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Théorie de la connaissance, le manuscrit de 1913
Bertrand Russell   Théorie de la connaissance - le manuscrit de 1913
Vrin 2002 /  20 € - 131 ffr. / 307 pages
ISBN : 2-7116-1536-7
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La Théorie de la connaissance que vient de traduire Jean-Michel Roy n’est pas sans rappeler les Manuscrits de 1844 de Marx qui, il y a quelques dizaines d’années, avaient marqué toute une génération. Dans les deux cas, il s’agit d’une oeuvre majeure, d’autant plus remarquée que rien n’en laissait soupçonner l’existence. Si, lors de leur découverte — en 1967, au cours du catalogage des papiers de l’auteur qui avait précédé leur acquisition par une université canadienne —, ces trois cent cinquante pages laissées inachevées en 1913 ont tant surpris, c’est que les divers récits autobiographiques publiés par Russell n’en faisaient jamais mention, alors pourtant qu’il avait mis les plus grands espoirs dans cet ouvrage, et qu’il n’était pas homme à avoir peur d’avouer ses échecs. Le manuscrit de 1913 constitue donc un chaînon manquant essentiel pour la compréhension, non seulement du développement intellectuel de Russell mais de l’histoire de la philosophie au vingtième siècle en général.

Philosophiquement parlant, la période qui va de l’achèvement des Principia Mathematica (1910) à la publication des Leçons sur l’atomisme logique (1918) a été exceptionnellement féconde pour Russell. Après une décennie consacrée presque tout entière à des travaux logico-mathématiques, il souhaitait en tirer les bénéfices philosophiques et montrer comment les outils qui venaient d’être forgés offraient la possibilité de résoudre de façon enfin satisfaisante les vieilles questions métaphysiques. Tout comme la mathématique est la méthode de la physique, la logique, proclamait-il, est la méthode de la philosophie. Découverte en 1905 à propos des descriptions définies, appliquée ensuite aux classes, la théorie des symboles incomplets prenait la forme d’un principe des constructions logiques et cette version moderne du rasoir d’Ockham, qui nous enjoint de remplacer les entités inférées par des constructions logiques, était érigée en maxime suprême de la philosophie scientifique. On ne saurait sous-estimer l’impact de ce qu’on a parfois appelé le programme de Russell sur le cours ultérieur de la philosophie analytique et les témoignages de Carnap ou de Quine sont là pour nous dire combien la lecture de leur aîné a été déterminante dans leur décision de philosopher d’un point de vue logique.

Mais le texte est aussi un document capital pour l’histoire des relations de Russell avec Wittgenstein, dont il avait fait la connaissance quelques années plus tôt. La correspondance échangée alors avec Ottoline Morrell permet de suivre les péripéties du drame et donne une bonne idée de la terreur exercée sur le maître par le disciple. La critique portait sur la théorie du jugement exposée dans la seconde partie de l’ouvrage. Wittgenstein, à qui elle avait été communiquée, aurait déclaré un beau jour qu’elle était complètement fausse, qu’il avait envisagé cette possibilité et savait qu’elle ne marchait pas. Une lettre adressée alors à Russell, et dont le Tractatus a conservé l’écho au § 5.5422, précise la nature de l’objection : “d’une analyse correcte de A juge que aRb il doit s’ensuivre, sans autre prémisse, aRb ou -aRb. Cette condition n’est pas satisfaite par votre théorie”.

L’effet dévastateur de ces critiques explique le brusque arrêt de la rédaction, et le silence ultérieur sur l’existence du manuscrit. Russell ne devait jamais se remettre complètement du traumatisme et en 1916 encore il écrivait à la même correspondante : cette critique “a été un événement de première importance dans ma vie et a affecté tout ce que j’ai fait depuis. J’ai vu qu’il avait raison et j’ai vu que je ne pourrais jamais espérer faire à nouveau un travail fondamental en philosophie. Mon énergie était brisée, comme une vague qui s’écrase contre une digue”.

A contrario, l’ouvrage permet de mesurer l’impact de Wittgenstein sur la philosophie du vingtième siècle. L’idée même d’une théorie de la connaissance est solidaire d’une philosophie de l’esprit qui allait aussitôt céder la place à la philosophie du langage. La première à faire les frais du tournant linguistique a été bien sûr la théorie du jugement, qui ne devait plus subsister que sous la forme en quelque sorte honteuse d’une théorie des attitudes propositionnelles. Une comparaison avec les Leçons d’introduction à la logique et à la théorie de la connaissance professées par Husserl en 1906-1907 et récemment traduites chez Vrin montre qu’à bien des égards, dans sa quête des fondements ou sa recherche de la certitude par exemple, le philosophe anglais restait beaucoup plus proche de son collègue allemand que de son disciple autrichien. Ce grand texte préwittgensteinien est à ce titre un document exceptionnel sur un tournant de la philosophie au vingtième siècle, puisqu’il est possible d’y faire le partage entre les thèmes novateurs évoqués plus haut et d’autres appelés à disparaître comme par enchantement.

