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Définitivement Ellul
Patrick Chastenet   Introduction à Jacques Ellul
La Découverte - Repères 2019 /  10 € - 65.5 ffr. / 123 pages
ISBN : 978-2-348-04043-6
FORMAT : 12,0 cm × 19,0 cm
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Introduction à Jacques Ellul est un petit livre essentiel, dense et riche, à l'image de l'oeuvre prolifique de cet historien du droit et théologien bordelais qui demeure l'un des plus grands penseurs du XXe siècle, ainsi que l'une des principales figures fondatrices de l'écologisme. Très connue dans le monde anglo-saxon, mais longtemps dédaignée en France, cette oeuvre est depuis quelques années republiée. Cependant, elle est si complexe qu'il était nécessaire qu'un véritable guide tel que le politologue Patrick Chastenet, qui a jadis interviewé Ellul et connaît son travail sur le bout des doigts (et ce n'est pas une mince affaire !), débroussaille, y trace un chemin, en fasse une synthèse aussi structurée que vivante. A cette fin, Chastenet fait d'entrée de jeu le lien entre, d'une part, Ellul comme personnaliste critique des idolâtries techniques et politiques, ainsi que comme analyste de la propagande et des révolutions et, d'autre part, Ellul comme personne, marqué par le chômage de son père, converti au protestantisme, engagé dans la résistance, ami de Bernard Charbonneau, lecteur passionné de Marx, Barth et Kierkegaard, écoeuré par la bureaucratie et défenseur des terroirs de l'Aquitaine.

Le premier aspect à noter chez Ellul, c'est sa volonté (et son exigence à l'égard des autres, ainsi qu'en témoigne son refus de considérer la pensée de Heidegger) d'être parfaitement intègre moralement, politiquement, et cohérent intellectuellement, ce qui en soi est déjà à contre-courant de la logique de mauvaise foi valorisée et avalisée de notre temps où penser consiste à étiqueter, calomnier, flatter, ânonner, se conformer à tout ce qui est opportun, vitupérer dans l'oubli et pour l'oubli. Bien sûr, Ellul n'est pas exempt d'ambivalences, d’ambiguïtés et de contradictions, comme par exemple son soutien à Israël avec des arguments qui relèvent de tout ce qu'il dénonçait dans la propagande et envers et contre tout ce qu'il rejetait dans l'Etat et le nationalisme.

Le deuxième aspect qui frappe dans l'oeuvre d'Ellul est son immense érudition doublée de son attention continue aux fluctuations du réel, à court comme à moyen ou long terme. Chastenet lui rend d'ailleurs la pareille en prenant ses exemples explicatifs ou illustratifs dans nombre d'évènements ou de faits qu'Ellul ne connaissait pas, ou peu, prouvant au passage que sa réflexion est plus que jamais actuelle ; que nombres de ses intuitions, concepts ou raisonnements sont toujours utiles, opérationnels pour comprendre (et combattre) notre propre temps ; et que, hélas, l'essentiel de ce qu'il dénonçait, parfois depuis les années 1930, s'est implacablement réalisé.

Certes, quelques aspects de ses études ont vieilli ; on pense notamment à sa description des outils et méthodes de propagande, même si toutefois son aperception du phénomène de la propagande, de son importance fonctionnelle et de son rôle dans les sociétés dites postmodernes n'a pas pris une ride. Par contre, si elle est critiquable, notamment par son déterminisme, son haut degré de généralité et son ignorance des représentations et des actions individuelles que d'aucuns considèreront comme excessifs, son étude de la technique, développée sur trois ouvrages, est, tout autant que sa fameuse histoire des institutions, d'une acuité, d'une finesse, d'une logique impeccables, jamais démenties.

