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L'aporie libérale
Grégoire Chamayou   La Société ingouvernable - Une généalogie du libéralisme autoritaire
La Fabrique 2018 /  20 € - 131 ffr. / 326 pages
ISBN : 978-2-35872-169-1
FORMAT : 14,2 cm × 22,5 cm
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La Société ingouvernable. Généalogie du libéralisme autoritaire arrive à point nommé pour comprendre la logique qui préside à l'action du gouvernement français – et, à vrai dire, de tous les gouvernements depuis la fin des années 1970 -, dans ses mesures socio-économiques comme dans ses actions particulièrement violentes de répression des protestations sociales et de remise en cause de l'Etat de droit. Car ce qui sous-tend la démonstration de Chamayou, c'est la remise en cause du mythe selon lequel le libéralisme est à l'origine des institutions démocratiques et en est de fait le principal défenseur.

Cette remise en cause est d'ailleurs complémentaire à celle de Dupuis-Déri, qui s'attaquait à l'aspect plus politique et philosophico-discursif du libéralisme, dans Démocratie, histoire politique d'un mot et La Peur du peuple. Certes, Chamayou travaille sur un certain pan, plutôt récent (il se met en place après la Deuxième Guerre mondiale) et il est vrai assez spécifique, du développement idéologique libéral, celui que l'on qualifie (à tort, car l'expression désignait jadis une famille de théories libérales liées à la pensée keynésienne) de néo-libéralisme, dont les figures tutélaires sont Milton Friedman, Friedrich Hayek et pour la question écologique, Ronald Coase – antikeynésiens viscéraux.

Il fait au passage découvrir une myriade d'auteurs de second plan, de vulgarisateurs managériaux, de journalistes et autres conseillers de l'ombre qui sont pourtant de redoutables tacticiens et même parfois des stratèges de génie, très habiles à utiliser ce qu'ils redoutent pour mettre en place ce qu'ils souhaitent. Or, peut-être ce courant du libéralisme n'est-il qu'un courant parmi d'autres, mais non seulement il est devenu largement dominant, voire monopolistique dans la pensée libérale ainsi que dans les institutions universitaires (au point que les derniers mohicans des économies hétérodoxes tiraient le signal d'alarme en 2018), mais il est au fond particulièrement cohérent – en tout cas plus que le keynésianisme ou certains aspects du libéralisme d'origine d'Adam Smith et des éthiciens écossais – avec le fonds intellectuel, le noyau dur des valeurs du libéralisme, surtout dans le contexte qui est le nôtre, celui des multinationales actionnariales, qu'il a contribué à créer.

Chamayou montre donc, à la suite de Polanyi dans La Grande Transformation, et en parallèle de Dupuis-Déri, que le libéralisme n'est pas une idéologie attachée à la démocratie, ancrée en elle ; à tout le moins, que la démocratie n'est pour lui qu'un accident politique opportun, qu'une ressource ou qu'un gadget considérable tant qu'il est utile, mais négligeable voire nuisible s'il est gênant pour son projet de société, comme en témoigne le soutien sans vergogne de Hayek au régime de Pinochet. Quel est le projet de société du libéralisme ? L'abolition du politique par l'assomption dans le grand automate qu'est le Marché (des biens, du travail, des capitaux), espace d'échanges de choses (où d'ailleurs tout est une chose), sans lieux ni personnes, de rencontres où des agents économiques perçoivent et envoient des signes qui sont interprétés en valeurs et donc en transactions.

Or, comme le rappelle Chamayou après Polanyi et tellement d'autres, en ce compris un libéral plus sensé comme Keynes, ce bidule théorique demeure, en sus d'être infondé physiquement (comme le rappelait un hétérodoxe tel que Georgescu-Roegen) sans aucun fondement réel dans l'histoire humaine – quelle que soit la perspective par laquelle on l'aborde - alors qu'il est présenté par ses partisans comme relevant d'une logique absolument naturelle et nécessaire dont toute autre construction culturelle et surtout politique humaine vient malicieusement perturber le magnifique agencement.

Le premier mérite de Chamayou est de décortiquer les tactiques et stratégies discursives et (quoique dans une moindre mesure) institutionnelles qui ont permis à ce libéralisme de devenir une sorte de monopole intellectuel, gangrenant, parasitant jusqu'aux valeurs et pratiques qui le contestaient, comme la recherche d'autonomie ouvrière dont Boltanski avait déjà noté la récupération. Le dressage de la contestation passe par exemple par le fait de faire participer à des réunions, des discussions, etc., afin de prendre la mesure de l'ennemi, de ses cohérences et de ses contradictions, de le cantonner le plus longtemps possible dans une sphère privée où il ne peut pas faire de bruit, de faire diversion, de coopter les opportunistes et de pacifier les modérés tout en rejetant les radicaux dans l'illégitimité, de bénéficier, de l'image de son adversaire, etc.

D'autre part, il montre le fonctionnement de la stratégie des petits gains, des avancées sectorielles, montant les populations de manière croissante contre des services publics un par un dénutris par l'obsession du contrôle de la dette et des équilibres budgétaires (eux-mêmes mis à mal par les baisses d'impôts sur les classes aisées). Enfin, il mentionne l'arnaque de la responsabilisation individuelle des décisions industrielles, comme celle consistant à remplacer les bouteilles consignées par les canettes pour ensuite reprocher aux consommateurs les comportements qui étaient précisément mis en avant pour justifier l'achat de ces canettes...

Le deuxième mérite de l'auteur est de souligner les débats internes, notamment autour de la légitimité «de gouvernance» de l’actionnariat remplaçant celle de la la propriété des entreprises, et même les contradictions du néo-libéralisme, lequel martèle que le marché est l'allocateur naturel des ressources, mais ne cesse de faire appel à l'Etat quand le réel le dément. Certes, l'exposé de Chamayou présente quelques aspects critiquables : il postule que la révolution néo-libérale était réactive aux mouvements sociaux (les ouvriers contestant le travail à la chaîne et réclamant plus d'épanouissement et d'autonomie, la contestation des années 1960, l'activisme environnementaliste et écologiste, etc.) et à la baisse de rendement du capital, grignoté par les victoires salariales et la redistribution étatique ; il oublie que le contournement du politique s'est aussi largement produit par la création de ce monstre informe qu'est la gouvernance supra-étatique, dont la CEE puis l'Union européenne sont un exemple frappant ; il sous-estime aussi la question monétaire et celle de la compétitivité sur fond de mondialisation des échanges comme mécanismes de pression sur le travail, insistant d'avantage sur le chantage au chômage.

Cela étant, la démonstration est brillante, documentée et indéniablement utile à une époque où l'Etat dépense sans doute davantage pour des balles en caoutchouc que pour les vieillards dans les ehpad...


Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 05/04/2019 )
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