La Théorie de la connaissance ne devait être que le premier volet d’un projet plus vaste, qui comprenait deux aspects : une section analytique qui passerait en revue les différentes composantes de la connaissance, puis une section synthétique reconstruisant sur cette base les points de l’espace, les moments du temps et les unités de matière. L’ouvrage devait comprendre trois parties consacrées respectivement à la familiarité ( acquaintance), au jugement et à l’inférence, ce qui correspond au plan des traités de logique traditionnelle, à ceci près qu’en bon empiriste, Russell part non du concept, mais de l’expérience. L’écart est cependant moins grand qu’il ne paraît, la familiarité étant une présentation, une Vorstellung.

Les pages 1 à 142, qui traitaient de la connaissance des particuliers, manquent dans le manuscrit, l’auteur les ayant publiés en revue de janvier 1914 à avril 1916. L’ouvrage commençait par une description préliminaire, puis une analyse, de l’expérience, entrecoupée par un examen du monisme neutre de James, qui proposait de voir dans la matière et dans l’esprit deux façons distinctes d’arranger un matériau en dernière instance identique; après quoi le chapitre quatre posait les définitions fondamentales et les principes méthodologiques d’une théorie de la connaissance. Dès 1905 Russell avait distingué deux formes de connaissance l’une directe, par familiarité, l’autre indirecte, par description. La seconde reposant sur la première, celle-ci apparaît comme fondamentale dans l’expérience et c’est donc elle qui sert de fil directeur. N’en déplaise aux nominalistes, l’ameublement du monde ne saurait pourtant se limiter aux seuls particuliers. Les chapitres sept à neuf prennent donc un nouveau départ en introduisant la notion de complexe, défini comme tout ce qui est susceptible d’analyse. Un complexe a deux sortes de constituants : des termes, et une relation, qui est un universel. Mais x précède y possède une unité qui fait défaut à la simple juxtaposition x, précéder, y. Il faut donc distinguer la relation et la relation relatante, sur laquelle portent toutes les difficultés.

La seconde partie aborde le problème central de l’épistémologie : distinguer les fausses croyances des vraies et donner pour cela un critère du vrai. La relation relatante crée en effet une unité d’un ordre radicalement nouveau. Alors que les objets de la familiarité sont simplement ce qu’ils sont, les propositions sont vraies ou fausses; corrélativement, la pensée propositionnelle ne peut plus être une relation duale entre un sujet et une entité singulière, puisque, dans le cas de l’erreur, il n’y a précisément pas d’entité correspondant à ce qui est cru. Le jugement doit donc être conçu comme une relation multiple. Quand Othello croit que Desdémone aime Cassio, il n’existe pas quelque chose qui serait l’amour de Desdémone pour Cassio, puisque sa croyance ne correspond à rien; en revanche, Othello est bien en relation avec Desdémone, avec Cassio, et avec l’idée d’amour.

Avant de donner son assentiment à une proposition, encore faut-il la comprendre. Les quatre premiers chapitres de cette partie sont donc consacrés à une théorie de la compréhension, qui souligne à nouveau le rôle des formes propositionnelles. Les chapitres cinq à sept examinent alors successivement les notions de vérité, d’évidence et de certitude. Une croyance étant vraie s’il existe un fait qui lui correspond, le problème revient à définir en quoi peut consister cette correspondance, ce qui donne l’occasion d’une nouvelle confrontation avec James, et sa théorie pragmatiste de la vérité.

Avec son honnêteté coutumière, Russell prend soin de souligner le caractère hautement tentatif de ses analyses, dont ce qui précède ne donne qu’un bien faible aperçu. Ainsi, c’est l’occasion pour l’auteur de combler une lacune que lui avait signalée Wittgenstein : tout occupés qu’ils étaient à la tâche formidable de réduire effectivement les mathématiques à la logique, les logicistes avaient négligé de se demander ce qu’était la logique. Russell avait reconnu la pertinence de la remarque; chemin faisant, il apporte des éléments de réponse, et les pages qu’il consacre par exemple à l’intuition logique entendue comme familiarité avec les formes logiques sont beaucoup plus proches de Husserl que de Frege.

Dans ce qu’il a de classique, l’ouvrage a très bien résisté à l’attaque du temps et l’on se demande si la philosophie ne gagnerait pas à réhabiliter ce type d’enquête, qu’elle avait un temps proscrit. La théorie de la connaissance est un genre mixte, où interviennent à la fois des considérations logiques et psychologiques, et l’on ne s’étonnera pas qu’elle ait été rejetée au nom de l’antipsychologisme. Les philosophes de l’esprit ont bien compris qu’on ne peut faire l’économie d’une théorie des actes cognitifs mais, sous prétexte de combattre les excès de l’antipsychologisme, beaucoup sont tombés dans l’erreur inverse. Les sciences cognitives ont beau se réclamer de l’épistémologie naturalisée de Quine, l’engouement actuel ne doit pas faire illusion, et un philosophe continuera à préférer la théorie de la connaissance aux sciences de la cognition. Le livre de Russell est donc une saine antidote pour lutter contre certaines idées qui passent aujourd’hui pour acquises.


Michel Bourdeau
( Mis en ligne le 05/02/2002 )
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