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Littératureet Romans & Nouvelles  

Le Tramway
de Claude Simon
Les éditions de Minuit 2001 /  13.44 €- 88.03  ffr. / 144 pages
ISBN : 2-7073-1732-2

L'architecte silencieux de la mémoire

On est toujours surpris du sous-titre "roman" dpos distraitement sur la couverture des livres de Claude Simon. Car le roman, du moins jusque dans les annes 60, c'tait toute la tradition d'un romanesque dbrid : les coups de feu dans l'glise de Julien Sorel, la tempte sous un crne de Jean Valjean, Flix de Vandenesse s'prenant des paules de Mme de Mortsauf, bref c'tait le feu, le sang, le chamboulement des consciences, en un mot l'action. Tout cela qui nous est si proche, est aussi irrmdiablement lointain. Nathalie Sarraute nous l'enseignait dj dans L'Ere du soupon, prompte enterrer les derniers vestiges du roman 19e. Que signifie ici l'tiquette "roman", sinon qu'il faut prendre acte de cette rvolution que sut accomplir en son temps le Nouveau Roman ? Le Tramway n'a rien d'un roman. Peut-tre. Mais sans doute faut-il considrer qu'il perptue, sa manire c'est--dire en la bouleversant, cette tradition romanesque qu'il revendique.

L'histoire commence in medias res. Le narrateur enfant s'est faufil dans la cabine du conducteur de tramway. Ils sont deux ou trois collgiens tre admis dans l'troit habitacle habituellement rserv des adultes, salaris ou travailleurs manuels. C'est dit en filigrane, mais on comprend que le conducteur, "l'homme silencieux vtu d'une chemise de flanelle grise", cet tre impntrable " l'impassible visage, et dont les gestes semblent avoir quelque chose d' la fois rituel et sacr" incarne l'image du pre absent, aux yeux d'un enfant dont la mre est veuve de guerre (on est au lendemain du conflit de 14), et qui se trouve plong dans un monde domin par les femmes. C'est la mre " tte d'pervier", ronge par le chagrin, qui passe ses aprs-midi tendue sur une liseuse. C'est la tante partageant ses loisirs entre les tournois de bridge et les soires musicales. C'est la bonne, figure chappe d'un tableau de Jrme Bosch, femme aux moeurs violentes, brlant des rats au-dessus des fourneaux ou prcipitant les chatons de la dernire porte contre les murs de la cour.

Le Tramway met en oeuvre une criture de la mmoire, celle du narrateur allong sur un lit d'hpital, qui se souvient de ces morceaux d'enfance chapps au travail de l'oubli. Le trame du temps est remonte ou plutt - effet d'intemporalit que vise l'criture simonienne - parcourue dans toute son tendue. Aucune solution de continuit entre le temps de l'enfance et celui de la vieillesse. Il n'y a pas une vrit irremplaable et intangible qui serait celle du fait vcu. Ce qu'on appelle le rel et ce qu'on appelle l'imaginaire, chez Claude Simon, ont partie lie. Rien n'existe en dehors du travail d'une phrase sinueuse, aux rebondissements imprvus, qui sans cesse rinvente le rel, le refaonne, le redistribue.

Paradoxalement, si l'criture fait mine de dissquer le rel, celui-ci n'a de cesse de rejoindre la lgende. Comme si l'lan vers le rel tait toujours dj un lan vers l'imaginaire. Les tres et les choses entretiennent, dans l'espace comme dans le temps devenus matire, des affinits qui chappent la rationalit ordinaire. Ainsi, comme nous le rvle l'auteur, le pass lgendaire des anctres et le prsent entretiennent une " alliance du fond des ges, plus forte que le temps et la mort ".

Effets de style : une parenthse, et c'est un lment d'une scne qui est discrtement mis en lumire ; le mouvement "en escalier" d'une phrase, et c'est un tableau la manire des peintres flamands qui, brillant d'une flamme fugitive, se concrtise un instant sous nos yeux. Il y a des pages somptueuses sur la mer. Claude Simon voque "le frais ruissellement d'une ride dont la crte se brisait, les lueurs du couchant allumant des reflets de bronze sur l'eau non plus bleue mais d'un vert bouteille allant s'assombrissant, noir la fin dans le silence noir o l'on ne distinguait plus le pont qu' la faible lueur rousstre d'un fanal".

L'univers simonien n'existe pas en dehors de ce mouvement perptuel qui le constitue, cette labilit du discours o les mots dploient leur polysmie, o chaque lment du rel apparat dou d'une vie propre, devient un tre autonome ayant une dignit esthtique en lui-mme : parti pris des choses, parti pris de l'imaginaire, en de de la logique et des coordonnes habituelles de l'espace et du temps. Dans Le Tramway, l'imaginaire mythologique ne se dploie pas comme dans La Route des Flandres ou dans Les Gorgiques. L'criture, soucieuse et obstine mais en mme temps libre, sans cesse surprise, guette par l'approche de l'ailleurs, parvient une sorte d'pure. Claude Simon plie la langue franaise, rpute tre celle du rationnel et de l'abstrait, l'expression de cet espace du sensible aux contours si indcis.

Thomas Régnier
( Mis en ligne le 29/05/2001 )
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