et, en même temps, d’indiquer des lignes de fuite, entendues au sens deleuzien d’armes de combat. Dans cette perspective, l’ouvrage est composé de deux grandes parties : la première, «Promenades (florilège)», est écrite par René Schérer, professeur de philosophie ; la seconde, «Eretica commedia (Pasolini ab gioia)», a pour auteur Giorgio Passerone, qui enseigne la Littérature italienne à l’Université de Lille 3.

Au seuil de ses déambulations, René Schérer identifie ce qui, selon lui, fait la continuité du parcours pasolinien : «le maintien ensemble des opposés» (p.10), la persistance de l’oxymore, l’éternelle coexistence des contraires. Par son exceptionnelle créativité, Pasolini est à l’origine d’une constellation, c’est-à-dire d’une «œuvre ouverte» (Umberto Eco) aussi bien dans sa forme constamment renouvelée que dans son contenu irrigué par une réalité inépuisable. Ce mouvement ininterrompu de la création traduit l’ouverture à un «infini» (p.13) qui ne renvoie ni à l’esthétique ni à la spiritualité ambiantes. Cet infini ne procède que de l’immanence de ce monde-ci, il est arrimé aux innombrables sensations qui traversent notre corps, il est «le nom même de l’existence dans ses contradictions qu’aucune dialectique ne résoudra et qui coexistent» (p.14). C’est à l’aune de cette mystique sans transcendance que l’essayiste envisage ses promenades au cœur de la poétique hérétique de l’un des plus profonds rebelles contemporains.

Le premier chapitre caractérise la vie et l’œuvre de Pasolini comme «l’alliance de l’archaïque et de la révolution». Deux plans constituent la figure pasolinienne : d’une part, le fait de «devenir-enfant, [d’] être et [de] rester enfant» pour s’ouvrir aux possibles tout en demeurant inactuel ; d’autre part, la «‘drague’ homosexuelle» (p.18). Cette hérésie sexuelle serait essentielle pour pénétrer la pensée dissidente de l’artiste assassiné : la nouvelle homosexualité et le danger, voire la mort, sont consubstantiels parce que ce choix existentiel implique un mode dangereux et d’exister et de penser. Pour Pasolini, «philosophie, pensée, poème, engagement du corps ne font qu’un» (p.21). Face à l’écroulement du communisme et de son utopie mortelle et déréalisante, et face à l’avènement du système néocapitaliste promouvant à l’échelle mondiale la société de consommation, la position pasolinienne consiste à affirmer la résistance de la Réalité : contre la déréalisation opérée par la mondialisation qui, pourtant, entend s’imposer comme un processus naturel, l’homme doit retrouver la foi dans le réel, se tourner vers le monde des corps et adhérer à l’immanence de la terre. Et c’est précisément cette quête de la réalité qui fait du poète un «défenseur de la tradition» (p.26) tout autant qu’un révolutionnaire. Le réel qu’il s’agit ici d’épouser est tourné vers le passé, contre l’actuel, en ce sens qu’il désigne à la fois ce qui est en train de disparaître devant les destructions du capitalisme moderne, et l’«archaïsme immémorial qui se trouve dans la mythologisation et la sacralisation du réel» (p.27). Toute l’œuvre de Pasolini affirme l’identité de la réalité et du mythe, et seule une telle religiosité fondée sur l’archaïque peut subvertir l’ordre régi par l’économie marchande.

Le deuxième essai, «Un clochard céleste», est constitué d’une série de réflexions fort stimulantes autour du film Théorème (1968). Partant du registre de l’œuvre défini comme indissociablement «comique et sublime» (p.31), René Scherer la caractérise comme une parabole sur l’hospitalité dans laquelle le héros est un hôte qui fait le don de sa jeunesse et de son sexe à chacun des membres d’une famille bourgeoise. Pasolini se détourne du néo-réalisme au profit d’un apologue troublant qui, en liant la sexualité déviante à la révélation mystique, propose une version inversée de l’épisode biblique de Sodome (c’est l’«ange» qui vient déranger la famille conformiste). L’essayiste s’attache, de façon suggestive, à lire Théorème, à la lumière de Spinoza – comme une «géométrie projective» (p.41) – et à l’aune de la pensée gnostique dans sa version manichéenne – comme une «théologie de la possession» (p.48) –.

L’essai suivant porte sur la langue et la politique «mineures» (p.53) de Pasolini. Dans le sillage de Gilles Deleuze, l’auteur définit la minorité, non d’après le nombre, mais à partir de la notion de «littérature mineure» : l’expression d’une minorité ethnique ou sociale dans une langue de culture «majeure» ; le «tout politique» ; l’énonciation collective. Au regard de ces caractères, René Scherer souligne avec force la singularité de la résistance poétique de Pasolini au «fascisme de la société de consommation» (p.65) : l’«exception pasolinienne» (p.66), en associant l’archaïque et la révolution, renvoie à une politique minoritaire fondée sur un langage de l’union des contradictoires.

