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Le tournant théologique de la phénoménologie française
Matthieu Villemot   Re-commencer en phénoménologie
Parole et silence 2007 /  28 € - 183.4 ffr. / 300 pages
ISBN : 978-2-84573-611-5
FORMAT : 15,0cm x 23,5cm

Préface de Jean Greisch.

L'auteur du compte rendu : Diplômé en politiques publiques de la Woodrow Wilson School de Princeton (États-Unis),
Timothy Carlson est rédacteur en chef de No Innocent Bystanders (The NIB - www.thenib.eu), une revue mensuelle électronique en anglais sur les idées en France et Europe. Il est également directeur d'un programme d'études pour étudiants étrangers.

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La pensée de l'Europe humaniste s'est mue durant le XXe siècle en phénoménologie, une forme d'idéalisme qui a su résister à la philosophie analytique et aux divers déterminismes et naturalismes allant de pair ; elle a su défendre le sujet sans tomber dans le relativisme, elle a été le lieu de débats fructueux entre les croyants et ceux qui ne le sont pas, et elle a ouvert des chemins vers un regard critique et éthique sur les sciences sociales (réfléchir sur "l'agir") en sachant penser ce qu'elle appelle le monde de la vie.

Matthieu Villemot, en bon phénoménologue, version catholique, cherche à développer ce côté social ("l'inter-subjectivité") pour montrer l'utilité de la phénoménologie pour aborder le XXIe siècle. Pour ce faire, il retrace dans un premier temps les parcours de deux philosophes, le père de la phénoménologie, Edmund Husserl, et Michel Henry, le plus confessionnel des phénoménologues français, en les accompagnant dans la démarche cartésienne qu'effectue chaque phénoménologue, c'est-à-dire re-méditer les sources de notre connaissance et même notre conscience et ainsi pouvoir "re-commencer" le chemin de la philosophie. Dans un deuxième temps, il tire de ces leçons les bases d'une nouvelle façon de faire de la phénoménologie, qui s'appuie sur l'empathie et qui remplace le moi pur (le moi transcendantal) par le Nous transcendantal. Ce dernier possède l'admirable qualité de dépassement de tous les Nous "factuels' ou culturels, dont la grande faille est l'acte d'exclusion comme inévitable doublure de toute inclusion, dans le sphère humaine. Un écho, peut-être, du désir actuel en Europe pour une re-fondation des universels ? Cette fois-ci formatés pour un monde plus varié dans l'espoir de le tenir dans un Nous ?... Quoiqu'il en soit, Villemot amène sa pierre à l'élaboration phénoménologique d'une vue de l'humain et de l'agir humain, qui s'inspire de Descartes et son Cogito tout en en corrigeant le dualisme extrême corps/âme qui, selon cette école, finit dans une distorsion empirique et intentionnaliste de la connaissance du monde par l'homme.

Le lecteur aura vite compris que cette oeuvre se situe en grande partie dans le fameux "tournant théologique dans la phénoménologie française" décrit par Dominique Janicaud, et en fait Villemot s'empresse de défendre Michel Henry contre l'accusation que son travail est plutôt celui d'un théologien et non pas d'un phénoménologue. De même, l'auteur, tout en maintenant l'aspect non-confessionnel de la phénoménologie, tente de démontrer le degré d'identification de la figure christique à ce lieu de la Vie où toute l'humanité - tous les "Je" - se retrouvent. On se laissera convaincre par cette approche, ou pas, c'est selon, mais la rigueur intellectuelle et la maîtrise du sujet sont trop grandes chez l'auteur pour qu'il manque à distinguer à tout moment la frontière certes mince entre confession et philosophie. De plus, il sait mettre en jeu cette confrontation pour relever les points subtils mais critiques du rôle de la phénoménologie aujourd'hui, comme par exemple l'accent mis sur l'incarnation par les chrétiens qui montre que ce sont eux qui sont les plus matériels des phénoménologues et - le paradoxe est grand - de ce fait aussi les plus aptes à endiguer les dérives matérialistes (ce n'est que par le visible que l'on voit l'invisible). Ou ce passage où Villemot dispute avec un croyant imaginaire les vraies sources d'une définition viable de l'homme, qu'il trouve plutôt dans l'inadéquation husserlienne entre l'Ego et son objectivation dans le corps que dans les simplismes fidéistes. Enfin, l'auteur à cette tendance bienvenue de puiser dans l'actualité et le débat contemporain pour illustrer ses thèses, comme par exemple son attaque contre les solutions définitives et la certitude dangereuse de ceux qui ne re-commencent jamais dans la doute et qui finissent par sauter d'une rame du métro londonien ou par "profaner le Coran et torturer des suspects à Guantanamo".