On pourrait même postuler que si l'on entreprenait une description des interactions entre acteurs de la technique, en ce compris les consommateurs, et de leurs représentations sociales, on arriverait à un résultat qui validerait, par d'autres voies, les conclusions d'Ellul : contrairement aux outils, le système technique se développe de manière autonome et aliénante – moralement, socialement et spirituellement - pour l'homme. Cela d'autant plus que la technique, absorbant tous les aspects, toutes les activités de la vie humaine et plus seulement la production, porte des valeurs qui gravitent autour de cet astre lourd qu'est l'efficacité et qui en font une nouvelle idole, finalement plus puissante que l'Argent puisque même les plus contestataires comptent généralement sur celle-là pour en finir avec celui-ci.

A vrai dire, à l'instar de l'Etat qui est détient un (quasi) monopole sur le politique, la solution technique est devenue un monopole cognitif – il suffit de lire Marx, Lafargue (ou au contraire n'importe quel penseur néolibéral), les transhumanistes, ceux qui croient pouvoir régler les problèmes causés par l'hubris et le consumérisme par des océans de panneaux photovoltaïque pour s'en rendre compte. Chastenet rappelle et commente les points principaux de ce descriptif de la technique (rationalité, artificialité, automanisme, auto-accroissement, unicité entraînement, universalisme, autonomie) ainsi que les évolutions dans la pensée d'Ellul – et là encore, son traitement de l'informatique, pourtant à ses débuts, est d'une admirable acuité. Cette vision de la technique inspirera la théorie des seuils de contre-productivité d'Ivan Illich dans sa critique de l'automobile, des hôpitaux, de l'école et des institutions répondant à un besoin qu'elles suscitent ou une rareté qu'elles créent.

Dans le troisième chapitre, consacré à la critique ellulienne de la politique et de l'Etat, Chastenet rappelle qu'Ellul est, plus que quoi que ce soit d'autre, un anarchiste chrétien, c'est-à-dire un individu qui ne reconnaît d'autorité légitime qu'à Dieu et à l'individu en relation avec lui (dans son choix morale et spirituel), à l'exclusion de tout autre forme de hiérarchie et de contrainte instituée. Si Ellul combat la technique et l'Etat c'est, d'une part, parce qu'ils prétendent se substituer ou sont perçus comme se substituant à Dieu, en tout cas détournent de Dieu, et, d'autre part, parce qu'il a vu les résultats de ces idolâtries et en a conclu que l'Etat avait une vocation totalitaire. Enfin, il a concrètement vu lors de ses engagements politiques de l'après-guerre à quelle machine aveugle à la vie il avait à faire, comment les partis et la bureaucratie étouffaient les idées. Aussi, s'engager en politique exige en permanence de garder un pied dehors, de rester un individu libre, c'est-à-dire méfiant et dubitatif, ''une sentinelle du siècle'', pour reprendre l'expression très juste qu'utilise Chastenet.

Aussi, dans son chapitre consacré aux rapports entre Ellul et la révolution, l'auteur rappelle-t-il qu'Ellul n'a cessé de dénoncer le dévoiement de l'idée-même de révolution qu'il observe dans les fanfaronnades des années soixante et soixante-dix (et l'on ne peut s'empêcher de penser aux films de Jean Yanne, comme Moi y en a vouloir des sous qui mettent ces fanfaronnades en scène), notamment avec les idées de «libération sexuelle» de Marcuse, lesquelles ne sont jamais qu'une fuite en avant dans le conformisme.

Le dernier chapitre est consacré à l'écologisme ellulien. Chastenet rappelle qu'Ellul fut, avec Charbonneau, et cela dès les années trente, le défenseur des principales valeurs qui allaient constituer le corpus idéologique écologiste, et s'est farouchement opposé à ceux qui faisaient du christianisme le responsable du désastre écologique.

Chastenet offre une porte d'entrée à une pensée critique et prophétique, lucide et radicale – et donc une porte de sortie de cette époque qui nous fait étouffer sous le plastique...


Frédéric Dufoing
( Mis en ligne le 13/09/2019 )
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