La quatrième partie s’intéresse à la question essentielle du corps dans l’œuvre de Pasolini et précise en quoi celle-ci peut être éclairée par la gnose. Développant elle aussi la problématique des corps, l’étude suivante, «L’Enfer de l’hédonisme», est consacrée au dernier film de l’artiste, Salò ou les 120 journées de Sodome (1975). Parabole «dévoilant le pouvoir à l’œuvre dans la société contemporaine» (p.108), le film attaque violemment l’ordre néocapitaliste qui, derrière la permissivité et le discours de la tolérance, impose une jouissance normée et uniforme qui dénature les corps. Les analyses pénétrantes de René Scherer (sur le rapport du cinéaste à Sade, sur ses liens avec les positions de Foucault) révèlent que Salò se veut une charge virulente contre l’hédonisme, faussement libérateur, de la société marchande.

«Un irrédentisme amoureux» explicite l’idée pasolinienne d’une opposition radicale entre deux mondes inconciliables : d’une part, la culture du monde contemporain, portée par le consumérisme du nouveau capitalisme, et, d’autre part, celle d’un monde révolu mais réel qui renvoie à l’archaïsme des sociétés antiques ou extra-européennes. L’essayiste montre comment la temporalité mythique peut perturber et ouvrir l’espace-temps du règne déréalisé de la consommation. Le rapprochement inattendu entre Pasolini et Charles Fourier sur la conception subversive de l’amour et de la sexualité donne lieu à des considérations très fécondes.

La septième partie, «Le nouveau Spinoza», approfondit le «spinozisme» de Pasolini (l’affirmation suffisante de Dieu contre le rationalisme cartésien) à partir, notamment, d’une étude minutieuse du film Porcherie (1969). Alors que l’avant-dernier essai, «Clausule – L’anticonformiste», s’interroge sur la signification des trois grandes «abjurations» (p.165) pasoliniennes (celle de la Trilogie de la vie, celle, provisoire, de la poésie verbale et celle de la Raison démonstrative) eu égard à l’horreur qu’éprouvait l’artiste face à la «vulgarité» (p.167), les promenades de René Scherer s’achèvent sur une réflexion autour de l’essai L’Expérience hérétique (1976). A la lumière des thèses de Félix Guattari et de Gilles Deleuze sur l’affirmation d’une «sémiotique nouvelle» face à la société capitalistique contemporaine, l’auteur rend précisément compte de la position complexe de Pasolini selon laquelle «le cinéma est la langue écrite de la réalité» (p. 177).

Le second volet du livre, plus court que le premier, entend répondre à la question : «A quoi sert aujourd’hui l’événement-Pasolini ?» (p.195). La première étude de Giorgio Passerone propose un rapprochement original entre le «cinéma de poésie de Pasolini» (p.199) et l’œuvre des Straub, en particulier les films inspirés de Cesare Pavese. L’essai suivant est centré sur la bande sonore (en particulier l’utilisation de Bach) du premier film du cinéaste, Accatone (1961). «Dante indirect libre» et «L’antépurgatoire et nous» analysent les rapports complexes du poète attaché au dialecte frioulan avec la langue de la Divine Comédie. Le cinquième et le sixième essai portent essentiellement sur Pétrole, ce roman tourbillonnaire dans lequel Pasolini tente de «s’emparer de la réalité». Deux essais confrontent, de façon aussi éclairante qu’inattendue, le poète avec Ezra Pound, notamment autour de la thématique des virtualités critiques de la parole poétique. Cette section s’achève sur des considérations relatives au sommet du G8 de Gênes de juillet 2001 : il s’agit de souligner l’actualité intempestive de Pasolini et la nécessité de poursuivre la résistance dans son sillage.

En définitive, Passages pasoliniens constitue une approche enrichissante (parce qu’inédite) de l’œuvre pasolinienne. En invitant le lecteur à «déambuler» dans cet univers si singulier dans la création contemporaine, les auteurs ne se contentent pas de mettre en évidence la trajectoire insaisissable d’un rebelle authentique et d’exposer ses thématiques fondamentales. A l’écoute de la voix de Pasolini, ils s’interrogent sur la possibilité d’une véritable critique, voire d’une subversion, du système néocapitaliste mondialisé – la question de la légitimité d’une telle contestation étant autre et restant donc ouverte. Or, la force unique de la dissidence pasolinienne (à l’écart de toute posture esthétisante) vient de sa dimension éminemment poétique : à l’oppression exercée par la politique capitaliste dominante, il oppose le «langage de la réalité» qu’est la poésie elle-même. Alors que les voies qu’emprunte aujourd’hui la nébuleuse contestataire ne sont le plus souvent que des impasses, le cheminement hérétique de Pasolini invite à résister autrement. René Schérer et Giorgio Passerone, dont les prises de position peuvent par ailleurs être discutées, ont le grand mérite d’éclaircir le sens de la révolte pasolinienne.


Sylvain Roux
( Mis en ligne le 04/05/2007 )
Imprimer

A lire également sur parutions.com:
  • Sur Pier Paolo Pasolini
       de René de Ceccatty
  • Pasolini, scénariste
  •  
    SOMMAIRE  /  ARCHIVES  /  PLAN DU SITE  /  NOUS ÉCRIRE  

     
      Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2019
    Site réalisé en 2001 par Afiny
     
    livre dvd