Dans la première partie de l'ouvrage, Villemot nous rappelle la voie qu'empruntait Husserl quand il cherchait, à l'instar de Descartes, à re-fonder la philosophie (et la base des sciences naturelles) par un re-commencement dans le Cogito de celle-ci, tout en évitant les erreurs du maître de la pensée occidentale dans la suite donnée à son re-commencement ("Descartes n'a finalement pas voulu voir, il a préféré calculer"). Ses premiers travaux, sur les mathématiques, ont attiré des critiques de son professeur, le mathématicien et logicien Frege, qui les trouvait trop psychologiques. Le contraste est parlant : tandis que Frege, en contact avec Bertrand Russell, cherche à lier formellement la logique aux mathématiques, et que Russell, dans la désarroi provoquée par sa réalisation que 2+2 ne sera pas susceptible d'une preuve formelle, se lançait dans une version austère voire dogmatique de la philosophie analytique, Husserl, de son côté, fuyait dans le sens diamétralement opposé vers un re-commencement qui – dans les décombres du rêve d'un re-fondement une-fois-pour-toute – devient le chemin en soi. Il ne faut jamais cesser, selon la découverte de Husserl, que Villemot met en relief, d'opérer une interruption, un re-départ, un renoncement de "l'attitude naturelle", afin chaque fois d'avancer un peu plus loin dans la précision. Dans une deuxième section de cette première partie, Villemot examine comment Michel Henry opère le re-commencement y compris son rejet vigoureux de l'objectivation et de la représentation même quand cette voie l'amène, selon Villemot, vers un manichéisme inutile. Une des contributions d'Henry est l'identification de la barbarie à un refus de la vie comme force qui "se heurte sans cesse à la résistance de la chose objective" ou, autrement dit, à une glissement vers une re-présentation à distance, passive, assise sur sa certitude, une refuge dans la chosification de la vie.

Après "Moi, l'individu" la deuxième partie traite "Moi, l'humanité", ou l'intersubjectivité, que Villemot n'a pas tort de placer au coeur du projet phénoménologique. De toute façon, le Nous est au coeur du tournant théologique, et le mérite de l'ouvrage est dans l'effort fait pour étendre le périmètre de la phénoménologie aux investigations du sens de la vie et de la nature humaine, autant de pistes d'application à la vie du monde qui peuvent être raisonnablement défendues comme philosophiques (et non pas religieuse). Que gagne-t-on en suivant Villemot autant que possible? Une méthode non-confessionnelle (cherchant l'universel) d'analyse critique et éthique de notre (parfois terrifiant) hic et nunc. Incorporé à cette méthode, il y a une façon de réagir qui, dans son insistance sur le re-commencement radical et perpétuel, rappelle le chemin inverse de Platon (souvent cité par des philosophes dissidents de l'Europe de l'Est) qui mène à redescendre (là aussi perpétuellement) dans la caverne de la vie humaine. "Il faudra toujours conserver cette extrême vigilance que Descartes réclamait de ses lecteurs... pas de progrès moral indéfini qui nous assurerait que les horreurs d'hier ne reviendront jamais."

Finalement, l'intérêt de cet ouvrage se trouve peut-être et surtout dans ses indications pour une lecture du monde contemporain que l'on peut tirer de la phénoménologie et son insistance que la vie humaine est trop belle et transcendante pour la laisser s'objectiver. Il est facile de comprendre l'utilité pour les sciences sociales, par exemple, d'une approche qui, en ne perdant jamais de vue le Sujet et la solidarité des sujets, crée une espace entre deux menaces identifiées par Villemot : les intégristes, ceux qui n'ont pas besoin de re-commencer car ils sont dotés d'un point de départ immuable, ayant réponse-à-tout, et les relativistes qui, eux, sont contents de bricoler, chacun dans son coin. Utile, il pourrait l'être aussi pour une civilisation européenne qui semble vaciller entre l'utilitarisme apolitique du manager et un espace des citoyens, des choix et des valeurs.


Timothy Carlson
( Mis en ligne le 21/04/2008 )
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