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Littératureet Romans & Nouvelles  

Un homme de passage
de Serge Doubrovsky
Grasset 2011 /  23 €- 150.65  ffr. / 550 pages
ISBN : 978-2-246-78366-4
FORMAT : 20,5cm x 14cm

L'auteur du compte rendu : Arnaud Genon est docteur en littérature française, professeur certifié en Lettres Modernes. Enseignant à Casablanca, il est Visiting Scholar de ReFrance (Nottingham Trent University). Auteur de Hervé Guibert, vers une esthétique postmoderne (L'Harmattan, 2007), spécialiste de l'écriture de soi dans la littérature contemporaine, il a cofondé les sites herveguibert.net et autofiction.org.

Tout simplement sa vie

En 1977, Serge Doubrovsky inventait le néologisme «autofiction», mot aujourd'hui rentré dans la langue et les dictionnaires. Bien sûr, la «chose» existait déjà, comme en témoignent certains romans de Colette ou de Céline. Mais à partir de cette date, de colloque en essais, de cours en romans, Serge Doubrovsky s'est attaché à définir et à illustrer cette nouvelle manière de s'écrire, d'écrire le «je», le «sujet» devenu postmoderne. L'autobiographie rousseauiste, l'écrivain-professeur l'avait saisi dès ses premiers écrits, était devenue impossible depuis que la psychanalyse avait révélé l'existence de nos parts d'ombre, des souvenirs écrans, des manquements de la mémoire, des mensonges que l'on s'invente... L'autofiction serait alors une autobiographie consciente de ses limites, voire même de son impossibilité qui emprunterait les voies de la fiction pour parvenir à une vérité, à défaut de ne jamais pouvoir accéder à la Vérité.

Un homme de passage constitue la dernière illustration de l'entreprise autofictionnelle doubrovskienne. Et l'on retrouve là ce qui fait la force de ses autres textes : une écriture singulière qui révèle que l'écrivain a inventé sa propre langue pour écrire sa vie. Écriture dense, qui joue sur la typographie (les blancs, les majuscules, l'italique), la ponctuation, une écriture qui respire, qui étouffe, qui remue, qui palpite, saisit, nous saisit, nous entraîne, nous captive. Rapt littéraire. L'autofiction est une tentative de happer le lecteur, de l'amener à ressentir, à vivre ce que l'auteur écrit, partage. Et force est de constater que cette stratégie d'emprise de celui qui tient l'ouvrage entre les mains fonctionne toujours : on a du mal à se dessaisir de ce livre monstre.

Serge Doubrovsky a longtemps enseigné à la NYU, l'université de New York. Le début du roman est une fin, un départ, celui de cette ville qui hantait déjà Fils (1977), sa première autofiction. Et ce n'est pas rien que de s'arracher à soi-même, de quitter un lieu qui vous habite : «vingt-huit ans qui vont sombrer dans le néant du souvenir, alors que mes habitudes sont si vives ici vivantes, tout entières insérées dans mes chairs, ressenties dans mes fibres, comment imaginer qu'en moi, massif, solide comme un roc, soudain va s'écrouler, s'effondrer NEW YORK». Il faut vider l'appartement, et exhumer le passé.

Serge Doubrovsky continue donc de creuser le sillon déjà entamé dans ses autres livres. Ce n'est pas une obsession, c'est tout simplement sa vie. On pourrait lui reprocher d'écrire toujours le même livre alors que c'est là son talent, de ressasser le «moi», de le malaxer pour se trouver, se retrouver, comme on le fit du temps perdu, comme il le fait ici, du temps à jamais présent, celui d'avoir été considéré comme un «Untermensch» pendant la Seconde Guerre mondiale, d'avoir porté l'étoile jaune, puis d'avoir échappé, de peu, à la déportation. Le temps fait «miettes de madeleine», recomposé. Le temps des amours perdus, des pertes, Ilse, sa mère, Elle, Rachel... De la vie littéraire, de ses filles, de ses maladies, de sa sexualité puis de sa virilité déclinante, et de l'amour retrouvé avec Elisabeth, une de ses lectrices devenue sa femme.

Un homme de passage n'est pas l'autobiographie que l'on écrit au crépuscule de sa vie. Pas de complaisance, pas de narcissisme, pas de saisissement total de soi : «Cher, très cher Proust, je ne me retrouve pas, je me réinvente. Au fil de ces souvenirs qui éclatent, explosent en instantanés furtifs, je brode. Pas Le Temps retrouvé, des retrouvailles partielles, sporadiques». Des passages. Devenus Littérature. Celle que l'on aime, qui nous parle et nous poigne. Qui vibre, qui nous remue.

Arnaud Genon
( Mis en ligne le 30/03/2011 )
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