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Littératureet Romans & Nouvelles  

La Tarnowska
de Hans Habe
Phébus - Libretto 2012 /  11.80 €- 77.29  ffr. / 464 pages
ISBN : 978-2-7529-0653-3
FORMAT : 12,1 cm × 18,1 cm

Lilly Jumel (Traducteur)

Maîtresse et esclaves

Jai trois amants. Je nen aime aucun. Je ne peux me librer daucun. Deux dentre eux veulent tuer le troisime. [] Ils savent tous que je les hais. Chacun de ces hommes dort avec la mort. Je me hais moi-mme parce que je suis la mort. Mais eux maiment.

La situation dcrite dans ces quelques lignes par la Tarnowska, sombre hrone mise en scne par lcrivain juif hongrois Hans Habe, semble une synthse de sa destine. Prise dans lil dun cyclone amoureux fort complexe et malsain, cette jeune fille russe dfraya vers 1910 la chronique italienne lorsquelle se vit arrte, ainsi que ses supposs complices, pour le meurtre de son fianc, le comte Pavel Ergrafovitch Kamarowski.

Un roman de murs, un de plus, sera-t-on tent de croire Prs de 500 pages, arrivera-t-on jamais au bout? Et comment! La Tarnowska est de ces livres que lon trousse avec passion, qui fait pousser des rhlala de dlectation maquille en indignation. Le portrait de femme fatale fix ici leau-forte au terme dune enqute minutieuse permet aussi de saisir la diffrence entre ralisme et vrisme. La plupart de ces personnages ont vcu. Les autres, je lespre, auraient pu vivre, crivait linjustement mconnu Habe dans son avant-propos. La force dvocation quil a dploye dans son rcit trouve, encore aujourdhui, peu de concurrents. Outre sa souplesse narrative, Habe possde un style nergique, caractris par des phrases descriptives concises, crites souvent au prsent, dont la concatnation effrne accentue lespce de haltement mental que procure leur lecture. On comprend ds lors que la citation de Thomas Mann (Il crit trop bien, cet homme est dangereux) nest pas quun argument vendeur reproduit en quatrime de couverture, mais un irrfragable constat.

Quest-ce qui fait sabattre tous ces mles aux pieds de la blonde Maria Tarnowska? Sa beaut, certes, et son charme, mais avant tout, son temprament. croire que ces Messieurs ont senti quils trouveraient en elle la dominatrice dont ils ont besoin pour assouvir leur penchant un certain masochisme. Seul Andre, prtendant conduit qui se rfugiera chez les Dominicains, parviendra rsister son attraction, sans pour autant ngliger de soutenir Maria dans les pires moments. Une fidlit qui mettra en pril sa position mme au sein de lordre.

En ayant pris pour cadre gographique lEurope aristocratique stendant de Saint-Ptersbourg Paris, en passant par les villes en bad et la lagune vnitienne, Habe a suivi l o il se jouait le destin dune femme qui, au dpart malmene par les hommes, tira sa vengeance du pouvoir quelle savait exercer sur leur esprit, leur cur et les zones plus basses de leur concupiscence. Refusant dtre de ces vulgaires dupes, receleuses dinstants vols tenues en secret dans lombre des pouses officielles, Maria exploite les principes sans concession que lui a inculqus la Baronne von Blottheim afin de soumettre la lche logique masculine son inflexible volont. Du coup, le lecteur assistera avec stupeur des scnes dhumiliation dune violence verbale inoue et il entendra cingler les insultes de limpitoyable, quand elle traitera de proltaire celui-l mme qui vient de lui offrir cent roses. Sil nest quun tre du sexe prtendu fort pargn par son courroux, cest son fils Tioka. lui, lador, elle rserve ses seuls soucis et penses affectueuses; la cohorte de ses oncles, le fouet, la brlure de cigarette, la tenue en laisse, le mot mprisant et acide. Lenfer est au bout de tels jeux interdits mais peut-tre aussi une certaine forme de salvation.

On se souvient quen 2005, les ditions Phbus proposaient dj avec Une femme trange de lAmricain Ben Amis Williams un roman-fleuve narrant lpope dune indomptable hystrie et o se mlaient chronique familiale et vocation historique. La Tarnowska, premier roman de Hans Habe jamais traduit en franais, en constitue le pendant mittle-europenet sa conclusion pourrait tre identique: La race des sorcires nest pas teinte, on a seulement cess de les brler.

Frédéric Saenen
( Mis en ligne le 25/04/2012 )
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